La souffrance des ploutocrates

Paul Krugman
Paul Krugman - © RTBF

"Laissez-moi vous parler des gens très riches. Ils sont très différents de vous et moi". Voici ce qu’écrivait F. Scott Fitzgerald – et il ne voulait pas simplement dire qu’ils ont davantage d’argent.

Au contraire, ce qu’il voulait dire, du moins en partie, c’est qu’un grand nombre de gens très riches s’attend à une certaine déférence, ce que nous autres ne connaissons pas du tout, et ces gens très riches sont fortement perturbés lorsqu’on ne leur offre pas ce traitement de faveur qu’ils considèrent être de droit ; leur richesse "les rend sensibles là où nous nous sommes endurcis".

Et puisque l’argent peut parler, cette sensibilité – appelons-la la souffrance des ploutocrates – est devenue un facteur majeur dans la vie politique américaine.

Ce n’est pas un secret qu’aujourd’hui beaucoup des hommes les plus riches d’Amérique – y compris certains anciens soutiens d’Obama – détestent, mais détestent réellement le Président Barack Obama. Pourquoi ? Eh bien, selon eux, c’est parce qu’il "diabolise" le monde des affaires – ou comme Mitt Romney l’a dit plus tôt cette semaine, il "attaque le succès". A les écouter, l’on pourrait penser que le président est la réincarnation de Huey Long, prêchant la haine des classes et la nécessité de faire payer les riches.

Il va sans dire que c’est complètement fou. En fait, Obama se met toujours en quatre pour affirmer son soutien à la libre entreprise et il ne voit évidemment aucun inconvénient au fait de devenir riche. Tout ce qu’il a fait, c’est suggérer que, parfois, les entreprises se conduisent mal et que c’est une des raisons pour lesquelles nous avons besoin d’une réglementation financière.

Peu importe : le simple fait de souffler l’idée que les riches ne sont pas toujours dignes de louanges a suffi pour rendre fous les ploutocrates. Voilà plus de deux ans maintenant que Wall Street, notamment, pleurniche en répétant : "Maman!! Il m’embête !"

Attendez, il y a mieux. Non seulement les super riches sont terriblement blessés que quiconque appartenant à leur classe soit critiqué, mais ils insistent également sur le fait que c’est parce qu’Obama ne les aime pas que notre économie a des problèmes. Ils prétendent que les entreprises n’investissent pas parce que les chefs d’entreprises ne se sentent pas valorisés. Romney a lui aussi répété cet argument, en prétendant que c’est parce que le président attaque le succès que "nous avons moins de succès".

C’est tout aussi fou (et c’est perturbant de constater que Romney semble partager cette vision erronée de ce qui rend notre économie malade). Les raisons pour lesquelles la relance économique a été si faible ne sont pas un mystère. Le marché de l’immobilier est toujours déprimé après cette gigantesque bulle et la demande des consommateurs est freinée par les taux élevés de la dette de l’immobilier, dette qui est l’héritage de cette bulle. Les investissements des entreprises se portent en fait plutôt bien étant donné la faiblesse de la demande. Pourquoi les entreprises devraient-elles investir davantage alors qu’elles n’ont déjà pas suffisamment de clients pour faire tourner leurs entreprises au maximum de leur capacité ?

Mais peu importe. Puisque les riches sont différents de vous et moi, beaucoup d’entre eux sont incroyablement égocentriques. Ils ne voient même pas à quel point c’est drôle – à quel point ils sont ridicules – lorsqu’ils attribuent la faiblesse d’une économie qui représente 15 000 milliards de dollars à leur fierté blessée. Après tout, qui va le leur dire ? Ils sont confortablement installés dans une bulle de déférence et de flatteries.

A mois, bien entendu, qu’ils ne se présentent à une élection.

Comme tous ceux qui suivent l’actualité, j’ai été ébahi de constater à quel point les questions concernant la carrière de Romney au sein de Bain Capital, cette entreprise de fonds d’investissements privés qu’il a fondée, et son refus de rendre publics ses avis d’imposition ont pris par surprise l’équipe de campagne de Romney. Est-ce qu’un homme très riche se présentant à l’élection présidentielle – et sa candidature reposant justement sur son succès dans le monde des affaires et sur le fait que cela le qualifie pour le poste – ne devrait pas s’attendre à ce que la vraie nature de son succès ne devienne un sujet important ? Est-ce que son refus de rendre publics ses avis d’imposition avant 2010 n’allait évidemment pas instaurer le doute ?

D’ailleurs, nous ne savons toujours pas ce que Romney cache dans ses déclarations précédentes, le fait qu’il y oppose toujours une fin de non-recevoir, et ce malgré les appels des républicains comme des démocrates à tout révéler suggère qu’il pourrait bien y avoir des choses sérieusement compromettantes là-dedans.

Quoi qu’il en soit, ce qui transparaît aujourd’hui, c’est que l’équipe de campagne n’était absolument pas préparée aux questions évidentes, et qu’elle a réagi à la décision de l’équipe de campagne d’Obama de poser ces dites questions avec une folie hystérique qui vient certainement du sommet de la pyramide. Il est évident que Romney pensait pouvoir être candidat à l’élection présidentielle tout en restant bien à l’abri dans sa bulle ploutocrate et il est à la fois choqué et furieux que les règles qui s’appliquent à tous s’appliquent également à des gens comme lui. Une nouvelle citation de Fitzgerald à propos des très riches :"Ils sont persuadés, au fond d’eux-mêmes, qu’ils valent mieux que nous".

Bien, prenons une longue inspiration. La vérité, c’est que beaucoup, et probablement la majorité des très riches ne correspondent pas à la description de Fitzgerald. Il y a pléthore d’Américains très riches qui ont le sens commun, qui sont fiers de leurs réussites sans pour autant croire que leur succès leur donne le droit de vivre selon des règles différentes.

Mais apparemment, Mitt Romney n’en fait pas partie. Et cette découverte pourrait bien être un problème encore plus important que ce qui se trouve sur ces avis d’imposition qu’il refuse de partager.

Paul Krugman

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