Un an après les élections : retour sur le scrutin du 26 mai 2019

C’était il y a quasi un an. Cela semble tellement loin. Et pourtant, politiquement, pour ce qui concerne l’échelon fédéral, la situation n’a pas fondamentalement changé : les trois mêmes partis (MR, Open Vld, CD&V) qu’avant les élections sont toujours au gouvernement, qui a reçu la confiance du Parlement uniquement à cause de la situation sanitaire liée au coronavirus.

Le COVID-19 a suspendu les discussions en vue de former un gouvernement, des discussions qui semblent reprendre ces derniers jours. Pour revenir sur cette année politique pas comme les autres, nous vous proposons une série d’articles : nous avons interrogé tous les partis francophones représentés au Parlement.

Et avec chacun d’eux, nous avons évoqué l’idée d’un retour aux urnes, l’impact politique du coronavirus, l’évolution du pays et des partis. Ce samedi, nous débutons avec un retour sur le scrutin du 26 mai 2019.

C’était une drôle de soirée. Un acte manqué. Tous les médias étaient prêts à disséquer les résultats de ces élections tant attendues. Finalement, nous avons passé la soirée à attendre, attendre que les résultats significatifs tombent. Une tendance s’est rapidement dégagée en Flandre : le Vlaams Belang renaissait de ses cendres.

Chez les francophones, Ecolo et le PTB semblaient être les grands gagnants du scrutin. Ailleurs (sauf au cdH), les discours des présidents de parti étaient triomphants : "Le PS est la première force politique des Wallons et des francophones " à gauche, "ce résultat est exceptionnellement positif au vu du contexte dans lequel on était situé" à droite. Un an plus tard, un an après cette traditionnelle édition de "L’école des fans" où tout le monde a gagné, nous avons demandé aux présidents des partis francophones (ainsi qu’au porte-parole du PTB Raoul Hedebouw) de revenir sur les résultats des élections de 2019.

Au PS, le "paradoxe"

Le 26 mai dernier, Paul Magnette n’était pas encore président de son parti. L’ancien professeur de sciences politiques de l’ULB a une analyse assez simple des résultats : "Les partis qui ont gagné, ce sont les écologistes d’une part, les partis extrêmes d’autre part. Tous les autres ont perdu. Pour le parti socialiste, le fait d’être encore le premier parti politique en Wallonie et à Bruxelles et d’être un des très rares partis social-démocrates à faire 25% en Europe, c’est en soi une belle prestation. Mais dans le même temps, c’est notre plus mauvais score depuis l’établissement du suffrage universel il y a un siècle. C’est un résultat paradoxal. On ne peut pas dire que nous sommes du côté des gagnants. Mais nous sommes encore et toujours le premier parti de Wallonie et à Bruxelles."

Au MR, "une tendance sur 30 ans"

Lui non plus n’était pas président de parti l’an dernier : Georges-Louis Bouchez a vécu comme candidat à la Chambre le dernier scrutin. Pour ce juriste de formation, il n’y a qu’un seul vainqueur des dernières élections : le populisme. Le patron du MR développe : "Les seuls qui ont gagné ce sont les populistes : d’un côté le Belang, de l’autre le PTB. Parmi les partis traditionnels, il y a eu soit des gains pas colossaux, soit, pour la plupart, une érosion des résultats". Notons que le président libéral classe donc les partis écologistes dans la catégorie des partis traditionnels.

Selon lui, ces résultats électoraux ne sont pas très surprenants : "cela suit finalement une trajectoire qui dure depuis 30 ans. Il y a pu avoir des soubresauts. Mais si on prend, globalement, les familles socialistes, sociale-chrétienne, libérales, nous représentions 80% de l’électorat il y a 30 ans. On est aujourd’hui aux alentours de 50%. C’est un phénomène extrêmement inquiétant dans toute l’Europe : les partis traditionnels sont en décrochage. Et donc, des gens vont soit vers l’abstention, même dans des pays où le vote est obligatoire, soit de plus en plus vers les populistes. Les derniers événements d’ailleurs, ne risquent pas d’inverser la courbe. Les vrais vainqueurs, c’est le PTB et le Belang, malheureusement. Cela doit nous envoyer un signal et une responsabilité, totalement différente et plus importante."

Chez Ecolo, des résultats "qui obligent les formations classiques"

Lui était déjà coprésident, le 26 mai dernier. Il a choisi de rester à son poste par la suite. Jean-Marc Nollet souligne l’impact de la victoire verte. Pour ce licencié en sciences politiques, l’important est que "les écologistes deviennent la deuxième famille politique à la Chambre et progressent partout, en Wallonie, à Bruxelles et en Flandre. Et au fédéral. Et puis, il y a les populistes. Eux, avec leurs réponses simplistes, amènent aussi des résultats en progression. Du côté des perdants, je pense que c’est assez simple de dire que les partis traditionnels ont échoué. Au nord, au centre et au sud, les socialistes, les libéraux et les chrétiens-démocrates/humanistes ont perdu. Et ça, ça devient une tendance forte de voir les partis traditionnels perdre les élections les unes à la suite des autres."

Pour le coprésident d’Ecolo, cette baisse structurelle des "grandes" familles politiques fait le jeu de ses couleurs : "Avec la perte des partis traditionnels, cela oblige les formations classiques à ouvrir leurs réflexions davantage et peut-être à prendre en considération, comme ça été le cas en Wallonie et à Bruxelles, la place des écologistes et le résultat électoral."

Au PTB, "pas la victoire du populisme, mais celle des voix populaires"

De 2 députés à 12 : le PTB a fait un bond de géant au Parlement fédéral, au détriment de "ceux qui ont perdu, et c’est clair, ce sont les partis traditionnels. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Ce n’est pas spécifiquement belge, dans toute l’Europe, on a vu un vote sanction, chez nous, cela a pris les couleurs de gauche avec un vote, assez rebelle, pour le PTB, côté francophone, avec la percée qu’on a connue. Et une première percée, en Flandre, avec 4 députés. C’est un signal très fort."

Pour ce licencié en sciences botaniques, les accusations de populisme envers le PTB n’ont pas de sens. Selon Raoul Hedebouw, les autres partis "refusent de faire une analyse intellectuelle un peu sérieuse des causes de leur défaite. Le populisme, c’est un gros mot fourre-tout, pour étouffer le débat. […] Alors que c’est faux, ce n’est pas le populisme qui a gagné, c’est plutôt les voix populaires. Le PTB, avec ses 12 députés, a fait rentrer des ouvriers. Une partie de la classe populaire a pu retrouver la place qui lui revient, d’être dans l’hémicycle qui la représente."

Pour le cdH, "les partis traditionnels n’enchantent plus"

Débarqué à la tête du cdH à la fin du mois de janvier, après le départ surprise de Benoît Lutgen, Maxime Prévot n’a pu que constater ce qui n’était guère une surprise : le cdH souffre électoralement. Son parti et les autres aussi : "ceux qui ont manifestement gagné, et je le regrette, ce sont les formations d’extrêmes, de gauche comme de droite. C’est incontestable. Les formations politiques qui ont su se consolider, malgré tout, sont celles qui favorisent le repli identitaire. Ce qui fait que la N-VA reste cette force politique dans l’enceinte parlementaire. Donc, ce sont a priori des formations qui compliquent la résolution de certaines équations politiques, plutôt que celles qui en facilitent le résultat, qui ont hélas bénéficié du soutien le plus massif des citoyens. On ne doit pas condamner ce vote, parce qu’il a été légitimement et démocratiquement exprimé. Il doit surtout amener les formations politiques à balayer devant leur porte, à faire œuvre d’humilité et à voir alors comment rectifier la force de nos propositions, les éléments de langage, tout en évitant la caricature, pour offrir quelque chose qui soit positif."

Maxime Prévot constate que "les partis traditionnels n’enchantent plus gère les citoyens. Probablement qu’on a été des porteurs de recettes qui apparaissent périmés, éculés, qu’on n’est plus en capacité, malgré le renouvellement des visages et des générations, de donner suffisamment confiance d’être dans la capacité d’apporter des idées novatrices." Raison pour laquelle le cdH va se transformer dans les mois et années à venir.

Chez Défi, "un entre-deux"

Avec ses deux députés, Défi a réussi à se maintenir. Pour François De Smet, qui abordait sa première campagne électorale dans la peau d’un candidat, avant de prendre la tête de son parti six mois plus tard, le résultat est encourageant.

Pour ce philosophe, "les gagnants sont à aller chercher du côté d’Ecolo et du PTB. Les perdants sont le parti socialiste, le MR et le cdH. Nous, on est dans un entre-deux. On ne peut pas dire qu’on a gagné les élections, même si on a fait un petit progrès en Wallonie. Objectivement, on ne peut pas dire qu’on a perdu, quand on regarde le score des autres. On s’est maintenu, ce qui veut dire que ce n’est pas assez, on peut avoir plus d’exigences. On a un score intéressant à Bruxelles, en partant à l’aventure avec des petits nouveaux comme moi, et sans Olivier Maingain. Et en Wallonie, on a tout de même une progression, qui ne s’est pas traduite par des élus, on n’a pas été loin d’en décrocher dans quelques arrondissements. C’est plutôt encourageant, mais dans un entre-deux qui ne peut pas nous satisfaire".

Conclusion

Loin des déclarations matamoresques des soirs d’élections où le plus important semble être de trouver, par tous les moyens, les aspects positifs d’un résultat négatif, un an plus tard, les six hommes forts des six partis francophones représentés à la Chambre peuvent regarder dans le rétroviseur avec sérénité.

Si ce n’est le PTB, tous ces partis peuvent légitimement envisager de monter dans un gouvernement fédéral, suivant la configuration mise en place. S’ils peuvent avoir des points de vue différents, tous constatent une érosion irrémédiable (?) des partis dits "traditionnels". En conséquence, tous les partis sont dans une dynamique de changement (on y reviendra mardi) : surfer sur leur succès ou tenter de renverser la vapeur. Il en va, parfois, de la survie d’un parti, ou peut-être plus globalement, de la "gouvernabilité" de la Belgique, à tout le moins au niveau fédéral. Les partis ont 4 ans pour préparer les prochaines échéances électorales.