La fin de la croissance?

La réponse est: moins que ce que nous pensons.

Les perspectives à long terme proposées par les agences gouvernementales, telles le Congressional Budget Office, font généralement deux assomptions importantes. La première, c'est que la croissance économique des prochaines décennies ressemblera à la croissance des dernières décennies. La productivité en particulier, qui est la clef de la croissance – est envisagée comme ayant un taux de croissance peu différent de la croissance moyenne que nous connaissons depuis les années 1970. Par contre, d'un autre côté, ces perspectives partent généralement du principe que les inégalités de revenus, qui sont montées en flèche lors des 30 dernières années, n'augmenteront que de façon modeste à l'avenir.

Il n'est pas compliqué de comprendre pourquoi les agences font ce genre d'assomptions. Vu le peu de choses que l'on connaît à propos de la croissance à long terme, partir simplement du principe que l'avenir ressemblera au passé est naturel. D'un autre côté, si les inégalités de revenus continuaient de grimper en flèche, nous serions face à un avenir dystopique de lutte des classes – pas vraiment le genre de choses que les agences gouvernementales souhaitent envisager.

Pourtant, il est tout à fait possible que ces idées reçues soient erronées sur un aspect, ou les deux.

Récemment, Robert Gordon de l'Université de Northwestern a créé des remous en expliquant qu'il est probable que la croissance économique chute drastiquement – en effet, l'ère de la croissance qui a débuté au 18ème siècle pourrait bien toucher à sa fin. 

Gordon indique que la croissance économique à long terme n'a pas été un processus continu ; elle a été impulsée par plusieurs révolutions industrielles discrètes, chacune basée sur un éventail de technologies. La première révolution industrielle, largement basée sur la machine à vapeur, a lancé la croissance à la fin du 18ème et début du 19ème siècle. La seconde, rendue possible, en grande partie, par l'application aux sciences de certaines technologies comme l'électrification, la combustion interne et le génie chimique, a débuté aux alentours de 1870 et a mené la croissance jusque dans les années 1960. La troisième, centrée autour des technologies de l'information, est celle qui définit notre époque actuelle. Et ainsi que le note Gordon de façon pertinente, les retombées de cette troisième révolution industrielle, bien que réelles, ont été bien moindres que celles de la seconde. L'électrification fut, par exemple, quelque chose de bien plus important que l'Internet.

C'est une thèse intéressante et un outil utile pour faire contrepoids à la glorification délirante des dernières technologies. Et même si je pense qu'il a tort, la façon dont il se trompe, probablement, démonte tout aussi bien les idées reçues. Car ceux qui argumentent contre le pessimisme technologique de Gordon se basent sur l'affirmation selon laquelle les grosses retombées de la technologie de l'information, qui n'en est qu'à son début, vont venir grâce à l'arrivée de machines intelligentes.

Si vous êtes adeptes de ce genre de choses, vous savez que le domaine de l'intelligence artificielle est décevant et frustrant depuis des décennies, puisqu'il s'avère qu'il est très compliqué pour les ordinateurs de faire ce que les êtres humains trouvent facile de faire, comme comprendre un discours ordinaire ou reconnaitre des objets différents sur une image. Pourtant, dernièrement, les barrières semblent être tombées – pas parce que nous avons appris comment dupliquer l'esprit humain, mais parce que les ordinateurs peuvent désormais donner des résultats plutôt intelligents en cherchant des informations dans de gigantesques bases de données.

Il est vrai que la reconnaissance vocale est toujours loin d'être parfaite ; selon les logiciels, un interlocuteur en colère m'a informé que j'étais "le numéro d'automne". Mais c'est bien mieux que ce que nous connaissions il y a encore quelques années, et elle est déjà devenue un outil plutôt utile. La reconnaissance des objets a un peu plus de retard : c'est toujours une source d'excitation qu'un ordinateur nourri d'images venant de YouTube apprenne de façon spontanée à reconnaître les chats. Mais d'importantes applications économiques ne sont pas si loin que ça.

Les machines seront donc bientôt prêtes à faire beaucoup de tâches qui nécessitent actuellement énormément de main d'œuvre. Cela équivaudra à une croissance de la productivité et, ainsi, une plus forte croissance économique générale. Mais – et la question cruciale est là – qui va bénéficier de cette croissance ? Malheureusement, c'est presque trop facile d'argumenter que la majorité des Américains va se retrouver abandonnée en chemin, parce que les machines intelligentes vont finir par dévaluer la contribution des travailleurs, y compris celles des employés aux forts savoir-faire, dont les aptitudes vont tout à coup devenir redondantes. Il faut retenir qu'il y a de bonnes raisons de croire que les idées reçues incarnées dans ces prévisions budgétaires à long terme – des prévisions qui modèlent presque tous les aspects de notre discours politique actuel – sont totalement erronées.

Alors, quelles sont les implications de cette vision d'une autre politique ? Eh bien il nous faudra voir ça dans une prochaine chronique.

Paul Krugman

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