Vote à la Chambre du projet de loi qui permettra de financer les alternatives au nucléaire : un pas vers la fermeture des centrales. Quelles conséquences?

La Chambre, après avoir examiné le texte en commission, vote ce jeudi le projet de loi qui permettra la mise en place du CRM, le mécanisme de rémunération de la capacité mise à disposition par les producteurs. Derrière cette appellation se cache tout un système imaginé, alors que les centrales nucléaires doivent être fermées, pour inciter les investisseurs, notamment les producteurs d’électricité à mettre en place des alternatives, par exemple des centrales au gaz. L’objectif est d’avoir assez de capacité énergétique. Pour y parvenir, l’idée est, en quelque sorte, de rémunérer les producteurs pour qu’ils construisent de nouvelles centrales qui garantiront d’avoir à disposition une certaine capacité énergétique.

Sortie du nucléaire ? La fermeture des centrales prévues en 2025

La sortie du nucléaire en Belgique est régie par la loi du 31 janvier 2003. Cette loi a été modifiée en 2013 et en 2015 pour prolonger la durée de vie opérationnelle de Tihange 1, Doel 1 et Doel 2 de 10 ans. Depuis, l’objectif de fermeture des centrales a été fixé à 2025. Cela signifie que la Belgique devrait alors se passer des sept réacteurs nucléaires installés sur son territoire, quatre à Doel et trois à Tihange. Ces sept réacteurs fournissent actuellement environ la moitié de l’électricité produite en Belgique.

En septembre dernier, l’accord de gouvernement fédéral a confirmé la sortie totale du nucléaire en Belgique pour 2025, comme initialement prévu. La ministre en charge de l’Energie, Tine Van der Straeten (Groen) est chargée de préparer la transition et de trouver les alternatives pour garantir l’approvisionnement énergétique après l’arrêt des réacteurs nucléaires. Le gouvernement s’est malgré tout préparé une porte de sortie. Il est prévu que la situation soit réexaminée à la fin 2021. Si à ce moment, des incertitudes subsistent sur la sécurité d’approvisionnement du pays, les unités de Tihange 3 et Doel 4, les plus récentes, pourraient être prolongées. On parle ici d’une capacité de 2 Gigawatts, ce qui garantirait environ 15% de la production d’électricité en Belgique.

Comment va-t-on compenser la fermeture des réacteurs nucléaires ?

C’est ce que doit permettre le CRM, le mécanisme de rémunération de la capacité mise à disposition par les producteurs.

Le nucléaire fournit actuellement environ 50% de la production électrique belge. Les centrales au gaz permettent d’assurer 35% de la production. Les 15% restants reviennent aux énergies renouvelables. Avec la fermeture des réacteurs nucléaires, c’est un défi important que doit relever la Belgique pour trouver des alternatives pour la moitié de la production électrique actuelle.

Pour compenser l’arrêt du nucléaire, plusieurs solutions devraient être combinées. On parle de stockage d’électricité, on parle de réduction temporaire de consommation. Cela passera aussi par la nécessaire construction de nouvelles centrales à gaz.

La question est combien de centrales à gaz, ou plutôt pour quelle capacité de production ? Les besoins en électricité produite par ces centrales varieront en fonction de la demande, en fonction de la production des autres sources d’énergie, comme l’éolien ou le solaire. Il faut donc prévoir assez de nouvelles centrales au gaz. Il est fort probable qu’à certains moments, ces centrales tourneront à plein régime pour couvrir les pics de consommation, c’est-à-dire surtout l’hiver. En revanche, il sera inévitable que l’on n’ait pas besoin de toutes ces centrales en permanence. Selon les besoins de consommation et selon l’offre des autres moyens de production d’électricité, des unités au gaz devront être mises à l’arrêt.

Comment, dès lors, convaincre un producteur d’électricité d’investir dans une nouvelle unité de production au gaz si, en définitive, l’outil ne pourra pas tourner en permanence ? C’est l’idée du CRM, le mécanisme de rémunération de la capacité mise à disposition par les producteurs. Grâce au CRM, un mécanisme de subsides, on va inciter les producteurs à construire de nouvelles centrales, car ce mécanisme ne va pas seulement rémunérer la production. Il va aussi financer la capacité de production qui restera disponible en cas de besoin. En gros, on va permettre au producteur de rentrer dans ses frais, même lorsque les centrales ne tournent pas.

Les besoins en énergie de la Belgique doivent donc être fixés en vue de lancer un appel d’offres pour les entreprises du secteur qui seraient candidates à la construction de nouvelles centrales. Elles devront dire à quel prix elles peuvent proposer une électricité alternative au nucléaire. Cet appel d’offres se déroulera sous forme d’enchères. L’offre la plus avantageuse l’emportera. La fin des enchères est prévue pour octobre 2021.

L’exercice est périlleux. Le calcul est difficile, entre quelle quantité d’électricité faudra-t-il produire et combien faudra-t-il payer au secteur pour s’assurer la construction de suffisamment de centrales. Trouver le juste milieu est compliqué. Si l’on surestime les besoins en électricité, le risque est présent de devoir payer pour une capacité électrique dont on n’a pas besoin. A l’inverse, si l’on sous-estime ces besoins, le risque est grand de ne pas avoir assez d’électricité et de mettre en péril la sécurité de l’approvisionnement énergétique.

 

Les estimations de la capacité de production à prévoir ont varié. En juin 2019, Elia tirait la sonnette d’alarme et estimait à 3.9 GW le besoin en capacité de remplacement nécessaire pour faire face à la sortie du nucléaire. Depuis, ce chiffre a été un peu revu à la baisse.

Notons que le CRM fait aussi l’objet d’une enquête de la Commission européenne qui doit, dès que possible, remettre son avis. Elle doit s’assurer que le mécanisme du CRM ne constitue pas une aide d’Etat illégale.

Quelles seront les conséquences pour la facture des consommateurs belges ?

L’accord de gouvernement prévoit "une politique climatique ambitieuse et une sécurité d’approvisionnement à un coût énergétique abordable".

Le CRM, le mécanisme de rémunération de la capacité, a donc fait l’objet d’une évaluation pour en calculer le coût. Un expert de chez PwC a estimé, lors d’une première étude, que le coût du CRM serait de 614 millions d’euros par an. Depuis, cet expert a changé d’employeur et s’est à nouveau penché sur ses calculs. Il arrive, désormais, à un coût qui serait compris entre 238 et 253 millions d’euros par an. La diminution du coût s’explique en partie par le fait qu’on aurait besoin de moins de nouvelles centrales que prévu.

La CREG, la Commission de régulation de l’électricité et du gaz, s’était penchée sur la première estimation, celle qui portait à 614 millions d’euros le coût annuel du CRM. "En fonction des hypothèses reçues, et tel que présenté au Parlement au mois de juin 2020, la CREG avait calculé qu’avec un tel coût brut de 614 millions EUR, l’impact sur la facture des ménages s’élevait entre environ 31 et 57 euros/an (pour une consommation moyenne de 3500 kWh/an)", rappelle aujourd’hui la CREG.

La Commission de régulation de l’électricité et du gaz n’a pas encore refait le calcul alors que l’estimation du coût du CRM a été ramenée à un montant compris entre 238 et 253 millions. La CREG a examiné cette étude et a émis dans son avis des remarques. Elle estime notamment que le coût du CRM est sous-estimé.

Damien Ernst, professeur à l’ULG et spécialiste du marché de l’électricité, se risque à une estimation de l’évolution des prix et la facture des consommateurs belges entre 2021 et 2025. La sortie du nucléaire n’expliquerait pas toute l’augmentation envisagée. Deux facteurs viendraient contribuer à grossir la facture d’électricité des ménages. "Une augmentation des prix liée au CRM (le mécanisme de rémunération de la capacité). Cela va coûter 400-450 millions d’euros par an. Si on divise par 11 millions de Belges, c’est déjà 40 euros par Belge. Est-ce que ce sera payé par le consommateur domestique ou le consommateur industriel, sans doute un peu des deux", explique le Prof. Ernst, pour la première raison. Pour la deuxième cause de l’augmentation de la facture, "c’est qu’on va avoir une plus grande dépendance du gaz. Le prix sur les marchés de l’électricité va de plus en plus être déterminé par le prix du gaz et par le prix du CO2, de la tonne de CO2. Ces deux prix partent structurellement à la hausse, très fort. Je pense qu’on risque d’avoir sur les marchés de gros, où on est plus ou moins à 45-50 euros par MW, ce n’est pas impossible que cela repasse à 60-70 euros par MW. Pour un ménage moyen, c’est 3,5 MW, cette augmentation peut faire 70 à 100 euros sur la facture du ménage".

Si l’on prend on compte ces deux causes d’augmentation, le mécanisme du CRM et l’évolution des prix du gaz et de la tonne de Co2, "on s’oriente entre 2021 et 2025 vers une augmentation de la facture de 150 euros par ménage par an. Je crois que c’est une estimation correcte ", prévoit Damien Ernst.

 

Déchets nucléaires, sujet du reportage dans "Investigation" du 10/12/2020

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK