Vous n'avez pas tout compris à l'affaire Publifin? On fait le point

De nombreuses personnalités politiques wallonnes ont été impliquées dans ce scandale de grande ampleur
5 images
De nombreuses personnalités politiques wallonnes ont été impliquées dans ce scandale de grande ampleur - © Belga - Fotor

Des élus cdH, PS et MR payés jusqu'à 500 euros la minute pour des réunions où ils étaient absents: fin 2016, cette révélation fait l'effet d'une bombe dans le monde politique wallon. Démission d'un ministre, majorité PS-cdH ébranlée, la justice qui s'en mêle,... l'affaire Publifin a connu de multiples rebondissements. Et les révélations continuent... Politiques tous pourris? On fait le point. 

Publifin, c'est quoi? 

Au cœur du scandale, on retrouve bien sûr Publifin, l'une des intercommunales les plus puissantes du pays.

Tout d'abord, c'est quoi une intercommunale? Il s'agit d'une entreprise publique créée par plusieurs communes dans le but de gérer ensemble des matières d'intérêt communal. Les activités sont vastes : cela va de la distribution d'électricité au ramassage des immondices, en passant par la gestion d'un hôpital ou même d'un abattoir. Pour les diriger, les communes mettent à leur tête des administrateurs - teintés d'une couleur politique - afin de représenter leurs intérêts.

Dans le cas Publifin, cette intercommunale basée à Liège a des activités très étendues. Ses trois secteurs phares sont l'énergie, les télécoms et les médias. A travers sa filiale privée Nethys, elle gère la distribution de l'électricité en Province de Liège et possède -entre autres- Voo et L'Avenir.

A vrai dire, l'intercommunale Publifin est une sorte de coquille vide. Dans les faits, sa filiale privée Nethys - société tentaculaire - se charge de tout le côté opérationnel. Et entre les deux, les règles de transparence/gestion sont bien différentes. Un bourgmestre ne peut pas diriger une intercommunale, mais c'est le vide juridique pour ses filiales privées. Résultat : dans le cas de Publifin, Stephane Moreau (PS) - CEO de Nethys - a profité de cette faille pour rester aux commandes. Et ce, alors qu'il était alors bourgmestre d'Ans. 

Mais revenons au scandale d'origine : lui, c'est au sein de l'intercommunale qu'il a éclaté. Éclaboussant au passage PS, CDH et MR.

Des "réunions bidon"

Fin décembre, Le Vif révèle qu'au sein de Publifin, des élus cdH, PS et MR touchent de coquettes sommes sans réelle contrepartie exigée de leur part.

Sur le papier, ces élus font partie de l'un des trois comités de secteur, organes consultatifs de l'intercommunale se réunissant quelques fois par an. Le hic : les mandataires sont rémunérés qu'ils soient présents, ou non, aux réunions.

Résultat : en six ans, 31 mandataires ont été payés jusqu'à 500 euros la minute de réunion, sans obligation de présence. Cela équivaut à des montants entre 1.340 et 2.871 euros brut par mois pour des réunions que Le Vif qualifie de "bidon". Comble de l'absurdité : une élue a touché plus de 20.000 euros bruts en trois ans... sans assister à une seule réunion.

Scandale. La presse parle de "séisme" pour le monde politique wallon. Les questions s'enchaînent : comment en est-on arrivé là? A qui la faute? Pourquoi n'a-t-on pas tiré la sonnette d'alarme plus tôt? C'est le début de l'affaire Publifin. Les révélations ne font pourtant que commencer.

Comment en est-on arrivé là?

"Tout est légal", s'empresse-t-on de répondre dans un premier temps chez Publifin, cela respecte "le code de la Démocratie locale". Mais au sein des partis concernés (PS, cdH, MR), on sent venir le scandale et ces pratiques sont rapidement dénoncées comme immorales.

La réaction du Parlement wallon ne se fait pas attendre. Dès le lendemain, un texte est voté par la majorité PS-cdH limitant la rémunération de ces comités par des jetons de présence de 150 euros. Certains élus reversent les montants perçus, d'autres se disent "victimes du système"la plupart d'entre eux restent discrets.

"C'est le scandale de la vieille politique", entend-on, "des petits arrangements entre amis". Le spectre de La Carolo n'est pas loin.

Car dans le fond, à quoi servaient donc ces comités coûteux dont les réunions étaient désertées? "Rassurer les intercommunales" qui ont été absorbées par le géant liégeois, en offrant des postes consultatifs, dit-on chez Publifin. Ou "rémunérer des élus rendant ou ayant rendu service à leur parti", analyse plutôt le journaliste David Leloup pour Le Vif.

Le scandale lance un coup de projecteur sur l'intercommunale. Et plus on regarde de près, plus on y découvre des aspects peu reluisants.

La faute de Paul Furlan?

Une personne est pointée du doigt : Paul Furlan. Le ministre wallon des Pouvoirs Locaux peut-il être blanc comme neige? Des questions sont soulevées.

Un décret datant de 2014 permet au gouvernement wallon de mieux contrôler des intercommunales stratégiques. Il n'a pourtant jamais été mis en oeuvre. Pourquoi? Le cadastre des rémunérations des intercommunales est rempli de façon aléatoire. Pourquoi?

Ai-je cherché à le savoir? Non.

Une révélation du Vif achève l'homme politique : son chef de cabinet adjoint, Claude Parmentier, a touché depuis fin 2013 plus de 153.000 euros bruts en tant qu'administrateur de... Nethys, fameuse filiale de Publifin. Paul Furlan pouvait-il l'ignorer?

"Je ne savais pas", répond le ministre des Pouvoirs Locaux devant le Parlement wallon. Mais il concède: "Est-ce que j'aurais pu le savoir? Evidemment. Ai-je cherché à le savoir? Non plus". La majorité PS-cdH fait bloc pour le soutenir. Mais la pression s'accentue et Paul Furlan finit par démissionner.

Le ministre wallon aura bien fini par être scalpé.

Publifin, un "système mafieux"

La lumière commence à se faire sur le réseau Publifin/Nethys. Mais tandis que les responsables de Nethys défendent bec et ongles leur société qui, soulignent-ils, représente des "milliers d'emplois", d'autres condamnent un système corrompu.

C'est le cas du politologue François Gemenne. En direct au JT de la RTBF, il assure que Publifin est "un système mafieux mis en place par Stéphane Moreau [CEO de Nethys] et André Gilles [président de Publifin] pour étendre l'emprise du parti socialiste sur différents secteurs économiques de Liège". Résultat, dit-il, "il fait la loi lui-même et distribue de l'argent à tout le monde pour qu'ils se taisent."

Cette intervention aura l'effet d'une bombe. Face à elle, le président de la fédération liégeoise du PS dénonce des propos "sans caractère scientifique".

Pourtant, les révélations s'enchaînent. Trois noms sortent du lot. André Gilles (PS), Georges Pire (MR) et Dominique Drion (cdH) perçoivent entre 1.800 et 3.000  euros bruts par mois pour leur mandat d'administrateurs de Publifin. Et ce, à côté de nombreux autres mandats - dont Nethys - pour lesquels ils sont également rémunérés. La question épineuse du cumul des mandats finit alors par ressortir...

La trouille, la trouille, la trouille

La "trouille" de voir monter les extrêmes face au dégoût populaire incite les partis à montrer patte blanche, quitte à en faire trop. "Un mandat, ce n'est pas un Win For Life", dénonce Paul Magnette, "c'est pour servir l'intérêt public". Tous les partis se succèdent pour proposer leurs mesures pour une "bonne gouvernance" en Wallonie.

Et pourtant : on relève une petite incohérence. MR, PS, cdH ont eux-mêmes profité de cette 'entourloupe'. Ils percevaient en effet une partie des montants perçus par les mandataires des comités de secteur Publifin. "Ce n'est pas la révolte des gens qui me choque", confie l'un d'entre eux au Soir, "c'est l'hypocrisie des partis qui, en plus, prélèvent leur part".

Une commission d'enquête finalement mise sur pied

Qui est vraiment coupable? Difficile à dire. L'affaire aura en tout cas montré les failles dans la législation wallonne permettant ce genre de dérives.

Que faire pour que cela ne se reproduise plus? De toutes parts, on répond en cœur : faire la transparence sur le fonctionnement de Publifin. Pour ce faire, la tenue d'une commission spéciale a, dans un premier temps, été votée la majorité PS-cdH. Face à cette décision, Ecolo et le MR fulminent: ils exigeaient, eux, plutôt une commission d'enquête parlementaire dont les pouvoirs sont plus étendus.

Mais pour la majorité, il s'agissait (entre autres raisons) de respecter la séparation des pouvoirs. Une enquête judiciaire a en effet été lancée pour déterminer les responsabilités. Le parquet de Liège suspecte des faits de faux et d'abus de biens sociaux au détriment des actionnaires publics de Publifin: c'est-à-dire principalement la Province de Liège et 76 communes. Les rémunérations de ces réunions dites "bidon", était-ce finalement vraiment légal?

Début février, la première audition de la commission spéciale s'avère néanmoins décevante. Auditionné, le président de Publifin André Gilles reste flou dans ses explications. Pour le cdH et le PS, la commission d'enquête devient inévitable. La majorité annonce qu'une commission d'enquête parlementaire sera finalement bien mise sur pied.

Des traces indélébiles

Au sein de cette commission, les députés wallons doivent tenter de faire la lumière sur les nombreuses zones d'ombres qui fourmillent encore dans ce dossier explosif. Aurait-on pu tirer la sonnette d'alarme? Qui a mis en place le système de rémunération sans présence obligatoire? Qui savait quoi?

Sous pression, celui qui est finalement au coeur de toute cette histoire, le socialiste Stephane Moreau [CEO de Nethys], a démissionné de son poste de Bourgmestre d'Ans pour rester à la tête de sa société. Convoqué début mars par la commission d'enquête, va-t-il y apporter de plus amples explications?

Face à toutes ces questions, une chose est néanmoins sûre: ce scandale de la "vieille politique" laissera des traces indélébiles dans le paysage politique wallon.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK