Charles Michel: ma vie depuis les élections

C'est l'été, et Charles Michel se repose un peu. Il a le temps de revenir sur les quinze mois qui ont changé sa vie, et la vôtre un peu aussi. 

Vous aussi, vous avez le temps. Alors rappelez-vous. Le 25 mai 2014, la Belgique croyait vivre une soirée électorale normale, menant à un gouvernement normal. 

Soirée normale parce que le Parti socialiste restait le premier parti francophone, malgré la progression du MR. Et la première formation politique dans la capitale. Il avait toutes les cartes régionales dans son jeu wallon et bruxellois.

Soirée normale parce que tous les présidents de parti se réjouissaient de leur victoire. Celle de Charles Michel, contrairement à celle de certains de ses homologues, était factuellement incontestable: le Mouvement réformateur terminait le 25 mai avec deux députés fédéraux et six députés wallons de plus qu'il ne l'avait entamé. 

25 mai 2014: une victoire comme une autre 

Soirée normale parce que le CD&V restait le pivot de tous les gouvernements, malgré l'exceptionnelle victoire des indépendantistes flamands de la N-VA. Il avait toutes les cartes fédérales dans son jeu flamand. 

Mais cette configuration normale allait entraîner une situation anormale. 

Anormale parce que le CD&V, beaucoup moins amoché par le scrutin que redouté -il avait même gagné quelques voix, et un siège à la Chambre- refusa la tentation, pourtant si conforme à son tempérament, de la tranquillité. Il pouvait reconduire la peinarde association tripartite entre socialistes, libéraux et démocrates chrétiens du gouvernement Di Rupo. Il choisit plutôt de mouiller la N-VA. 

Anormale parce que le PS en fut, évidemment, averti. Et que plutôt que de se réfugier dans une patience si conforme à son tempérament, il précipita les choses là où il en avait le pouvoir, dans les Régions bruxelloise et wallonne. Où il fonda une peinarde association avec le cdH à Namur et avec le cdH et le FDF à Bruxelles.

Or Charles Michel avait renversé Didier Reynders de la présidence du Mouvement réformateur sur la promesse tacite de faire revenir les libéraux aux affaires wallonnes et bruxelloises. 

C'était raté.

Il en fut déçu. Fort.      

5 juin 2015: la "gifle à l'électeur"

Anormale parce qu'un président de parti informait le Roi d'un pays dont il voulait la disparition de comment composer un gouvernement.

Anormale parce que le cdH, associé au PS dans les Régions, aurait pu adopter une plasticité conforme à son histoire. Mais il refusa d'entrer dans des négociations fédérales menées par l'informateur indépendantiste Bart De Wever. Contrairement à son parti frère, le CD&V.

Et contrairement au parti de Charles Michel. Qui ne pouvait, exception d'anormalité oblige, que lui dire "oui". Alors qu'il avait promis en campagne, fort bruyamment, de lui dire "non". Il avait pensé que Benoît Lutgen l'imiterait. 

C'était raté. 

Il en fut déçu. Très très fort.  

24 juin: "Benoît Lutgen a choisi de retirer la prise"

D'anormale, la situation allait ainsi devenir si folle que les commentateurs politiques épuisaient même les clichés de leurs collègues footballistiques.

C'était his-to-rique, ex-ce-ptio-nnel, in-cro-yable, olé olé olé.

Un gouvernement belge allait, peut-être, se former avec un seul parti francophone, même pas le plus grand, et trois partis flamands. Les quatre ne parlaient peut-être pas tous la même langue, ne voyaient peut-être pas la Belgique de la même façon. Mais ils étaient tous de droite. Et ils détestaient tous le Parti socialiste (voir plus haut). Qui le leur rendait bien, et de plus en plus (voir plus bas).

Charles Michel mènerait les premières discussions à quatre.  

27 juin: Charles Michel est nommé informateur royal

Les discussions en question, en vérité, tinrent davantage du ballon d'essai que du débat de fond. Il fallait faire entrer les libéraux de l'Open VLD dans le gouvernement flamand, d'une part. Ce fut fait. 

Il fallait surtout et d'autre part voir comment, dans le pays francophone, passait cette messe noire de Charles Michel avec le démon jaune et noir. Il suffit de se rappeler que la presse, chez nous, a longtemps appelé kamikaze cette possible coalition MR-N-VA-CD&V-VLD pour se rendre compte que ce n'était pas gagné. Le contre-feu libéral francophone, qui voulait la baptiser coalition courageuse fit bien rigoler. 

Mais c'était l'été. Le francophone de base en avait soupé des négociations sans fin. Et la base francophone libérale était, un sondage interne le révéla, tentée de les boucler vite, avec la N-VA et sans les socialistes. 

Charles Michel était donc soutenu par les siens. 

Du Nord arriva l'appellation moins horrifique de "suédoise". Charles Michel était donc soutenu par la Flandre.

Il pouvait y aller. 

Mais aller où, précisément?         

22 juillet: d'informateur à coformateur

Il devient coformateur avec le CD&V Kris Peeters. C'est qu'un îlot de normalité à la belge émerge alors de cet océan de folie politique. Un récif orange: le Premier ministre, successeur de Di Rupo, sera un démocrate chrétien flamand. Parce que la N-VA ne veut pas du poste, parce que le MR n'a aucune raison de le revendiquer, et parce que le CD&V est au centre du jeu. V voor Verandering, d'accord. Mais dans la Belgique de papa jusqu'au cou. 

Charles Michel, lui, est content avec ça.

Il est content car il est le libéral wallon qui a osé mettre les socialistes dans l'opposition.

Il est content car il est le président de parti qui donnera sept ou huit ministères à ses meilleurs camarades.

Il est content car il est le libéral social qui enverra Didier Reynders bien loin. A une maigre distance physique, certes, puisque son prédécesseur restera à Bruxelles. Mais à une grande distance politique: Didier Reynders deviendra commissaire européen.

Et Charles Michel lui-même? Il se prépare, comme Jean Gol et comme Louis Michel avant lui, à un large département de vice-premier ministre. Avec les compétences qu'il voudra: les Flamands le lui doivent bien, et les réformateurs en seront contents pour lui. Même Didier Reynders, pour le coup. 

Mais depuis les élections du 25 mai, rien ne se passe jamais comme Charles Michel l'a prévu. 

Voilà que les démocrates chrétiens flamands insistent pour obtenir ce poste de commissaire. Parce que Jean-Claude Juncker veut féminiser sa commission, et que Marianne Thyssen est une femme, et parce que le CD&V veut tenir à l’œil l'enquête européenne sur l'affaire Arco-Belfius, et que Marianne Thyssen est CD&V. Qui la soutient. A mort. Jusqu'au bout du bout. Et encore au-delà. Et plus loin. Au bout d'une nuit de négociations elles aussi bien belges, le compromis : Marianne Thyssen sera bien commissaire européenne. Pas Didier Reynders.

Mais le Premier ministre ne sera pas CD&V. 

Il sera libéral.

Devinez qui? Chacun le sait, mais personne ne peut encore le dire. 

Surtout pas l'intéressé.     

4 septembre: le Premier ministre "viendra de la famille libérale"

Il ne le dit pas, par pudeur pour Didier Reynders, qui a compris et qui reste fair-play.

Il ne le dit pas parce qu'après tout, n'est-ce pas, dans la famille libérale il y a les frères flamands, et que pourquoi pas Gwendolyn Rutten (ou un autre), dites donc?

Toujours coformateurs, Kris Peeters et Charles Michel font semblant de ne pas se préoccuper de ces basses questions personnelles et de ne pas alimenter la petite presse sur lesdites questions.

Ils négocient un programme de législature, avec ça.

Pas n'importe lequel. Il impose et permet au MR de mettre en œuvre des disposition que son catalogue électoral, rédigé pour être compatible avec celui du PS, ne prévoyait pas : le saut d'index, la pension à 67 ans, des économies à gauche (surtout) et à droite, et ainsi de suite. 

Mais ça va vite.

Dans l'enthousiasme d'un amour naissant. 

On peut publier les bans et lancer les invitations. Dessus, le nom du marié à l'encre bleu royal: Charles Michel, Premier ministre.   

7 octobre: l'accord de gouvernement

La cérémonie a lieu dans une relative intimité. Charles Michel a précautionneusement choisi ses invités d'honneur. Ils sont tous issus de sa cour, celle dite de l'hôtel Renaissance. Rien que des micheliens, de Jacqueline Galant à Willy Borsus, en passant par Marie-Christine Marghem. Seul soutien de Didier Reynders à être de la noce, Didier Reynders excepté: Daniel Bacquelaine.

Le casting est compréhensiblement déséquilibré à cet égard. Se pose, déjà, une autre question: celle de l'inexpérience des impétrants. On y reviendra.  

11 octobre: le serment chez le Roi

Inexpérimentés, ses tout nouveaux opposants socialistes le sont aussi à leur manière. Les conditions, pourtant, leur sont objectivement favorables. Les premières informations sur les premières mesures de la suédoise font peur. Elles cabrent les syndicats, et la plus grande partie de l'opinion francophone avec eux. 

Mais le PS croit pouvoir se transformer, en une nuit, de crapaud du marais en prince charmant des barricades.

Elio Di Rupo et Laurette Onkelinx, ministres depuis toujours, deviennent gavroches comme jamais. Ça ne prend pas. Ils auraient dû attendre. Ils sont partis trop tôt. 

Charles Michel a beau jeu. Il posait au courageux réformateur, et la haine, fût-elle sincère, fût-elle légitime, de ces barons déchus, le sert. Il est leur pauvre victime.  

Depuis sa déclaration gouvernementale à la Chambre, chacune de ses interviews contient le terme "hystérie". Sexiste, oui. Facile, aussi. Mais imparable.  

14 octobre: "l'hystérie" à la Chambre

Même le syndicat libéral, lié statutairement au MR, se méfie de la suédoise. Il se joint à la CSC et à la FGTB pour lancer une série d'actions contre les mesures figurant dans un programme de gouvernement qu'ils n'ont pas encore vraiment lu. 

Le coup est rude pour Charles Michel. Mais il était attendu. Voire provoqué. 

15 octobre: les syndicats en front commun

Moins attendues, mais pourtant pas moins prévisibles, les failles du casting ministériel se révèlent bien tôt. Il y a eu celles de la N-VA, dont les accointances historiques avec l'incivisme flamingant ont réémergé la semaine de la prestation de serment. 

Et puis il y a celles du MR, dont la moitié des ministres n'ont aucune expérience exécutive, et dont les autres, Didier Reynders hormis, ne se sont jamais attardés à la table du conseil.

La première à s'illustrer est l'impétueuse Jacqueline Galant. Crédibilité foudroyée. En un éclair, elle est l'étoile des réseaux sociaux. Pas si filante que ça, l'étoile: elle ne quitte pas son poste, s'accroche. Et elle en devient sympathique dans la boulette. Les bleus du gouvernement Michel suivront la méthode Galant: on attend que ça passe. MR mordicus. Marghem l'a fait. Jamar un peu. Borsus pas encore.   

18 octobre: Jacqueline Galant, numérologue

Charles Michel devait quitter la présidence du MR. Il lui fallait un successeur fiable. Comprenez: un michelien. Willy Borsus, qui ne l'avait jamais été, rêvait d'être ministre. Très fort. Trop pour présider un parti. 

Olivier Chastel, qui l'avait été des années, ne voulait plus être ministre. Plus du tout. Il s'installa à son aise dans le bureau présidentiel, avenue de la Toison d'Or. 

Réputé plus social que la plupart de ses coreligionnaires, le Carolorégien s'entend très bien avec son concitoyen Magnette, ci-devant président du PS, présentement ministre-président wallon. On compte bien à ce que cette bonne entente serve à quelque chose, un de ces jours, à Wavre. 

20 octobre: Olivier Chastel à la présidence

Dans la rue, le front commun fait comme son nom l'indique : front. Le 6 novembre, 120 000 personnes marchent à Bruxelles pour s'opposer au nouveau gouvernement. La Belgique n'avait plus vu ça depuis des décennies. 

Numériquement, c'est une réussite éclatante pour les syndicats. Presque historique.

Mais la manifestation sera un échec médiatique. Complet.

Quelques dockers avinés jouent les hooligans en fin de cortège. Ils feront les gros titres. Les syndicats ne savent qu'en faire, leurs directions encore moins : elles sont tétanisées par les éditoriaux de la bonne presse, par les micro-trottoirs des pris en otage, par les trolls des réseaux sociaux. 

Charles Michel, lui, joue les pères tranquilles. Il n'est pas encore complètement rassuré, mais il lui semble avoir emporté la bataille de la com' contre les syndicats. 

6 novembre: des dockers comme repoussoir

C'est fait. Les syndicats sont ringards. 

Leur grève générale est pourtant une réussite arithmétiquement glorieuse.

La Belgique n'avait plus connu tant de grévistes depuis le siècle précédent.

Mais le monde ne parle que de Raymonde, qui a jeté deux cintres au sol dans un magasin namurois. 

Les directions syndicales, rendues frileuses par le bad buzz des premières actions, rentrent dans le rang. Parce que, donc, le combat syndical passe mal médiatiquement. Et aussi parce que la CSC flamande ne veut pas rompre le lien, crucial politiquement, avec le CD&V. 

Charles Michel a gagné, c'est sûr. 

15 décembre: la grève générale, nouvelle victoire perdante des syndicats

C'est tellement sûr que l'avant-projet de loi sur ce saut d'index que le MR avait combattu en campagne est adopté fissa. Et que, plus tard, l'obstructionnisme parlementaire du PS fait pschit. Les syndicats font profil bas. 

Tant et si bien que le printemps sera davantage écologique que social : acteurs et observateurs s'agiteront bien autour de l'abracadabrante prolongation des centrales nucléaires de Doel 1 et 2 que des fissures dans le pouvoir d'achat. 

C'est une victoire en creux pour Charles Michel. Encore une. Mais il est un vainqueur prudent: la pension à 67 ans -et le tax shift- attendront l'été, quand tout le pays, syndicalistes compris, seront en vacances.

Ce n'est pas parce qu'on mène un gouvernement des droites qu'on n'a pas le droit de profiter des congés payés.   

27 février: le saut d'index

Charles Michel est très populaire. Dans le Brabant wallon, et en Flandre. Mais tous les sondages le démontrent, il n'est pas encore véritablement installé dans les cœurs francophones. Il ne panique pas. Son gouvernement n'a pas encore un an, et lui pas encore quarante. Le temps est son allié.

Mais n'empêche. Toute occasion est bonne à prendre. Invité d'une grande émission en prime time sur la RTBF, il déroule son programme et ses gimmicks. "Hystérie", bien sûr, "responsabilités", évidemment. "Réformes", bien entendu. Et of course son très fautif classique "c'est de cela dont il est question". 

Surtout, il emploie la ficelle de son prédécesseur, Elio Di Rupo : la résipiscence moyennement convaincante.

Car Elio Di Rupo n'a pas le monopole du "cœur qui saigne".

Celui de Charles Michel se vide moins pour les chômeurs en fin de droits que pour des nationalistes flamands qu'il avait vigoureusement ostracisés jusqu'à un an plus tôt, jour pour jour ou presque. A chacun ses péchés véniels.  

20 mai: "Je me suis trompé sur la N-VA"

C'est qu'il y a, dans l'opposition, d'habiles politiques également. Sur le génocide arménien, le MR est en pointe. Cause ou effet, il n'est pas couru des électeurs d'origine turque, contrairement au PS et au cdH, que l'affaire embarrasse.

Mais le parti est aux affaires, et pas seulement intérieures: ministres des Affaires étrangères, Didier Reynders avait naguère diplomatiquement éludé la question. Ambiguïté que personne n'évitait de rappeler.

Il fallait que Charles Michel sorte son parti de ce piège. Il le fit. Par le haut, et tout à l'honneur de la Belgique. 

18 juin: génocide arménien

Lorsque l'on parle d'inexpérience exécutive, on pense, tout de suite, aux très amochées Jacqueline Galant et Marie-Christine Marghem, mais beaucoup moins à l'administration des Finances, qui avait mal calculé certaines répercussions de la nouvelle loi de financement des Régions. Or ce calcul erroné avait fondé 1. la colère des entités régionales, celles du sud en particulier, qui avaient sombré dans l'insulte aigrie et 2. l'ironie de Charles Michel et des siens, qui les avaient appelées à davantage de tenue, de responsabilité et à moins, bien sûr, d'hystérie. 

La boulette du gouvernement fédéral lui coûte cher. Elle lui rappellera qu'en politique, il ne faut jamais pousser trop loin un avantage acquis sur un adversaire. Sous peine de paraître partager le caractère le plus répandu dans ce monde-là, et fort profus de Bruxelles à Namur : l'arrogance.    

7 juillet: erreur de calcul au profit des Régions

Autre leçon politique : travailler l'été est profitable.

D'abord parce que ça intéresse moins les journalistes en vacances et leurs lecteurs distraits par le Tour de France.

Ensuite parce que des ministres, même pour des lecteurs en vacances, ça n'a pas intérêt à avoir l'air de se reposer, l'été. L'effet workaholic est assuré par une ou deux nuits de négociations caniculaires. Impressionnant, quand même, autour du pastis-barbecue de l'électeur de base. Même lorsque le résultat est le contraire, ou à peu près, de ce que les mois précédents annonçaient.  

Car rappelons que le tax shift était exigé par le CD&V, depuis des mois, pour recentrer l'image droitière du gouvernement suédois. Qu'il parlait de taxer la spéculation, de renflouer la sécurité sociale, et on en passe dans le registre du monopole du cœur qui bat encore fort. Le résultat, c'est que ce tax shift n'a été salué que par la FEB et le VOKA. Même les patrons de la grande distribution, des automobilistes et du secteur pétrolier trouvent à s'en plaindre. Tu parles d'un cœur qui saigne.  

Mais pour s'en apercevoir, il faut renoncer à son deuxième pastis. Et c'est vraiment pas la période, que l'on soit juillettiste ou aoûtien.

22 juillet: le tax shift

C'est l'été, et donc Charles Michel se repose un peu. 

 

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