L'austérité à l'italienne

Le parti de Monti semble bien placé pour arriver quatrième ; il est non seulement derrière Silvio Berlusconi, qui est surtout comique, mais il est même derrière un vrai comique de métier Beppe Grillo, qui est devenu une force politique importante malgré le manque de cohérence de son programme.

C’est une perspective extraordinaire qui a déclenché beaucoup de commentaires à propos de la culture politique italienne. Cependant, sans essayer de défendre la politique de bunga bunga, laissez-moi poser une question évidente : ce qui passe aujourd’hui pour un réalisme mature a-t-il vraiment fait du bien à l’Italie ou même à l’Europe toute entière ?

Car Monti était, dans les faits, le proconsul mis en place par l’Allemagne pour mettre en place une austérité fiscale sur une économie déjà en souffrance ; la volonté de poursuivre une politique d’austérité sans limite est ce qui définit la respectabilité dans les cercles politiques européens. Cela serait très bien si les politiques d’austérité fonctionnaient réellement – mais ce n’est pas le cas. Et loin de sembler matures ou réalistes, les avocats de l’austérité ont l’air d’être de plus en plus irritables et délirants. 

Voyons comment les choses étaient censées se passer. Lorsque l’Europe s’est mise à se prendre d’affection pour l’austérité, les plus hauts responsables ont balayé les inquiétudes concernant les coupes franches dans les dépenses et l’augmentation des impôts qui accentuent les dépressions des économies déjà déprimées. Au contraire, ils ont insisté sur le fait que de telles mesures donneraient un coup de fouet à l’économie en inspirant confiance.

Mais la fée de la confiance n’a pas pointé le bout de son nez. Les pays qui ont imposé une forte austérité ont connu d’importants revers économiques ; plus l’austérité était dure, plus les revers étaient importants. En effet, ce rapport est tellement fort que le Fonds monétaire international, dans un mea culpa frappant, a admis qu’il avait sous-estimé les dommages que pouvait infliger l’austérité.

Pendant ce temps, l’austérité n’a même pas réussi à atteindre le but minimal qui était de réduire les montants de la dette. Au contraire, les pays qui ont mis en place une forte austérité ont vu le montant de la dette par rapport à leur PIB augmenter, parce que le rétrécissement de leur économie est allé plus vite que toute réduction des taux d’emprunts. Et c’est parce que les mesures d’austérité n’ont pas été compensées par des mesures expansionnistes ailleurs, que l’économie européenne dans son ensemble – qui ne s’est jamais vraiment remise de la crise de 2008-2009 – connaît une nouvelle récession avec un taux de chômage toujours grandissant.

La bonne nouvelle c’est que les marchés des obligations se sont calmés, en grande partie grâce à la volonté affichée de la Banque centrale européenne d’intervenir et de racheter la dette des pays lorsque cela s’avère nécessaire. Il en a résulté un effondrement financier qui aurait pu détruire l’euro mais que l’on a évité. Mais c’est un bien piètre réconfort pour des millions d’européens qui ont perdu leur emploi et qui n’ont que de maigres perspectives de le retrouver.

Au vu de tout ceci, l’on aurait pu s’attendre à ce que les dirigeants européens procèdent à une remise en question et une autocritique, avec notamment quelques petits signes de flexibilité. C’est pourtant le contraire, avec les dirigeants les plus hauts placés qui insistent de plus en plus sur le fait que l’austérité est la seule solution.

Voilà pourquoi en janvier 2011, Olli Rehn, l’un des vice-présidents de la Commission européenne, a loué les programmes d’austérité grecs, espagnols et portugais et a prédit que le programme de la Grèce, en particulier, allait permettre "des retombées durables". Depuis, le taux de chômage a flambé dans ces trois pays – mais bien entendu, en décembre 2012, Rehn a publié un éditorial intitulé "L’Europe doit rester dans la course à l’austérité".

Ah, et la réponse de Rehn aux études qui montrent que les effets négatifs de l’austérité sont bien plus importants que ce à quoi l’on s’attendait fut d’envoyer une lettre aux ministres des finances et au FMI en déclarant que de telles études étaient dommageables, parce qu’elles menaçaient d’éroder la confiance.

Ce qui me ramène en Italie, un pays qui en dépit de tous ses dysfonctionnements a en fait imposé consciencieusement une véritable austérité – et qui a vu par conséquent son économie se réduire rapidement.

Les observateurs extérieurs sont terrifiés par l’élection en Italie, et à juste titre : même si le cauchemar du retour de Berlusconi au pouvoir n’a pas lieu, une percée de Berlusconi, Grillo ou des deux déstabiliserait non seulement l’Italie mais l’Europe toute entière.

Mais attention, l’Italie n’est pas unique en son genre : des hommes politiques peu reluisants prennent de l’ampleur partout dans le sud de l’Europe. Et la raison qui explique tout ceci, c’est que les Européens respectables refusent d’admettre que les mesures qu’ils ont imposées aux débiteurs sont un échec désastreux.

Si cela ne change pas, l’élection italienne ne sera que l’avant-goût d’une radicalisation dangereuse à venir.

Paul Krugman

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