La revanche de Wall Street

Paul Krugman
Paul Krugman - © RTBF

A Wall Street en 2010, ce fut l’année où l’anti Obama fit rage, lorsque les gros bonnets de la finance devinrent fous quand le président suggéra que certains banquiers étaient également en cause pour la crise financière. Bien entendu, ils étaient en colère contre la réforme fiscale Dodd-Frank, qui mettait quelques limites à leurs magouilles.

Il s’avère que les Maîtres de l’Univers ne sont qu’une brochette de pleurnichards. Mais ils geignent avec des trésors de guerre et aujourd’hui, ils se sont offert le Congrès.

Avant d’entrer dans les détails, juste un mot sur la politique de changement dans la haute finance.

La plupart des groupes d’intérêts sont stables dans leur loyauté politique. Par exemple, le secteur du charbon donne l’écrasante majorité de ses contributions aux républicains, tandis que les syndicats enseignants font la même chose pour les démocrates. L’on aurait pu s’attendre à ce que Wall Street soutienne le GOP, qui est toujours prêt à baisser les impôts pour les riches. Pourtant, il s’avère que les secteurs de la sécurité et de l’investissement – peut-être influencés par le libéralisme social de New York, ou peut-être conscients de la tendance de la bourse à mieux se comporter lorsque ce sont les démocrates aux commandes à la Maison Blanche – divisent depuis toujours leurs soutiens plus ou moins équitablement entre les deux partis.

Mais cela a changé avec le début de l’anti Obama. Wall Street s’est rangé en masse derrière Mitt Romney en 2012 et a investi lourdement auprès des républicains cette année encore. Et la première compensation de cet investissement a déjà eu lieu.

La semaine dernière, le Congrès a fait voter une loi qui maintient le financement du gouvernement américain jusqu’à l’année prochaine, et dans cette loi, on trouve un démantèlement de l’une des dispositions de la réforme fiscale de 2010.

En soi, ce retour en arrière est significatif mais ne porte pas un coup fatal à la réforme. Mais il est absolument indéfendable. La majorité au congrès qui arrive a dévoilé son agenda politique – et il s’agit de récompenser les mauvais acteurs.

Qu’en est-il donc de cette disposition ? L’un des buts de la réforme financière, c’était d’empêcher les banques de prendre de trop gros risques avec l’argent des dépositaires. Pourquoi ? Eh bien les dépôts bancaires sont assurés contre les pertes et cela crée un problème bien connu de "danger moral" : si les banques sont libres de jouer, elles peuvent jouer à pile, on gagne, face les contribuables perdent. C’est ce qui s’est passé lorsque les institutions d’épargne et de prêts furent dérèglementées dans les années 1980 et qu’elles devinrent rapidement incontrôlables.

Dodd-Frank a essayé de limiter ce genre de risques moraux de différentes manières, notamment avec une règle empêchant les institutions assurées de faire des affaires dans des endroits exotiques, le genre de choses qui a pesé lourd dans la crise financière. Et c’est justement sur cette règle qu’on est revenu.

Ceci dit, ce n’est pas la mort de la réforme financière. En fait, je dirais que réguler les banques assurées c’est une sorte de spectacle annexe, étant donné que la crise de 2008 fut amenée en grande partie par des institutions non assurées telles que Lehman Bros et AIG. Les aspects vraiment importants de la réforme impliquent une protection du consommateur et la capacité accentuée des régulateurs à contrôler les actes des institutions "importantes du système" (qui ne devraient pas être des banques classiques) ainsi que de prendre ces institutions comme receveurs en temps de crise.

Mais ce que le Congrès a fait reste scandaleux – et l’on devrait être d’accord là-dessus des deux côtés du clivage politique. Après tout, même si l’on pense (en allant à l’encontre des leçons que l’histoire nous a enseignées) que l’on peut faire confiance aux institutions financières pour s’autoréguler, même si l’on pense que l’histoire, tellement fausse qu’elle en est grotesque, selon laquelle ce sont les libéraux trop compatissants qui ont causé la crise financière en faisant pression sur les banques pour prêter de l’argent aux pauvres gens, notamment des gens qui empruntent tout en étant des minorités, vous devriez être contre le fait de laisser Wall Street jouer avec des fonds garantis par l’État. Ce qui s’est produit n’est pas à propos des libres marchés ; ce n’est que du capitalisme de copinage.

Et évidemment, Citigroup a littéralement écrit le langage de dérèglementation qui a été inclus dans la loi de financement.

De même, les actions de la semaine dernière ne sont pas décisives en elles-mêmes. Mais c’est clairement le premier accrochage dans la guerre visant à démanteler une grande partie de la réforme financière, si ce n’est son intégralité. Et si vous voulez savoir qui se positionne où dans cette guerre à venir, suivez l’argent : Wall Street donne surtout aux républicains pour une bonne raison.

Il est vrai que la plupart des gros titres politiques ces derniers jours ont été au sujet de la division chez les démocrates, avec le Sénateur Elizabeth Warren qui a exhorté le rejet de la loi de financement que la Maison Blanche voulait voir passer. Mais c’était surtout un clivage tactique, puisqu’il y a peu de démocrates qui pensent réellement que c’est une bonne idée de défaire la loi Dodd-Frank.

Pendant ce temps, il est difficile de trouver des républicains émettre des réserves majeures sur le fait de défaire la réforme. L’on entend parfois que le Tea Party est tout aussi opposé au fait de renflouer les banques qu’il ne l’est à aider les pauvres, mais il n’y a aucun signe que cette soi-disant hostilité envers Wall Street a une quelconque influence sur les priorités des républicains.

Ainsi, les gens qui ont mis l’économie à genoux cherchent l’opportunité de tout refaire, encore.

Et ils ont des alliés puissants qui font tout ce qu’ils peuvent pour que le rêve de Wall Street devienne réalité.

Paul Krugman