Toi aussi, Bernanke ?

Paul Krugman
Paul Krugman - © RTBF

Ben Bernanke et ses collègues de la Réserve Fédérale se sont comportés comme des gens bien, la plupart du temps, lors de cette période économique troublée. Ils ont tenté de relancer l’économie même lorsque tout Washington ou presque semblait soit oublier les chômeurs, soit décidait que la meilleure façon de guérir du chômage, c’était d’intensifier les souffrances des sans-emplois.

L’on pourrait arguer – c’est mon cas – que l’activisme de la Fed, quoique le bienvenu, n’est pas suffisant et qu’elle devrait en faire encore plus. Mais au moins, elle n’a pas perdu de vue ce qui est réellement important.

Jusqu’à aujourd’hui.

Dernièrement, la Fed a laissé entendre de plus en plus clairement que plutôt que d’en faire davantage, elle souhaitait en faire de moins en moins et qu’elle était impatiente de commencer à se mettre en retrait, à revenir à une politique économique normale. L’impression que la Fed est fatiguée de faire autant d’efforts est devenue encore plus forte la semaine dernière, lors d’une conférence de presse au cours de laquelle Bernanke a semblé plutôt content de faire passer le message d’une réduction imminente dans le plan de relance.

Le souci, c’est que c’est tout à fait le genre de mauvais signal à envoyer étant donné l’état de notre économie actuelle. Nous vivons toujours ce qui pourrait se résumer à une dépression de faible intensité – et les messages négatifs de la Fed réduisent les chances de nous voir sortir de cette dépression rapidement.

La première chose qu’il nous faut comprendre, c’est à quel point nous restons éloignés du plein emploi quatre ans après la fin officielle de la récession de 2007-2009. Il est vrai que les chiffres du chômage sont en baisse – mais ceci est surtout le reflet du déclin du nombre de gens cherchant activement un emploi, plutôt que l’augmentation des emplois disponibles. Observons par exemple la proportion des adultes ayant un emploi et étant dans leurs années les plus productives (25 à 54 ans) ; ce pourcentage a chuté de 80 à 75% pendant la récession et n’est remonté, depuis, qu’à 76%.

Au vu de cette triste réalité – en plus d’une inflation très faible – il nous faut nous interroger sur les raisons pour lesquelles la Fed parle de réduire ses efforts pour le bien de l’économie.

Ceci dit, ce ne sont que des mots, c’est bien ça ? Eh bien oui – mais bien souvent, ce que dit la Fed compte tout autant, si ce n’est plus, que ce qu’elle fait. Cela est inhérent à la relation entre ce que la Fed contrôle plus ou moins directement, à savoir les taux d’intérêt à court terme, et les taux d’intérêt à long terme, qui reflètent les taux à court terme attendus et actuels. Même si la Fed ne touche pas aux taux à court terme maintenant, des déclarations qui convainquent les investisseurs que ces taux vont augmenter encore plus très bientôt vont causer une augmentation des taux à long terme. Et parce que les taux de longue durée sont ce qui compte le plus quant aux dépenses privées, cela va affaiblir la croissance et l’emploi.

Bien entendu, les taux ont monté en flèche depuis que ces idées de mise en retrait ont commencé. Il y a deux mois, le taux d’intérêt sur 10 ans sur les obligations américaines n’était que de 1,7%, tout près d’un taux historiquement bas. Depuis, ce taux est passé à 2,4% – ce qui est toujours bas par rapport à la norme mais, comme je l’ai dit, nous ne vivons pas dans une économie normale. Peut-être que la relance économique continuera et, comme le prédit la Fed, prendra de la vigueur malgré cette augmentation des taux. Mais peut-être que non et dans tous les cas, des taux plus élevés signifieront certainement une relance plus lente que ce qui se serait produit si les responsables de la Fed avaient évité tous ces discours de mise en retrait.

Les responsables de la Fed comprennent certainement tout cela. Que croient-ils donc faire ?

Une réponse pourrait être que la Fed s’est doucement rangée à l’avis de ceux qui prétendent que les politiques d’argent facile causent des dommages collatéraux, par exemple en augmentant le risque des bulles. Mais j’espère que ce n’est pas vrai, puisque quels que soient les dommages causés par des taux faibles, ce n’est rien par rapport aux dommages causés par des taux élevés, et le chômage en hausse que cela impliquerait.

Dans tous les cas, je pense que ce qui se passe réellement est un peu différent : les responsables de la Fed sont, consciemment ou non, en train de répondre à la pression politique. Après tout, depuis que la Fed a commencé sa politique de relance monétaire agressive, elle s’est retrouvée mise en accusation par la droite, en colère, quant au fait qu’elle "dévaluait" le dollar et qu’elle mettait tout en place pour une forte inflation – des accusations qui n’ont jamais été réfutées même si le dollar reste fort et que l’inflation est restée basse. Il est difficile de ne pas penser que les responsables de la Fed, fatigués par ces attaques incessantes, cherchaient une raison de stopper leurs efforts, et ont saisi le prétexte de nouvelles économiques un peu rassurantes.

Et ils vont peut-être s’en sortir ; peut-être que la relance économique va se renforcer et que tout se finira bien. Mais les taux d’intérêt en hausse rendent cette fin heureuse peu vraisemblable. Et aujourd’hui que tout le monde sait que la Fed est prête à se désengager, il sera difficile de ramener ces taux d’intérêt aux niveaux auxquels ils étaient auparavant. Tout ceci est triste et déprimant, dans les deux sens du terme. La raison fondamentale pour laquelle notre économie est toujours déprimée après toutes ces années, c’est qu’un grand nombre de responsables politiques ont perdu le fil, ont oublié que la création d'emploi était leur tâche la plus urgente. Jusqu'à aujourd’hui, la Fed était une exception ; mais aujourd’hui, elle semble rejoindre ce club. Toi aussi, Ben ?

Paul Krugman

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