En finir avec le cauchemar grec

En finir avec le cauchemar grec
En finir avec le cauchemar grec - © Tous droits réservés

Alexis Tsipras, le leader du parti de gauche Syriza est sur le point de devenir le premier ministre de la Grèce. Il sera le premier dirigeant européen à avoir été élu sur la promesse explicite de contrer les mesures d’austérité qui sont en place depuis 2010. Et bien entendu, de nombreuses personnes vont le mettre en garde et tenter de le persuader d’oublier cette promesse et de se comporter de manière "responsable". Comment cette notion de responsabilité a-t-elle fonctionné jusqu’à présent ?

Afin de comprendre le séisme politique grec, il est utile de regarder "l’accord de statu quo" de la Grèce avec le Fonds Monétaire International en mai 2010, dans lequel la soi-disant troïka – le FMI, la Banque Centrale Européenne et la Commission Européenne – avait étendu des prêts au pays en échange d’un mélange d’austérité et de réformes. C’est un document remarquable, de la pire des manières. La troïka, bien que se présentant comme inflexible et réaliste, ne faisait que colporter un fantasme économique. Et les grecs ont payé le prix des illusions de cette élite.

Vous voyez, les perspectives économiques qui allaient avec cet accord partaient du principe que la Grèce pourrait imposer une austérité sévère sans que cela ait beaucoup d’effets sur la croissance et l’emploi. La Grèce était en récession lorsque l’accord a été conclu mais les prévisions imaginaient que ce revers allait bientôt cesser – qu’il n’y aurait qu’un petit recul en 2011 et que dès 2012 la Grèce connaîtrait la relance.

Les prévisions prévoyaient que le chômage allait augmenter de façon conséquente, passant de 9,4 pourcent en 2009 à presque 15 pourcent en 2012, mais commencerait ensuite à baisser assez rapidement.

Ce qui s’est réellement passé fut un cauchemar économique et humain. Bien loin d’être terminé en 2011 la récession grecque pris de la vigueur. Ce ne fut qu’en 2014 que la Grèce toucha le fond et à ce moment-là, elle avait vécu une véritable dépression, avec un taux de chômage atteignant 28 pourcent et celui des jeunes avoisinant les 60 pourcent. Et la relance telle qu’elle est aujourd’hui, est à peine visible, n’offrant aucune perspective de retour aux niveaux de vie d’avant la crise dans un futur proche.
Que s’est-il donc passé ? Je vois souvent des affirmations voulant que la Grèce n’a pas tenu toutes ses promesses, qu’elle n’a pas réellement opéré de coupes dans ses dépenses. Rien ne pourrait être plus éloigné de la vérité. En réalité, la Grèce a imposé des coupes sauvages dans les services publics, les salaires des fonctionnaires et les allocations sociales. Grâce aux vagues supplémentaires répétées d’austérité, les dépenses publiques furent amputées bien davantage que ce que le programme original avait prévu, et il est aujourd’hui 20 pourcent plus bas que ce qu’il était en 2010.

Pourtant les problèmes de la Grèce sont, et on peine à le croire, encore pires aujourd’hui qu’avant la mise en place du programme. L’une des raisons, c’est que la chute économique a réduit les revenus : le gouvernement grec récupère une part plus grande d’impôts par rapport au PIB qu’auparavant, mais le PIB s’est effondré tellement rapidement que les revenus fiscaux totaux chutent. De plus, le plongeon du PIB a entraîné l’augmentation d’un indicateur fiscal clef, à savoir la part de la dette par rapport au PIB, même si la croissance de la dette a ralenti et que la Grèce a reçu un modeste allègement de la dette en 2012.

Pourquoi les prévisions de départ étaient-elles si follement optimistes ? Comme je l’ai dit, parce que des responsables soi-disant inflexibles étaient en fait en plein fantasme économique. Que ce soit la Commission Européenne ou la Banque Centrale Européenne, elles avaient décidé de croire en la fée de la confiance – c’est-à-dire de prétendre que les effets directs et destructeurs des coupes dans les dépenses allaient être plus que compensés par la flambée de l’optimisme du secteur privé.

Le FMI se montra plus prudent mais il sous-estima néanmoins grossièrement les dommages que l’austérité allait provoquer.

Et le fonds du problème est là : si la troïka s’était montrée réellement réaliste, elle aurait reconnu qu’elle exigeait l’impossible. Deux ans après le début du programme grec, le FMI chercha des exemples, dans l’histoire, prouvant que des programmes tels que celui de la Grèce, des tentatives de payer sa dette grâce à l’austérité, sans plan d’allègement de la dette ou d’inflation, avaient été couronnés de succès. Il n’en trouva aucun.

Aujourd’hui que Tsipras a gagné, et de manière éclatante, les responsables européens feraient bien de ne pas lui faire la morale concernant le fait d’agir de manière responsable et de suivre leurs programmes. Car ils n’ont aucune crédibilité : le programme qu’ils ont imposé à la Grèce n’a jamais été sensé. Il n’avait aucune chance de marcher.

En fait, l’on pourrait même arguer que le problème avec les projets de Syriza, c’est qu’ils ne sont pas suffisamment radicaux. L’allègement de la dette et un relâchement concernant l’austérité permettrait de réduire les souffrances économiques mais il est peu probable que cela soit suffisant pour amener une relance solide. D’un autre côté, il est difficile de savoir ce qu’un gouvernement grec peut faire de plus, à moins qu’il ne soit prêt à abandonner l’euro, et les grecs ne sont pas prêts à ça.

Pourtant, en appelant à un grand changement, Tsipras se montre bien plus réaliste que les responsables qui veulent que les vexations continuent jusqu’à ce que la morale s’améliore. Le reste de l’Europe devrait lui donner une chance de mettre fin au cauchemar de son pays.

Paul Krugman

 

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