Personne n'a dit ça

Imaginez que vous êtes un commentateur régulier des affaires publiques – peut-être un expert rémunéré, peut-être un soi-disant expert d’un domaine précis, peut-être juste un milliardaire qui a des idées. Vous avez du poids sur une initiative politique qui est prête à se produire, vous prédisez un désastre. La relance Obama, selon vous, va faire flamber les taux d’intérêt ; les achats d’obligations de la Fed vont "dévaluer le dollar" et entraîner une forte inflation ; l’Affordable Care Act va s’effondrer dans un cercle vicieux d’inscriptions qui sont moins nombreuses et de coûts qui augmentent.

Mais rien de ce que vous avez prédit ne se produit. Que faites-vous ?

Vous pourriez admettre que vous vous êtes trompé, et tenter de comprendre pourquoi. Mais presque personne ne fait ça ; nous vivons une époque où l’on ne reconnait pas ses erreurs.

Ou alors, vous pouvez insister sur le fait que des forces sinistres cachent la terrible réalité. Certains experts très connus sont, ou du moins ont été à un moment donné, des "diseurs de vérité sur l’inflation", prétendant que l’état nous ment sur le rythme auquel les prix augmentent. Il y a également un bon nombre de diseurs de vérité sur l’Obamacare de premier plan, qui déclarent que la Maison Blanche trafique les chiffres, que les mesures mises en place ne valent rien et ainsi de suite.

Enfin, il y a une troisième option : vous pouvez faire croire que vous n’avez pas fait ces prédictions. Je vois beaucoup ça lorsqu’il s’agit de gens qui ont prédit des choses terribles quant aux taux d’intérêt et à l’inflation, et qui prétendent aujourd’hui qu’ils n’ont jamais fait ça. Je le vois surtout sur le front de la protection de la santé. L’Obamacare fonctionne même encore mieux que ce à quoi s’attendaient ses partisans – mais ses ennemis disent que ces bonnes nouvelles ne prouvent rien, parce que personne n’a jamais prédit autre chose.

Repartons en 2013, avant que la réforme n’entre pleinement en action, ou début 2014, avant que les chiffres sur les inscriptions de la première année n’arrivent. Que prédisaient les opposants à l’Obamacare ?

La réponse, c’est un désastre total. Un rapport datant de mai 2013 émanant du House Committee expliquait que les américains allaient se retrouver face à un "choc des taux" dévastateur, avec des premiums qui allaient quasiment doubler, en moyenne.

Et ça n’allait qu’empirer : début 2014, les experts favoris de la droite – ou plutôt qui devraient être des "experts" – mettaient en garde contre une "spirale de la mort" dans laquelle seuls les citoyens les plus malades allaient s’inscrire, faisant ainsi flamber les premiums vers des sommets encore plus hauts et entraînant beaucoup de gens à abandonner le programme.

Qu’en est-il des effets généraux de la couverture des assurances ? Après plusieurs mois, en 2014 un grand nombre de dirigeants républicains – dont John Boehner, le Speaker de la Chambre – prédisaient qu’il y aurait plus de gens qui allaient perdre leur couverture santé que de gens qui allaient en gagner une. Et tout le monde à droite prédisait que la loi allait coûter bien plus que prévu, ajoutant des centaines de milliards de dollars, peut-être des milliers de milliards aux déficits budgétaires.

Que s’est-il passé en fait ? Il n’y a pas eu de choc des taux : les premiums, en moyenne en 2014, ont été 16 pourcent plus basses que ce qui avait été envisagé. Il n’y a pas de spirale de la mort : en moyenne, les premiums pour 2015 sont entre 2 et 4 pourcent plus élevées qu’en 2014, ce qui correspond à un rythme d’augmentation bien plus lent que la norme historique. Le nombre d’américains sans assurance santé a chuté d’environ 15 millions, et aurait chuté plus encore s’il n’y avait pas tant d’états républicains qui bloquaient l’extension de Medicaid. Et le coût total du programme arrive bien en-deçà des estimations.

Une chose encore : l’on entend parfois des plaintes quant à la soi-disant piètre qualité des prestations offertes aux familles nouvellement assurées. Mais une nouvelle étude réalisée par J.D.Power, l’entreprise d’étude de marché, estime que les nouveaux assurés sont très contents de leur couverture santé – plus satisfaits que la personne lambda qui a une assurance classique ne faisant pas partie de l’Obamacare.

Voilà ce à quoi ressemble le succès politique, et les critiques auraient dû prendre conscience de leurs erreurs. Mais non. Au contraire, la nouvelle ligne du parti, dont on voit l’exemple dans l’éditorial récent, mais pas unique, écrit par Cliff Asness, un gestionnaire de fonds spéculatifs – c’est qu’il n’y a rien à voir : "Il n’y a jamais eu de débat sur le fait qu’il y aurait plus de gens assurés". Jamais, je suppose, sauf dans tout ce qui a été dit par tous ceux qui avaient un poste d’influence dans la droite américaine. Ah, et toutes les bonnes nouvelles sur les coûts ne sont que coïncidence.

Il est à la fois facile et totalement normal de ridiculiser ce genre de pensées. Mais il y a des enjeux importants ici et ils dépassent le problème de la réforme de santé, aussi important soit-il.
Vous voyez, dans un environnement politique polarisé, les débats politiques impliquent toujours davantage qu’un seul problème spécifique posé sur la table. Il y a également des différends quant aux vues sur le monde. Des prévisions d’un désastre de la dette, un dollar dévalué et les spirales de la mort Obama reflètent la même idéologie, et l’échec total de ces prédictions devraient mettre fortement en doute cette idéologie.

Et il y a également un problème moral à l’œuvre. Refuser d’accepter la responsabilité de ses erreurs passées est un défaut sérieux dans sa vie privée. Cela relève d’actes véritablement répréhensibles lorsqu’il s’agit de mesures qui vont affecter des millions de vies.

 

Paul Krugman

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK