La controverse sur le bilan humain de l'accident de Tchernobyl

Le mémorial des victimes de l'accident de Tchernobyl
3 images
Le mémorial des victimes de l'accident de Tchernobyl - © SERGEI DOLZHENKO - BELGAIMAGE

Des  estimations extrêmement contradictoires sont faites par les uns et les autres sur le bilan humain de la catastrophe de Tchernobyl. Les organisations internationales regroupées autour de l’AIEA l’estiment finalement assez limité.  Elles sont contestées par de nombreuses données, études, analyses qui, rassemblées, permettent de dresser un tableau beaucoup plus lourd des conséquences sanitaires de la catastrophe.

Il y a d’abord une sorte de bilan "officiel" réalisé en 2005 par les organismes internationaux regroupé au sein du "Forum Tchernobyl"  sous la houlette de l’AIEA (l’Agence internationale de l’énergie atomique), complété aujourd’hui par des mises à jour de l’UNSCEAR (Comité scientifique des nations Unies sur les effets des rayonnements atomiques). Pour l’essentiel, il retient une petite cinquantaine de décès directs, 7000 cancers de la thyroïde et, à long terme, 9000 cancers supplémentaires potentiels dans l’avenir, imputables aux radiations émises par l’accident.

Ce bilan est contesté par des sources diverses, de multiples études réalisées par des scientifiques des pays directement concernés ou d’Europe de l’Ouest. Les estimations sont très variables, mais généralement beaucoup plus élevées. Il peut s’agir de celles réalisées par des institutions  scientifiques comme le NRCM de Kiev (Centre national ukrainien de recherche pour la médecine des radiations) , de scientifiques biélorusses comme M. Malko ou autres, ou alors de rapports d’associations, qui ne sont pas des études complètes mais des observations empiriques ; comme par exemple celles d’associations locales d’anciens "liquidateurs" (*) de Tchernobyl qui suivent simplement l’état de santé de leurs membres et notent les raisons et l’âge de leurs décès. Des informations précieuses, souvent ignorées ou peu prises en compte par les "grandes" institutions.

Le Forum Chernobyl minimise le bilan de diverses façons. Les études les moins conformes à cette approche ne sont ni  traduites ni transmises aux organisations internationales, ou bien celles-ci n’en tiennent guère compte. L’AIEA et l’UNSCEAR ont le monopole de l’évaluation internationale de la catastrophe pour le compte de l’ONU. Ils sont le siège de conflits d’intérêt puisqu’elles sont historiquement très liées à l’industrie et aux nations nucléaires. Ils font valider les études par des experts liés à l’industrie nucléaire militaire.

Mais il n’y pas que cela : indépendamment de leur proximité avec le nucléaire et sa "culture", beaucoup d’experts partagent aussi un modèle scientifique sur l’effet des doses de radioactivité, et ils ont des difficultés à accepter une mise en cause de ce modèle qu’une catastrophe comme Tchernobyl et ses effets génère. A leurs yeux, seules les fortes doses radioactives ont vraiment des effets nocifs clairs et nets. Les faibles doses ont peu d’effet et si elles en ont, cela concernerait peu de monde et il est très difficile de le prouver : qu’est ce qui prouve qu’un cancer est dû à la radioactivité plutôt qu’à un autre facteur ? Sauf pour la thyroïde, dont le cancer est très clairement provoqué par l’iode radioactif, et pour des leucémies chez les liquidateurs, le doute peut être jeté sur tout autre diagnostic. 

Ceci dit, même dans ces milieux des discussions et divergences se font jour. Par exemple un groupe d’experts réunis par l’Euratom diverge de l’AIEA / UNSCEAR et prend plus en compte l’impact de la radioactivité sur les maladies cardio et cérébrovasculaires.

Ceux qui contestent les conclusions du Forum Tchernobyl se réfèrent notamment à l’épidémiologie, à de multiples observations de terrain et à des études de cas particuliers: des études qui montrent que dans un certain nombre de cas, les populations les plus touchées par les retombées de Tchernobyl  - les liquidateurs, les évacués et les populations résidant sur des territoires contaminés - , présentent un excès de différentes maladies par rapport à la populations "standard", non atteinte par l’irradiation et la contamination : différents types de cancers  surtout chez les liquidateurs et certaines catégories d’évacués, des atteintes cardio et cérébrovasculaires, des atteintes nerveuses, des atteintes génétiques. Les cancers de la thyroïde (non mortels)  vont continuer à croître, chez les adultes qui ont été contaminés dans leur enfance. On est déjà bien au-delà des 7000 admis par l’Unscear. Les prévisions sur la vie entière et pour l’ensemble des populations touchées se situent entre 50 000 et 90 000.

D’autres pathologies sont notées : une forme de vieillissement accéléré chez les liquidateurs, dont beaucoup sont atteints de plusieurs maladies à la fois : parmi les survivants, il n’y en a plus que 5% en Ukraine qui soient en bonne santé, tandis que 25% sont totalement invalides.

L’état de santé des générations successives d’enfants qui vivent dans les territoires encore les plus contaminés reste préoccupant puisque moins de 20 % sont considérés encore comme étant en bonne santé, alors qu’ils étaient 80 % avant l’accident. Un des problèmes les plus importants est la qualité de l’alimentation. En effet, on a constaté que les particules radioactives mettent plus de temps que prévu à migrer dans le sol profond. Restant plus près de la surface, elles se concentrent dans les racines de nombreux végétaux. Or dans les zones contaminées vivent beaucoup de familles assez pauvres. Elles se nourrissent beaucoup de leur potager, de la cueillette (dont les champignons - aliment essentiel  en Europe centrale et qui concentre très fort la radioactivité -, les fruits de la forêt, les poissons, parfois le gibier – très contaminé -, … L’aggravation de la crise économique au Belarus et les difficultés en Ukraine augmentent les recours des familles pauvres à leur autoconsommation, et elles ne font pas contrôler leurs aliments.

Des problèmes cardiaques ont été relevés chez les enfants, ce qui est rare d’habitude. On a vu aussi une augmentation du diabète sucré, normalement très rare.

Un certain nombre de malformations ont été enregistrées au Belarus chez les nouveau-nés entre 1987 et 1990, très vraisemblablement liées à Tchernobyl : ce n’est pas une surprise, l’irradiation affecte les fœtus, particulièrement lors des premières semaines de sa croissance. Pas d’exagération à faire, ce ne sont pas de dizaine de milliers de cas qu’il s’agit, mais le phénomène est net. En Ukraine, une vaste étude récente du pédiatre américain Wertelecki a montré, un taux record de déformation du tube neuronal chez les nouveau-nés des zones les plus contaminées, provoquant spina bifida, hydro et microcéphalies et autres problèmes.

Tchernobyl, combien de morts, demandent certains ?

Il sera très difficile d’évaluer totalement le nombre de décès imputables à Tchernobyl. Le critère de mortalité est d’ailleurs sans doute moins pertinent que celui de la morbidité (les maladies). On sait que sur les 800 000 liquidateurs, sans doute près de 200 000 sont morts à ce jour. Pas tous suite à Tchernobyl. L’Ukraine a formellement reconnu jusqu’ici 35 000 décès directement liés à Tchernobyl. Mais près de 150 000 liquidateurs sur les 350 000 d’Ukraine sont décédés à ce jour, c’est un taux de mortalité très élevé qui a atteignait 18 pour mille en 2005. Et d’autres n’ont jamais été enregistrés. Selon de nombreux témoignages, lors de la  période entre 1986 et 1991, lorsque régnait le secret soviétique et l’interdiction faite aux médecins de poser tout diagnostic lié à Tchernobyl, plus de 5000 liquidateurs étaient déjà décédés en quelques années. Les informations des associations de liquidateurs montrent par exemple, dans diverses villes dispersées dans toute l’ex-URSS,  que l’âge moyen de décès de leurs membres se situe autour de 45 ans.

La synthèse des multiples informations dont mention ci-dessus devrait être faite. Mais visiblement personne ne veut ou ne peut la faire. Quelques-uns ont essayé : Alexei Yablokov, Vassili et Alexei Nesterenko et Nattalia Preobrajenskaya ont rassemblé tout cela dans un ouvrage global. Il relate simplement les résultats de toutes ces études. On y trouvera sans doute des perles et des études moins bonnes, mais beaucoup n’ont même pas été prises en compte par les organisations internationales, parfois simplement parce qu’elles n’étaient pas traduites en anglais.

Les organisations internationales attribuent généralement de nombreuses pathologies à la déglingue générale de la santé en URSS à partir des années nonante, provoquée par le délitement sauvage de l’URSS. Mais on peut arguer que ceci créée un effet de brouillard qui rend le bilan de Tchernobyl peut-être moins visible mais pas moins réel pour autant.

Certains invoquent parfois des statistiques démographiques générales  pour dire qu’il n’y aurait pas d’effet très visible de Tchernobyl sur la mortalité. Mais à supposer que Tchernobyl ait fait par exemple 200 000 morts en 30 ans dans les 3 républiques, un simple calcul nous montre que le surcroît de mortalité pour le Belarus, l’Ukraine et la Russie serait de 7000 décès par an, ce qui est pratiquement invisible dans les statistiques. Et pourtant le résultat serait bien là.

En outre, les dizaines de milliers de cancers de la thyroïde par exemple, ne sont pas mortels. Mais la qualité de vie de ceux qui en ont été atteints est très dégradée.

Tout ceci ne concerne encore que les trois ex-républiques de l’URSS, devenus trois pays indépendants à partir de 1991. Mais le reste de l’Europe est concerné aussi par les retombées de Tchernobyl.

En outre, le bilan ne peut être définitivement dressé puisque les effets potentiels des radiations s’exerceront encore un certain nombre d’années.

(*) Tous ceux qui ont été mobilisés, contraints ou volontaires, pour éteindre l’incendie du réacteur, créer et verrouiller la zone interdite de 30 km, évacuer et enterrer les villages les plus touchés, décontaminer les autres… soit plus de 800 000 hommes et femmes

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK