C'est le printemps pour les banques

Paul Krugman
Paul Krugman - © RTBF

Quelle que soit la façon de l’envisager, la politique économique en place depuis les débuts de la crise financière n’a été qu’un échec sans fin. C’est vrai, nous avons évité que la Grande Dépression ne soit totalement rejouée.

Mais l’emploi a mis six ans à revenir péniblement à son niveau d’avant la crise – des années pendant lesquelles on aurait dû ajouter des emplois afin de suivre l’augmentation de la population. Le chômage de longue durée est toujours trois fois plus haut que ce qu’il était en 2007 ; les jeunes, souvent handicapés par des emprunts pour l’université, font face à un avenir plus qu’incertain.

Aujourd’hui, Timothy Geithner, qui fut le secrétaire du Trésor pendant quatre de ces six années, publie un ouvrage, "Stress Test", à propos de son expérience. Et en gros, il pense avoir fait du super boulot.

Il n’est pas le seul à s’auto-congratuler. Les hommes politiques d’Europe, là où l’emploi est à peine relancé et là où bon nombre de pays connaissent des situations dignes de la Grande Dépression, ont encore moins de choses pour lesquelles se féliciter. Pourtant, ils se congratulent.

Comment les gens peuvent-ils se sentir si bien face à des résultats qui sont objectivement si mauvais ?

C’est une des tendances de la nature humaine de se trouver des excuses, prétendre avoir fait le maximum au vu des circonstances. Et c’est vrai que Geithner peut blâmer une bonne partie de ce qui a mal tourné, mais pas tout, sur les Républicains et leur obstructionnisme digne d’une politique de la terre brûlée.

Mais il se passe autre chose. Que ce soit en Europe ou en Amérique, la politique économique a été menée en grande partie sur le slogan "Sauvons les banques, sauvons le monde" – c’est-à-dire qu’il faut restaurer la confiance dans le système financier et la prospérité suivra. Et les actions gouvernementales ont, en effet, restauré la confiance financière. Malheureusement, l’on attend toujours cette prospérité promise.

La majeure partie du livre de Geithner se consacre à la défense du renflouement financier des États-Unis, qu’il considère comme un véritable succès – ce qui est le cas si l’on voit la confiance financière comme une fin en soi. Les marchés de crédit, bloqués après la chute de Lehman, sont pour la plupart revenus à la normale lors de la première année où Geithner était en poste. Les indices boursiers ont rebondi, et ont atteint des records. Même les sécurités soutenues par les subprimes – le fameux "gâchis toxique" qui empoisonnait le système financier – ont finalement regagné une part significative de leur valeur. Grâce à cette relance financière, le renflouement de Wall Street n’a même pas coûté tant que ça aux contribuables ; le renouveau des banques les a rendues capables de rembourser leurs emprunts, et le gouvernement a pu vendre à profit ses participations.

Mais où est la relance dans la véritable économie ? Où sont les emplois ? Apparemment, sauver Wall Street n’était pas suffisant. Pourquoi ?

L’une des raisons de cette relance poussive, c’est que la politique américaine a "pivoté" trop rapidement, passant d’un intérêt marqué pour les emplois à un intérêt marqué pour les déficits budgétaires.

Geithner nie être responsable de ce changement de quelque manière que ce soit, et il déclare "je n’étais pas un 'austérien'". Dans sa version, l’administration a fait tout ce qu’elle pouvait face à l’opposition des républicains. Cela ne colle pas avec des articles indépendants, qui décrivent Geithner comme se moquant ouvertement de la relance fiscale, la qualifiant de "sucre" qui ne donnerait aucun bénéfice sur le long terme.

Mais l’austérité fiscale n’était pas la seule raison pour laquelle la relance s’est montrée aussi décevante. Bon nombre d’analystes croient que le fardeau de la grande dette des ménages, un héritage laissé par la bulle immobilière, est un gigantesque frein à l’économie. Et l’on peut défendre l’idée que l’administration Obama aurait pu faire beaucoup plus pour réduire le fardeau de la dette sans passer par l’accord du Congrès. Mais elle ne l’a pas fait ; elle n’a même pas dépensé les fonds spécialement alloués à ce problème. Pourquoi ? Selon un grand nombre d’avis, le plus gros écueil a été l’opposition constante de Geithner au fait de relever la dette des hypothèques – si vous voulez, il était pour le fait de renflouer les banques mais contre le fait de renflouer les familles.

"Stress Test" affirme qu’aucun montant acceptable d’effacement de la dette des hypothèques n’aurait suffi pour relancer l’économie. Mais les experts les plus pointus sur le sujet que sont les économistes Atif Mian et Amir Sufi, qui viennent de publier le livre "House of Debt" prétendent le contraire. Sur leur blog, Mian et Sufi insistent sur le fait que les calculs de Geithner sur cette question semblent étrangement erronés – un ordre erroné de magnitude – car contrairement à ce que pense le consensus des chercheurs en économie, ces calculs donnent bien moins d’importance à la dette pour expliquer le recul des dépenses.

Et cela ne prend même pas en considération les bénéfices supplémentaires qui auraient découlé d’une forte réduction des saisies.

Pour finir, l’histoire de la politique économique depuis 2008 est celle d’une économie dans laquelle il existe deux poids deux mesures. De mauvais emprunts impliquent toujours des erreurs des deux côtés – si ceux qui empruntent étaient irresponsables, les gens qui leur ont prêté de l’argent l’étaient aussi. Mais lorsque la crise arriva, les banques n’ont pas été pénalisées pour leurs erreurs, alors que les familles ont payé le prix fort.

Et l’on s’aperçoit que refuser d’aider des familles endettées n’était pas qu’injuste ; c’était une mauvaise gestion économique. Wall Street est de retour mais pas l’Amérique ; et la raison principale, c’est qu’il y a deux poids deux mesures.

Paul Krugman

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