Ces Allemands déprimants

Paul Krugman
Paul Krugman - © RTBF

Les responsables allemands sont furieux contre l’Amérique et pas uniquement à cause de l’histoire du téléphone portable d’Angela Merkel. Ce qui les rend fous aujourd’hui, c’est un (long) paragraphe que l’on peut lire dans un rapport du Trésor américain à propos de l’économie étrangère et des politiques monétaires.

Dans ce paragraphe, le Trésor défend l’idée que l’énorme excédent allemand sur ses comptes actuels – une estimation de sa balance commerciale – est dangereux, qu’il crée "une tendance déflationniste pour toute la zone euro, ainsi que pour l’économie mondiale".

Les Allemands, très en colère, ont prononcé le mot "incompréhensible". Un porte-parole du ministre des finances du pays a déclaré "il n’y a pas, en Allemagne, de déséquilibre qui nécessite que l’on revoie notre économie favorable à la croissance ou notre politique fiscale".

Mais le Trésor avait raison et la réaction allemande est dérangeante. Tout d’abord, elle démontre ce refus continuel des responsables allemands, européens plus généralement et mondiaux, de regarder en face la nature même de nos problèmes économiques. Ensuite, elle démontre la tendance malheureuse de l’Allemagne à répondre à toute critique envers sa politique économique en criant à l’injustice.

D’abord, les faits. Vous vous souvenez du syndrome chinois, dans lequel la plus grande économie d’Asie ne cessait d’accumuler des excédents commerciaux faramineux grâce à une monnaie sous-évaluée ? Et bien la Chine a toujours des excédents, mais ils ont diminué. Pendant ce temps, l’Allemagne a pris la place de la Chine : l’année dernière, l’Allemagne, et non la Chine, a connu l’excédent commercial le plus important au monde. Et si on le rapporte à son PIB, l’excédent allemand était deux fois plus important que celui de la Chine.

Ceci dit, il est vrai que l’Allemagne a des excédents importants depuis presque une décennie. Cependant, au début ces excédents étaient compensés par de forts déficits en Europe du sud, financés par d’importants flux de capitaux allemands. L’Europe dans son ensemble continuait à avoir une balance commerciale à peu près équilibrée.

Puis vint la crise et les flux de capitaux dans les pays mineurs d’Europe cessèrent. Les nations endettées furent obligées – en partie devant l’insistance de l’Allemagne – de mener une politique d’austérité très sévère, qui élimina leurs déficits commerciaux. Mais il s’est passé quelque chose. Le fait de voir les déséquilibres commerciaux s’amenuiser aurait dû être symétrique, les excédents commerciaux allemands rétrécissant en même temps que les déficits des nations endettées. A la place, en fait, l’Allemagne n’a pas réussi à opérer le moindre ajustement ; les déficits en Espagne, Grèce et ailleurs ont diminué, mais pas l’excédent allemand.

Cela fut une chose terrible pour l’Europe parce que l’échec de l’Allemagne à s’adapter a amplifié le coût de l’austérité. Prenons l’Espagne, le pays le plus en déficit avant la crise. Il était inévitable que l’Espagne se trouve face à des années de vaches maigres en apprenant à vivre selon ses moyens. Par contre, il n’était pas inévitable que le taux de chômage espagnol atteigne presque 27%, et le chômage des jeunes presque 57%. Et l’immobilisme de l’Allemagne fut un élément important de la souffrance de l’Espagne.

Cela fut également quelque chose de mauvais pour le reste du monde. C’est de l’arithmétique pure et simple : puisque les pays du sud de l’Europe ont été forcés d’en finir avec leurs déficits alors que l’Allemagne n’a pas réduit sa marge commerciale, l’Europe dans son ensemble conserve des marges commerciales importantes, et contribue à garder une économie mondiale déprimée.

Les responsables allemands, comme nous l’avons vu, répondent à tout ceci par des déclarations pleines de colère, selon lesquelles la politique allemande est impeccable. Désolé, mais a) ceci n’a aucune importance et b) ce n’est pas vrai.

Pourquoi cela n’a pas d’importance : cinq ans après la chute de Lehman, l’économie mondiale est toujours déprimée, souffrant d’un manque persistant de demande. Dans cet environnement, un pays qui engrange des bénéfices commerciaux, c’est un pays qui, pour paraphraser la vieille expression, vole ses voisins. Cela crée une diversion quant au fait de dépenser sans que cela soit bénéfique à ses habitants, et cela fait ainsi du mal aux emplois. Cela n’a pas d’importance que cela soit fait avec méchanceté ou avec les meilleures intentions, cela se produit de toute façon.

De plus, il s’avère que l’Allemagne n’est pas exempte de reproches. Elle partage une monnaie avec ses voisins, ce qui est très bénéfique pour les exportateurs allemands, qui se retrouvent à donner un prix pour leurs marchandises dans un euro faible à la place de ce qui aurait certainement été un Deutsche Mark très fort. Pourtant l’Allemagne n’a pas réussi à tenir sa part du marché : afin d’éviter une dépression européenne, elle avait besoin de dépenser davantage alors que ses voisins étaient dans l’obligation de dépenser moins, et elle ne l’a pas fait.

Bien évidemment, les responsables allemands ne reconnaissent rien de tout cela. Ils voient leur pays comme un modèle, que tous les autres devraient suivre, et ce fait étrange que nous ne pouvons pas tous avoir des excédents commerciaux gigantesques ne semble pas entrer dans leur tête.

Ce qu’il y a, c’est que ce n’est pas uniquement l’Allemagne. L’excédent commercial de l’Allemagne est dommageable pour la même raison que des coupes dans les coupons alimentaires et dans les allocations chômage en Amérique détruisent des emplois – et les politiques républicains sont à peu près aussi réceptifs que les responsables allemands à tous ceux qui tentent de mettre le doigt sur leurs erreurs. Alors que nous sommes dans la sixième année d’une crise économique mondiale, dont l’essence même est qu’il n’y a pas suffisamment de dépenses, beaucoup de responsables politiques ne comprennent toujours rien. Et il semble bien qu’ils ne comprendront jamais.

Paul Krugman

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