La main visible de Wal-Mart

Pour beaucoup de ces employés, les gains vont être légers mais cette annonce est malgré tout très importante, et ce pour deux raisons. Tout d’abord, il y aura des retombées : Wal-Mart est tellement important que ce qu’il fait va probablement mener à des augmentations de millions d’employés d’autres entreprises. Deuxièmement, et l’on pourrait dire que c’est bien plus important, la décision de Wal-Mart nous explique qu’en fait, les bas salaires sont un choix politique et que l’on peut et que l’on devrait faire des choix différents.

Un peu d’histoire : les conservateurs – avec le soutien, je dois le reconnaître, de bon nombre d’économistes – sont normalement d’avis que le marché du travail est comme tous les autres marchés. La loi de l’offre et de la demande, selon eux, détermine le niveau des salaires, et la main invisible du marché punira quiconque essaie de défier cette loi.

Très clairement, cette position implique que toute tentative pour relever les salaires sera soit un échec ou aura des conséquences néfastes. Fixer un salaire minimum réduirait, soi-disant, l’emploi et créerait un excédent de main-d’œuvre, de la même façon que les tentatives de soutenir les prix des produits issus de l’agriculture entraînaient des montagnes de beurre, des lacs de vin etc. Mettre la pression sur les employeurs afin qu’ils paient davantage, ou encourager les travailleurs à s’organiser en syndicats aura le même effet.

Mais les économistes du travail ont depuis longtemps remis en question cette position. Soleil Vert – je veux dire la main-d’œuvre – sont des gens. Et parce que les travailleurs sont des gens, les salaires ne sont pas, en fait, comme le prix du beurre et le montant du salaire des travailleurs dépend tout autant des forces sociales et du pouvoir politique que de la simple loi de l’offre et de la demande.

Quelles sont les preuves ? Tout d’abord, il y a ce qui se passe réellement lorsque les salaires minimum sont relevés. Bon nombre d’États ont fixé des salaires au-delà du niveau fédéral, et l’on peut voir ce qui se passe lorsqu’un État relève le minimum alors que les États voisins ne le font pas. Est-ce que l’État qui augmente les salaires perd un grand nombre d’emplois ? Non – la conclusion qui s’impose de manière impressionnante après étude de ces expériences in-vivo, c’est que des augmentations modérées du salaire minimum ont peu, voire pas d’effet négatif sur l’emploi.

Puis il y a l’histoire. Il s’avère que la société de classe moyenne que nous connaissions n’a pas évolué grâce à des forces impersonnelles de marchés – elle fut créée par des mesures politiques et sur une courte durée. L’Amérique était toujours une société très inégale dans les années 1940 mais dès 1950 elle avait été transformée par une réduction impressionnante des disparités de revenus, appelée la Grande Compression par les économistes Claudia Goldin et Robert Margo. Comment cela a-t-il pu se produire ?

Une partie de la réponse tient au fait de l’intervention directe de l’État, notamment pendant la seconde guerre mondiale, lorsque l’autorité de l’État sur le niveau des salaires fut utilisée pour resserrer l’écart entre les plus hauts salaires et les plus bas. Il est certain qu’une partie fut une forte augmentation du syndicalisme. Une partie s’explique par l’économie du plein emploi des années de guerre, qui créèrent une très forte demande d’employés et leur donnèrent le pouvoir de demander un salaire plus élevé.

Pourtant, ce qui est important, c’est que la Grande Compression n’est pas partie dès que la guerre s’est terminée. Au contraire, le plein emploi et des politiques en faveur des travailleurs changèrent la norme des salaires, et une classe moyenne solide fut conservée pendant plus d'une génération. Ah, et les décennies après la guerre furent également marquées par une croissance économique sans précédent.

Ce qui me ramène à Wal-Mart.

L’augmentation des salaires du géant des supermarchés semble refléter les mêmes forces que celles qui conduisirent à la Grande Compression, même de façon plus faible. Wal-Mart est sous pression politiquement parlant à propos des salaires tellement bas qu’un nombre substantiel d’employés bénéficient des coupons alimentaires et de Medicaid. Pendant ce temps, les employés gagnent de l’influence grâce à un marché du travail qui s’améliore, que l’on voit se refléter dans une envie grandissante de quitter un mauvais emploi.

Pourtant, ce qui est intéressant, c’est que ces pressions ne semblent pas si sévères que ça, du moins pour l’instant – et pourtant Wal-Mart est prêt à relever les salaires quoi qu’il en soit. Et sa façon de justifier cette décision se fait l’écho de ce que les critiques de sa politique de bas salaire disent depuis des années : payer mieux les employés ne fera qu’entraîner une rotation plus faible, une morale meilleure et une productivité plus importante.

Ce que cela signifie, c’est que mettre en place une augmentation significative des salaires pour des dizaines de millions d’Américains serait très certainement plus facile que ce que la sagesse populaire suggère. Augmentons les salaires minimum de manière substantielle ; rendons la tâche plus facile pour les travailleurs pour s’organiser, augmentons leur pouvoir de négociation et dirigeons la politique monétaire et fiscale vers le plein emploi contrairement au fait de garder l’économie déprimée de peur qu’elle ne se transforme tout à coup en la République de Weimar en Allemagne. Ce n’est pas une liste si difficile à mettre en œuvre – et si l’on faisait tout cela, l’on pourrait faire des pas de géant vers le genre de société que la plupart d’entre nous souhaitons.

Ce qui est important, c’est que les inégalités extrêmes et les destinées difficiles des travailleurs américains sont un choix, pas une destinée imposée par les dieux des marchés. Et l’on peut changer ce choix si nous le souhaitons.

Paul Krugman

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