En Belgique, des jeunes filles donnent leurs ovules pour recevoir 2000 euros – L’enquête dans 7 à la Une

En Belgique, des jeunes filles donnent leurs ovules pour 2000 euros
En Belgique, des jeunes filles donnent leurs ovules pour 2000 euros - © Tous droits réservés

Le don de sperme, elle connaissait déjà. Au détour d’une conversation entre copines, Chloé (prénom d’emprunt) découvre la possibilité de donner ses ovules à des femmes infertiles. « Une amie m’a dit que c’était un bon plan pour se faire de l’argent facile », explique cette étudiante de 23 ans qui n’est pourtant pas dans le besoin. « Il suffit de prendre contact avec une infirmière par SMS, on fait quelques tests sanguins et ensuite on attend qu’un couple de receveurs « match » avec nous. Le traitement dure plusieurs jours. Il faut se faire des injections soi-même dans le bas du ventre pour stimuler la production d’ovocytes. Après, on se rend à l’hôpital pour le prélèvement. Une fois l’opération terminée, le médecin nous donne une enveloppe de 2000 euros. » Chloé se met déjà à rêver de ce qu’elle pourrait faire de l’argent : « Avec 2000 euros, je pensais m’acheter une petite voiture, aider ma maman ou me payer des vacances ».

Le don d’ovocytes doit être un acte volontaire, gratuit et altruiste

La loi du 6 juillet 2007 est pourtant formelle : la commercialisation des ovocytes est interdite. « Ce don doit être un acte volontaire, gratuit et altruiste » précise Géraldine Mathieu, Professeure de droit et de bioéthique à l’université de Namur. Une indemnisation est néanmoins prévue pour la donneuse. La femme qui recevra ses ovules est autorisée à lui verser un dédommagement. Mais la loi ne fixe aucun montant. Et c’est là tout le problème.

Sur les sites des hôpitaux, les montants de ces indemnités ne sont jamais clairement indiqués. Seul le CHC – Clinique Saint-Vincent joue la carte de la transparence et affiche un forfait de 500 euros. « Consultations gynécologiques, consultation avec l’anesthésiste et consultations psychologiques occasionnent des frais de déplacement voire une éventuelle perte de salaire », peut-on lire dans une brochure publiée sur le site de la clinique. « C’est la raison pour laquelle une somme forfaitaire de 500 est prévue. »

Quand le don d’ovocytes prend des allures de business

Pour connaître les montants prévus ailleurs, je décide de me faire passer pour une candidate donneuse. Je prends mon téléphone et appelle plusieurs hôpitaux. Certains me proposent 500 euros, d’autres 1000 euros « parce que si on ne donne rien », déplore la spécialiste d’une clinique privée, « on n’aura personne ». L’hôpital le plus généreux est incontestablement l’UZ Brussel. Mondialement connu pour ses bons résultats en matière de fertilité, il offre à celles qui franchissent le cap la bagatelle de 2000 euros.

Avec un montant aussi attractif, le don censé être altruiste et désintéressé prend des allures de business. Comment garantir que des jeunes femmes ne donnent pas leurs ovocytes uniquement dans le but de gagner de l’argent ? Le Pr. Christophe Blockeel, responsable du centre de la reproduction humaine à l’UZ Brussel explique que « toutes les mesures sont prises pour éviter cette dérive ». « Chaque candidate donneuse doit consulter un psychologue. Si on se rend compte qu’elle est intéressée par l’argent plus que par le don, elle ne sera pas retenue », précise le chef de service de l’UZ.

Il est évident que les donneuses choisissent l’hôpital qui paie le plus

Pour en avoir le cœur net, je décide d’appeler le service du Pr. Christophe Blockeel en me faisant passer pour une donneuse anonyme. J’insiste bien sur les questions d’argent mais mes préoccupations financières ne semblent guère poser de problème. Le membre du personnel de l’UZ que j’ai au bout du fil ne me recadre pas, ne précise pas que la loi interdit toute commercialisation des ovocytes. Cette personne trouve même « évident que les candidates donneuses s’informent et choisissent l’hôpital qui paie le plus ». Pour répondre à la demande toujours plus importante d’ovocytes, certains hôpitaux ferment donc les yeux sur les motivations des donneuses.

Mais la pénurie ne frappe pas un petit centre de fertilité situé à Dilbeek. Géré par un couple de gynécologues, ce centre fournit à lui seul la moitié des ovocytes en Belgique. Soit trois cents interventions par an. Les patientes viennent de toute l’Europe pour recevoir l’œuf qui leur permettra d’enfin donner la vie. Alors que dans tous les hôpitaux du pays, il faut attendre entre six mois et deux ans pour trouver une donneuse, le Dr Peter Platteau et son épouse les comptent par centaines. « Chez nous, c’est même la situation inverse », explique fièrement le médecin, « on a plus de donneuses que de parents demandeurs ». La recette de ce succès ? « C’est le fruit de plusieurs années de travail. On a commencé par une donneuse, qui en a parlé autour d’elle et qui a amené sa sœur, sa cousine, sa copine et sa voisine. Puis, le bouche-à-oreille a fait le reste ». Il insiste aussi sur la flexibilité : « si la donneuse veut venir faire sa prise de sang à six heures du matin ou à vingt et une heures, pas de problème, on s’adapte ». Mais le spécialiste de la fertilité n’a en aucun cas le sentiment que les donneuses viennent chez lui pour empocher les 2000 euros. « Elles viennent pour aider, parce qu’elles ont toutes une femme dans leur entourage qui a eu un problème de fertilité ».

J’ai fait des dons d’ovocytes quatre fois. Les 8000 euros que j’ai reçus ont servi à financer des travaux dans mon appartement.

Des centaines de dons totalement désintéressés alors que le pays manque cruellement d’ovocytes ? Difficile à croire. Certaines donneuses ne s’en cachent d’ailleurs pas. Même si elles sont heureuses de faire plaisir à une autre femme, l’argent est clairement une motivation. Sylvie (prénom d’emprunt) a déjà fait quatre fois des dons chez le Dr Peter Platteau. Actuellement enceinte de son deuxième enfant, la jeune trentenaire se dit prête à réitérer l’opération. Les 8000 euros qu’elle a déjà empochés ont servi à financer des travaux dans son nouvel appartement. Ses copines, qui sont nombreuses à avoir, comme elle, donné leurs ovocytes, sont « allées en vacances ou ont fait du shopping avec l’argent ». Considère-t-elle cette somme comme une indemnisation ou une rémunération ? « Peu importe le mot qu’on utilise », répond Sylvie. « C’est l’argent qu’on reçoit pour avoir donné nos ovocytes. »

Ces dérives sont rendues possibles à cause de la loi. La loi belge manque cruellement de clarté. Elle laisse aux hôpitaux la liberté de fixer leurs propres règles. Certains flirtent avec les limites légales et s’octroient beaucoup de largesses. Du coup, l’indemnisation vire en rémunération. Et à la fin, c’est l’éthique qui trinque.

 

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