"Tous les chats sont gris", une belle découverte

Hugues Dayez
Hugues Dayez - © RTBF

Savina Dellicour. Ce nom est encore inconnu chez nous, mais il mérite d’être retenu : cette jeune cinéaste belge, qui a fait ses classes en Angleterre, est revenue dans son pays natal pour réaliser son premier long-métrage, "Tous les chats sont gris". Le film a remporté le grand prix du festival de Santa Barbara, en Californie.

Tous les chats sont gris

Paul (Bouli Lanners) est détective privé. La quarantaine passée, il décide de venir s’installer dans un quartier huppé de Bruxelles, pour tenter de retrouver la trace de sa fille naturelle. Dorothy (Manon Capelle, une découverte), elle, a quinze ans et étouffe dans son milieu bourgeois. Elle traverse une vraie crise identitaire : et si son père n’était pas vraiment son père ? Le doute existe, surtout quand elle voit que sa mère (Anne Coesens) passe son temps à éluder ses questions embarrassantes… Paul et Dorothy vont se rencontrer. Mais cette rencontre va-t-elle combler leurs frustrations ?

Savina Dellicour et son coscénariste Mathieu de Braconnier ont tous deux appris leur métier en Angleterre (la première version de "Tous les chats" était d’ailleurs écrite dans la langue de Shakespeare). De cet écolage outre-Manche, ils ont retenu une leçon essentielle, qu’oublient tant d’auteurs français : "même si vous créez des personnages forts et attachants, ne vous reposez pas sur vos personnages et veillez à soigner l’intrigue".

Dans "Tous les chats sont gris", la réalisatrice ne se contente donc pas d’orchestrer la rencontre entre les trois protagonistes, elle construit un vrai suspense dramatique. Et en toile de fond, elle décrit avec une grande justesse le choc social de deux mondes : celui, modeste et simple, de Paul et celui, austère et hypocrite, de la mère de Dorothy. Qui plus est, sa direction d’acteurs est impeccable : tous ses acteurs, sans exception, sont convaincants. Voilà une belle réussite qui redonne des couleurs au cinéma belge francophone en ce printemps 2015.

Good Kill

"Good kill", littéralement "Bon meurtre?" Cette expression étrange est utilisée par le commandant Tommy Egan (Ethan Hawke), un ancien pilote de chasse reconverti en pilote de drones, lorsqu’à distance, grâce à cet avion automatique, il a lâché une bombe sur un groupe de Talibans en Afghanistan. Le quotidien d’Egan est immuable : chaque matin, comme un employé de bureau, il quitte son domicile dans la banlieue de Las Vegas pour rejoindre sa base militaire, en plein désert du Nevada. Là, il pénètre dans un grand bungalow/container sécurisé, s’installe devant un poste de commande à distance et des écrans de télévision, pour exécuter des ordres en provenance de la CIA. Les caméras des drones survolent les villages afghans, et Tommy localise l’ennemi et, bien confortablement installé dans son fauteuil à des milliers de kilomètres de là, l’exécute en poussant sur un bouton… " Good kill " dit-il à ses supérieurs… Le soir, il rentre chez lui et prépare un barbecue pour sa famille. Pour ne pas devenir fou, Tommy doit essayer de "compartimenter" vie professionnelle et vie privée. Mais il y parvient de moins en moins, et la schizophrénie le guette.

Le cinéaste Andrew Niccol – à qui l’on doit le génial scénario du "Truman Show" de Peter Weir – adore ausculter au scalpel les soit-disants "progrès" de la société américaine ; on lui devait déjà l’excellent "Lord of war" sur le commerce des armes. Ici, il montre les revers de la "guerre technologique " : les soldats, à, force de ne plus mettre leur propre vie en danger dans ces combats virtuels, perdent toute notion de bravoure et, in fine, d’estime de soi… " A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire " écrivait déjà Corneille. Ethan Hawke joue avec justesse les affres existentielles de ce pilote qui ne peut plus voler et qui a l’impression dégradante de manier un jeu vidéo, à la seule différence que celui-ci est mortel.

Mais Niccol démarre son film avec une situation tellement forte qu’il peine un peu à faire évoluer son scénario, qui alterne de manière un peu systématique (et donc monotone) scènes de combats et scènes de vie domestique de Tommy. Néanmoins, la réalité qu’il ose décrire – cette production indépendante n’a évidemment pas bénéficié des faveurs de l’armée américaine -, les questions qu’il pose font de "Good Kill" un film vraiment interpellant.

Le labyrinthe du silence

Francfort, 1958. L’Allemagne de l’Ouest est en pleine phase de reconstruction économique, et essaie de panser ses plaies. Un jeune juge, Johann Radmann, s’ennuie à traiter des litiges ayant trait au code de la route. C’est alors qu’un journaliste, réputé comme très remuant, vient mettre un dossier plus épineux sur sa table : un de ses amis a identifié un des enseignants d’une école voisine ; il s’agirait d’un ancien gardien d’Auschwitz… Johann veut enquêter sur ce cas, mais il se heurte à l’animosité de ses confrères. Selon eux, remuer la boue du passé est inutile et nuisible ; le procès de Nuremberg a réglé le problème nazi en 1946. Soutenu par un supérieur hiérarchique, un seul, Johann va ouvrir une véritable boîte de Pandore, et rechercher parmi ses compatriotes les nombreux bourreaux d’Auschwitz…

Basé sur des faits et des protagonistes authentiques, "Le labyrinthe du silence", production allemande tourné en allemand avec des acteurs allemands ose, avec un scénario construit comme une enquête policière, aborder sans fard une des périodes les plus opaques du pays, quand une chape de plomb recouvrait les horreurs de la guerre. Le film vaut plus par son sujet que par son style, qui reste très classique et sans surprise, mais il se révèle très efficace.

Jimi, all by my side

Les biopics de musiciens se sont multipliés ces dernières années : "Ray" sur Ray Charles, "Walk the line" sur Johnny Cash aux USA, "Ma vie en rose" sur Edith Piaf et "Cloclo" en France. Ce sont généralement des bons prétextes à des performances mimétiques d’acteurs, souvent couronnées par des Oscars ou autre trophée…

"Jimi" vient allonger la liste, et retrace les premières années de la carrière du guitariste surdoué Jimi Hendrix. Premières galères, premiers contrats, premières amours, premières défonces : aucun cliché du rock and roll ne nous est épargné dans ce film de John Ridley, qui confond vrai regard de cinéaste avec coquetteries de style. Difficile de s’intéresser pendant deux heures à ce portrait assez creux d’un guitariste certes génial, mais un peu trop porté sur les substances diverses pour livrer un discours cohérent… Et à l’issue de la projection, on s’interroge : quel est le point de vue du cinéaste ? Quel est l’intérêt de ce film ?

Nos femmes

Trois copains se retrouvent chaque semaine pour jouer au poker. Un soir, l’un des trois débarque, affolé : il a tué sa femme et demande à ses deux potes, au nom de leur vieille amitié, de lui servir d’alibi. Un débat houleux s’ensuit, et les masques tombent…

A l’origine, "Nos femmes", c’est une pièce de boulevard signé Eric Assous qui a remporté un énorme succès à Paris. C’est un condensé de vieilles ficelles, teinté d’humour beauf et de misogynie. Richard Berry, qui a créé la pièce avec Daniel Auteuil, et qui se prend pour un cinéaste depuis quelques années, a décidé d’en faire un film. Mauvaise idée : les artifices du texte sont encore plus flagrants, Auteuil cabotine et Thierry Lhermitte surjoue… Pitié !

Hugues Dayez

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