La richesse plus que le travail

Paul Krugman
Paul Krugman - © RTBF

Il semble sûr de dire que "Le Capital au vingt et unième siècle", l’ouvrage titanesque de l’économiste français Thomas Piketty sera l’un des ouvrages d’économie les plus importants de l’année – et peut-être de la décennie.

Piketty, qui peut être vu comme l’expert mondial sur les questions des inégalités de revenus et de richesse, fait plus qu’illustrer la concentration toujours plus importante des richesses aux mains d’une petite élite économique. Il défend également avec vigueur l’idée selon laquelle nous sommes en chemin vers un "capitalisme patrimonial", dans lequel les hautes sphères de l’économie ne sont pas seulement dominées par la richesse, mais également par les richesses héritées, et dans lequel sa naissance compte davantage que ses efforts ou ses talents.

Bien entendu, Piketty concède que nous n’en sommes pas encore là. Jusque-là, la montée du 1% le plus riche américain a surtout été menée par des salaires de cadres dirigeants et des primes plutôt que par des revenus venant d’investissements, encore moins une richesse héritée. Mais sur les dix Américains les plus riches, six sont déjà des héritiers plutôt que des entrepreneurs autodidactes, et les enfants de l’élite économique d’aujourd’hui démarrent leur vie avec une position immensément privilégiée. Ainsi que le note Piketty, "le risque de dérive vers l’oligarchie est réel et ne prête pas à l’optimisme".

En effet. Et si l’on veut se montrer encore moins optimiste, l’on peut étudier ce que préparent bon nombre de politiques américains. L’oligarchie naissante de l’Amérique n’est peut-être pas complètement formée – mais l’un de nos deux partis les plus importants semble prêt à défendre les intérêts de l’oligarchie.

En dépit des efforts désespérés de certains républicains de faire croire le contraire, la plupart des gens se rendent compte que le GOP d’aujourd’hui préfère les intérêts des riches à ceux des familles lambda. Cependant, je crains que moins de gens ne se rendent compte du degré auquel le parti préfère la richesse aux salaires et revenus. Et la domination des revenus du capital, qui peuvent-être hérités, sur les salaires – la domination de la richesse sur le travail – est exactement ce qu’est le capitalisme patrimonial.

Afin de voir ce dont je parle, commençons par les mesures actuelles et les propositions de mesures. Il est communément admis que George W Bush a fait tout ce qu’il a pu pour baisser les impôts des très riches, que les crédits qu’il a inclus pour la classe moyenne étaient surtout une stratégie politique. On sait moins que les baisses les plus importantes ne sont pas allées aux gens avec les plus hauts salaires mais aux chasseurs de coupons et aux héritiers d’immenses capitaux. Il est vrai que la tranche d’imposition sur le revenu la plus haute est tombée de 39,6 à 35%. Mais le taux le plus haut sur les dividendes est tombé de 39,6% (parce qu’ils étaient taxés comme des revenus classiques) à 15% – et l’impôt sur la transmission des biens a été complètement éliminé.

Le Président Barack Obama est revenu sur certaines de ces coupes, mais ce qu’il faut retenir c’est que le grand coup de Bush et de ses coupes dans les impôts a été surtout pour réduire les impôts sur les revenus gagnés. Et lorsque les républicains ont récupéré une chambre au Congrès, ils ont rapidement fomenté un plan – la "feuille de route" du représentant Paul Ryan – exigeant la suppression des impôts sur les intérêts, les dividendes, les gains de capitaux et les biens hérités.

Avec ce plan, une personne riche grâce à un héritage n’aurait été soumise à aucun impôt fédéral. Ce basculement de politique vers les intérêts de la richesse trouve son homologue dans un basculement de la rhétorique ; les républicains semblent souvent tellement déterminés à porter aux nues les "créateurs d’emploi" qu’ils en oublient de mentionner les travailleurs américains. En 2012, le représentant Eric Cantor, le leader de la majorité à la Chambre, a commémoré la Fête du Travail de façon célèbre avec un message sur Twitter rendant hommage aux chefs d’entreprise. Plus récemment, Cantor a apparemment rappelé à ses collègues, lors d’un séminaire du GOP, que la plupart des Américains travaillent pour quelqu’un d’autre, ce qui est au moins une raison pour laquelle les tentatives de faire monter la mayonnaise quant au fait qu’Obama dénigre soi-disant les gens des affaires sont retombées comme des crêpes. (L’autre raison, c’est qu’Obama n’a rien fait de tel).

En fait, non seulement la plupart des Américains n’ont pas leur propre entreprise, mais les revenus des entreprises, et les revenus des capitaux en général, sont de plus en plus concentrés dans les mains de quelques personnes. En 1979 le 1% le plus riche des ménages représentait 17% des revenus des entreprises ; en 2007, ce même groupe recevait 43% des revenus des entreprises, et 75% des gains de capitaux. Pourtant cette petite élite est l’objet de tout l’amour du GOP et de toutes ses attentions politiques.

Pourquoi ? Eh bien gardons en tête que les frère Koch sont classés parmi les 10 Américains les plus riches, ainsi que quatre héritiers de Wal-Mart. Une grande richesse achète une grande influence politique – et pas seulement grâce à des contributions de campagne. Beaucoup de conservateurs vivent à l’intérieur d’une bulle intellectuelle de groupes de réflexion et de médias prisonniers qui sont, in fine, financés par une poignée de super donateurs. Il n’est pas surprenant que ceux à l’intérieur de la bulle aient tendance à croire, instinctivement, que ce qui est bon pour les oligarques est bon pour l’Amérique.

Comme je l’ai déjà suggéré, les résultats peuvent parfois sembler comiques. Le point important dont il faut se souvenir, cependant, c’est que les gens à l’intérieur de la bulle ont beaucoup de pouvoir, qu’ils exercent au profit de leurs patrons. Et le courant qui nous entraîne vers l’oligarchie continue.

Paul Krugman

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