De très mauvaises idées

De très mauvaises idées
De très mauvaises idées - © Tous droits réservés

Oxford, Angleterre – L’une des choses que l’on a apprise depuis la crise financière c’est que les très mauvaises idées – et j’entends par là les idées qui plaisent aux préjugés des Gens Très Sérieux – ont un remarquable pouvoir de persistance. Peu importent les preuves qui s’accumulent contre elles, peu importe la fréquence à laquelle les mauvaises prédictions basées sur ces idées s’avèrent être fausses, les très mauvaises idées n’ont de cesse de revenir. Et elles gardent le pouvoir de pervertir la politique.

Qu’est-ce qui rend une idée vraiment très mauvaise ? En général, pour avoir l’air sérieux, il faut parler de grandes causes qui expliquent de grands évènements – les choses techniques, comme les problèmes causés par une monnaie partagée sans budget commun, ne font pas l’affaire. Cette idée doit aussi dispenser les intérêts des grands patrons et des gens riches de toute responsabilité quant à ce qui s’est mal passé et en appeler à des choix difficiles et des sacrifices de la part des petites gens.

La véritable histoire du désastre économique, à savoir qu’il a été causé par une industrie financière mal réglementée et laissée à vau-l’eau et entretenue par des mesures d’austérité inadéquates ne suffit pas. L’histoire doit plutôt impliquer des choses comme le manque de savoir-faire – ce n’est pas un manque d’emplois ; nous n’avons pas les bons employés pour cette époque de mondialisation et de haute technologie etc, etc… - même s’il n’y a aucune preuve qu’un tel manque est un frein à la relance.

Et l’exemple parfait d’une très mauvaise idée c’est cette détermination, allant à l’encontre de toutes les preuves, à déclarer que les dépenses de l’état visant à aider les moins chanceux sont l’une des raisons majeures expliquant nos problèmes économiques. Je suis heureux de dire qu’aux Etats-Unis, cette idée semble être dans les tiroirs, au moins pour l’instant.

Ici en Grande-Bretagne par contre, elle règne en maître. Un facteur en particulier explique le triomphe récent des conservateurs aux dernières élections, et c’est la façon dont les média britanniques ont répété aux électeurs, encore et encore, que les dépenses excessives de l’état sous les travaillistes avaient causé la crise financière.

Prouver que cette affirmation est absurde à de multiples niveaux est d’une simplicité enfantine. Tout d’abord, la crise financière fut mondiale : est-ce que les soi-disant sur-dépenses de Gordon Brown ont causé l’effondrement de l’immobilier en Floride et en Espagne ? Ensuite, toutes ces allégations d’irresponsabilité impliquent une réécriture de l’histoire, parce qu’à la veille de la crise, personne ne pensait que la Grande-Bretagne était dépensière : la dette était faible selon les standards historiques et les déficits étaient plutôt bas. Enfin, la soi-disant position fiscale désastreuse de la Grande-Bretagne n’a jamais inquiété les marchés qui sont toujours contents d’acheter des obligations britanniques en dépit de rendements historiquement bas.

Néanmoins, voilà l’histoire qui est généralement racontée et présentée non comme une opinion mais comme la réalité. Et la très mauvaise nouvelle, c’est que les dirigeants britanniques semblent croire à leur propre propagande. Mercredi, George Osborne, le ministre des Finances et l’architecte des nouvelles mesures d’austérité du gouvernement, a annoncé son intention de rendre ces mesures permanentes. Il a déclaré qu’il devrait y avoir une loi en Grande-Bretagne qui imposerait à l’état d’avoir un excédent budgétaire – avec les recettes fiscales actuelles qui couvriraient toutes les dépenses, y compris les dépenses d’investissement – lorsqu’il y a une période de croissance économique.

C’est une proposition remarquable, et je l’entends de la pire façon possible. Osborne ne propose pas une réponse inadaptée aux problèmes de la Grande-Bretagne ; il offre une réponse à des problèmes que la Grande-Bretagne n’a pas, tout en ignorant et en exacerbant les problèmes qu’elle a.

Car la Grande-Bretagne n’a pas de problème de dette publique. Pourtant, la dette a augmenté à la suite de la crise économique mais elle reste basse selon les standards historiques et les coûts d’emprunts ont rarement été plus faibles.

En fait, les taux d’intérêt, si l’on prend l’inflation en compte, sont négatifs, même sur des emprunts à très long terme. En d’autres termes, les investisseurs sont prêts à payer le gouvernement britannique pour continuer à utiliser une partie de leurs richesses.

Pendant ce temps, la véritable économie de la Grande-Bretagne souffre toujours. Il est vrai que l’emploi s’est étonnamment bien maintenu, mais c’est uniquement à cause d’un fiasco de la productivité sans précédent et spectaculaire : si l’on tient en compte la qualité du travail, la production annuelle par personne et par heure a chuté d’environ 7 pourcent depuis début 2008.

Personne ne comprend tout à fait pourquoi cette crise s’est produite et comment inverser la tendance, mais il est certain que le mélange d’une économie toujours faible, de terribles performances en termes de productivité et de coûts d’emprunts négatifs indiquent qu’il est temps d’augmenter les investissements dans des choses comme les infrastructures. (Les trains ici donnent l’impression que le réseau ferroviaire aux Etats-Unis est bon et les embouteillages sont de pire en pire).
Pourtant la proposition d’Osborne tuerait dans l’œuf une telle initiative.

Mais Osborne semble très sérieux et si l’on se fie à ce que nous raconte l’histoire, le parti travailliste ne fera aucune contreproposition efficace.

Ceci dit, certains lecteurs se disent probablement que je mets trop de sincérité dans les paroles d’Osborne et consorts. Est-ce que cette obsession des déficits n’est-elle pas simplement un prétexte pour sabrer dans les programmes sociaux ? Je suis sûr que c’est en effet une raison. Mais je ne crois pas que ce soit la seule. Je dirais que de très, très mauvaises idées vivent leur propre vie. Et elles régissent notre monde.

Paul Krugman