Un an après les élections : quel a été l’impact politique du COVID-19 et quel avenir pour la Belgique ?

C’était il y a un an. Cela semble tellement loin. Et pourtant, politiquement, pour ce qui concerne l’échelon fédéral, la situation n’a pas fondamentalement changé : les trois mêmes partis (MR, Open Vld, CD&V) qu’avant les élections sont toujours au gouvernement, qui a reçu la confiance du Parlement uniquement à cause de la situation sanitaire liée au coronavirus.

Le Covid-19 a suspendu les discussions en vue de former un gouvernement, des discussions qui semblent reprendre ces derniers jours. Pour revenir sur cette année politique pas comme les autres, nous vous proposons une série d’articles : nous avons interrogé tous les partis francophones représentés au Parlement.

Et avec chacun d’eux, nous avons évoqué l’impact politique du coronavirus, et sommes revenus sur les élections du 26 mai 2019, nous avons posé la question "Faudra-t-il retourner aux urnes au niveau fédéral ?" et nous nous sommes interrogés sur l’évolution des partis. Dernier épisode, ce samedi, avec l’impact politique du COVID-19 et l’avenir institutionnel de la Belgique.

On verra, à terme, si la crise sanitaire liée au coronavirus fera naître un "nouveau monde". En attendant, le COVID-19 a fait bouger des lignes politiques chez nous : il y a quasi un an, le 13 juin 2019, Paul Magnette déclarait ainsi "On a une position très claire. C’est soit la N-VA, sans le PS ; soit c’est le PS sans la N-VA.Devenu président du PS, il indiquait ce mardi 26 mai 2020, à propos de la N-VA : "Il faut laisser le bénéfice du doute." De l'eau a coulé sous les ponts...

En novembre dernier, Sophie Wilmès devenait la première femme Première ministre du Royaume, pour diriger un gouvernement minoritaire et en affaires courantes depuis décembre 2018. Rapidement brocardée, entre autres par le N-VA, peu d’observateurs lui donnaient un horizon à la tête du pays, elle qui succédait à Charles Michel uniquement à cause du départ du Wavrien vers le Conseil européen. Et pourtant : la crise sanitaire a permis à Sophie Wilmès d’obtenir la confiance du Parlement et surtout, elle est devenue l’une "des rares bonnes nouvelles" de la crise liée au coronavirus. Comment analyser l’impact politique du COVID ? Voici l’avis des six partis francophones représentés au Parlement fédéral, et classés selon leur poids politique dans l’hémicycle.

Un PS "ouvert d’esprit"

De nos six interlocuteurs, c’est certainement celui qui avait le plus travaillé, avant la crise sanitaire, à la mise sur pied d’un gouvernement fédéral : Paul Magnette a été chargé pendant plus d’un mois d’une mission royale. Selon le président du PS, avant la crise du coronavirus, la Belgique était toujours "enlisée dans les difficultés qui étaient déjà là auparavant." Néanmoins, selon le Carolo, depuis le début de la crise sanitaire, "on tente d’en sortir par le haut, de tirer les leçons de cette crise, de ne pas reproduire les mêmes politiques, mais aussi ne pas reproduire les mêmes querelles et d’être à la hauteur des attentes des citoyens. C’est normal, cette crise révèle toute une série de fragilités de notre société. Et nous serions coupables de ne pas y répondre." Raison pour laquelle Paul Magnette a repris son bâton de pèlerin pour relancer des négociations fédérales avec le sp.a, sans exclure de travailler avec la N-VA : "On doit être très ouvert d’esprit dans une situation de crise qui est sans précédent." Une ouverture, mais à certaines conditions : "Si on essaie de se donner le diagnostic le plus rigoureux, le plus objectif possible de la situation et de se dire qu’on concentre toute notre énergie sur la gestion de la crise – c’est le plus fondamental aujourd’hui – et qu’on laisse de côté les sujets comme l’immigration ou l’éthique qui aujourd’hui ne sont plus centraux, il est possible de construire beaucoup de convergences."

Le MR en appelle aux partis, aux médias et aux citoyens

Georges-Louis Bouchez juge que "l’année écoulée n’ait pas été de nature à réconcilier le citoyen avec le politique." Cependant, selon le président du MR, "bien qu’on présente la Belgique comme un État failli, un ‘failed state’, tout le monde a été surpris de la capacité de la Belgique, via la Première ministre, à pouvoir prendre ses responsabilités et assumer des décisions. Il n’y a pas de fatalité. Je pense que cet Etat peut fonctionner. Ce qui est malheureux, c’est qu’on a le sentiment qu’il faut être au pied du mur pour que les gens fassent fonctionner le pays. Je veux quand même retenir le positif : si on a été capable de le faire pendant la crise corona, ça veut dire que ça fonctionne et ça doit pouvoir fonctionner par la suite." Et pour y arriver, le libéral estime qu’il faudra un effort de tous : "Je pense qu’on est assez d’accord à plusieurs [partis] sur ce qu’il faudrait faire. Mais le fossé est tellement important qu’il va falloir faire un travail, tous ensemble, les politiques, les médias et les citoyens. Si les partis uniquement à se réformer et que de l’autre côté, ça ne suit pas, qu’il n’y a même plus l’attention suffisante pour se rendre compte que des réformes ont été menées, alors on risque malgré tout de continuer dans les difficultés."

Pour Ecolo, "la main invisible l’est restée"

Le coprésident vert, Jean-Marc Nollet, voit dans cette année politique particulière une sorte de confirmation : celle de la place et de l’importance de l’État, et singulièrement au niveau des entités fédérées : "Toute cette année [au niveau fédéral], c’est un mauvais jeu qui s’est joué, alors que les blocages se sont multipliés. Pourtant, on le voit bien avec la crise du coronavirus, qu’on a besoin d’un État qui fonctionne et d’un niveau fédéral en ordre de marche. Heureusement, tout le pays n’est pas bloqué. Les gouvernements régionaux sont en pleine responsabilité, notamment pour gérer cette crise. Il est temps de quitter ce statu quo, ce ‘non gouvernement' et on espère qu’au sortir de la crise, on va très rapidement mettre en place un gouvernement avec un vrai projet." Un projet différent "d’avant", comme par exemple donner une importance moindre à la croissance du PIB (produit intérieur brut) ou renforcer le rôle de la force publique : "Cette main invisible qui a été tant mise en exergue à partir des années 80, 90, les années Martens-Gol aussi, elle est restée invisible pendant la crise. Heureusement que l’autorité publique a pu intervenir. C’est ça aussi qu’il faut tirer comme leçon. On ne peut pas simplement dire que c’était une parenthèse, ‘retournons dans le monde d’avant’, non. Il faut pouvoir entamer un virage. Les signaux qui sont envoyés nécessitent une anticipation par l’autorité publique. Une anticipation que les marchés seuls ne peuvent pas prendre en considération."

Pour le PTB, "nous sommes des homo sapiens sociabilis"

Raoul Hedebouw retient de cette année que l’atmosphère, dans notre pays, s’est fortement modifiée, au bénéfice des idées qu’il défend avec le PTB : "Les libéraux présentent l’homme comme étant un loup pour l’homme. Moi, cette année, j’ai vu de la solidarité. Nous sommes des homo sapiens sociabilis, on est fait pour vivre ensemble. Ça me donne beaucoup d’espoir pour changer notre société." Pour le porte-parole du parti d’extrême-gauche, la crise sanitaire est une preuve supplémentaire que les logiques économiques actuelles doivent être profondément modifiées : "Le marché capitaliste n’est pas capable de nous apporter des solutions devant une telle crise sanitaire. Pour moi, le symbole de cette crise, c’est les masques. Comment expliquer que les masques qui nous coûtaient 6€/la boîte avant la crise nous coûtent aujourd’hui 32€ ? C’est la loi de l’offre et la demande, c’est le capitalisme. Ce n’est pas illégal, on se fait du fric sur la souffrance des gens. La volonté politique de sortir des pans entiers de notre économie de la jungle, de la loi de l’économie de marché est de plus en plus soutenue."

Selon le cdH, la crise a "mis sous l’éteignoir les divergences idéologiques"

Maxime Prévot voit deux phases bien distinctes de cette année post-élections : après les élections d’abord et pendant 9 mois, une "difficulté à prendre la hauteur et faire œuvre commune, ce qui a provoqué un enlisement politique." Ensuite, la crise sanitaire qui a "mis sous l’éteignoir les divergences, avec une volonté d’union sacrée politique, même si ce n’est jamais simple." Avec le déconfinement en cours, le président du cdH espère "qu’on ne reviendra pas trop vite à la première phase."

Dans l’opposition partout, le cdH estime que les gouvernements des entités fédérées ont été "assez lents au démarrage. Les exécutifs ont dû se chercher, ont dû créer de la confiance qui était, manifestement, inexistante. La crise sanitaire a mis un coup de massue supplémentaire, orientant différemment les priorités, bien sûr, mais ne donnant pas le sentiment que la promesse faite d’avoir des gouvernements qui allaient redonner de l’allant à nos régions ait pu jusqu’à présent se concrétiser. Il y a des circonstances atténuantes, mais avant la crise sanitaire, l’agenda n’avait pas été très fourni. On peut espérer maintenant, nécessité faisant loi, que les gouvernements vont passer le grand braquet."

Membre du "super kern" du samedi, qui réunit tous les partis qui ont voté les pouvoirs spéciaux au gouvernement Wilmès, Maxime Prévot explique constater que la N-VA travaille de façon "correcte et constructive, elle montre un autre visage que celui inutilement agressif auquel elle nous avait habitué. Gageons que cela puisse favoriser les contacts politiques qui devront suivre l’après-crise. Cela montre aussi que dans un pays aussi divisé que le nôtre, quand on doit se serrer les coudes pendant une crise, il faut pouvoir mettre de côté les querelles idéologiques."

"La revanche de l’échelon fédéral" pour DéFi

De cette année politique très particulière, François De Smet retient le twist provoqué par le COVID-19 : "Après le 26 mai, des coalitions dans les régions se sont relativement rapidement mises en place. Ça donnait l’idée que nous étions de fait dans un régime confédéral. On a dû finalement monter, à la va-vite, un gouvernement fédéral, copié de la précédente majorité à qui on a donné une majorité artificielle et de pouvoirs spéciaux en urgence car les grands partis n’ont pas réussi à former une majorité en plus de 9 mois. Ça montrait surtout qu’on avait toujours besoin d’un échelon fédéral fort, qui puisse se distinguer des régions. Il n’y a rien à faire : fut-elle minoritaire et même dépourvue d’un gouvernement de plein exercice, c’est quand même la Première ministre intérimaire de ce pays, au mois de mars, avant de disposer d’une majorité, qui avait seule l’autorité et le pouvoir d’initiative de réunir lors de son Conseil national de sécurité, les principales forces, les ministre-présidents des régions et communautés, pour imposer des mesures de confinement et de restriction jamais vues depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale. Je trouve donc que cette année a commencé par une mise à l’écart, un affaiblissement, voire un mépris d’une grande partie de la classe politique pour l’échelon fédéral. Et que cette année se termine par un rappel, ou une mise en exergue que l’État fédéral vaut mieux qu’une crise et qu’un jeu d’ego. C’est la revanche du fédéral."

Et si on mettait en place une hiérarchie des normes ?

Tous nos interlocuteurs ont évoqué l’institutionnel au cours de ces interviews. Paul Magnette, Georges-Louis Bouchez et Raoul Hedebouw ont tous les trois souligné qu’une refédéralisation de certaines compétences était clairement dans l’air, dans le chef de certains partis flamands, un élément neuf, selon eux, dans le débat. Notons, tout de même, que cette idée de "refédéraliser" certaines compétences n’est pas récente : alors Premier ministre, Yves Leterme en parlait déjà en 2007, Guy Verhofstadt aussi en 2008.

Les trois autres responsables politiques que nous avons interrogés ont, chacun, mis sur la table la même idée : l’établissement d’une hiérarchie des normes. Actuellement, la Belgique est régie par le principe d’équipollence des normes : un décret d’une entité fédérée a la même force légale qu’une loi votée au fédéral. Il n’y a donc pas de hiérarchie des normes au niveau intrabelge.

Pour Jean-Marc Nollet, "Il faut installer une hiérarchie des normes. On a bien vu que dans les cas d’urgence, ça ne servait à rien de fonctionner avec un système où tout se bloquait. Il faut pouvoir dire que le fédéral doit agir en cas de nécessité et c’est ça une hiérarchie des normes. Ce n’est pas nier les régions, les communautés, mais c’est de se dire que dans un Etat qui doit être plus efficace, il faut pouvoir, donner, comme dans d’autres pays fédéraux – en Allemagne par exemple – une hiérarchie au fédéral."

Maxime Prévot est sur la même ligne : "Le fédéral a clairement pris le leadership sur la gestion de cette crise. Et ma foi, c’est assez normal. Dans les réflexions qu’on va devoir avoir sur l’avenir institutionnel belge qui doit évoluer – une 7e réforme de l’Etat n’est pas l’apanage des nationalistes – […] assumons que la hiérarchie des normes doit pouvoir être débattue avec une primauté du fédéral qui doit pouvoir s’envisager. J’ai de grandes attaches à l’activité des régions. Je pense qu’une crise comme celle-ci est un marqueur qu’une réflexion doit s’ouvrir."

Et pour François De Smet, la même chose : "On a de plus en plus d’exemples où on a l’air idiot à l’étranger car la Belgique n’est pas en mesure de donner un accord au niveau européen, car une de ses entités, et au fond un parti d’une de ses entités, refuse d’aller de l’avant. Avec une hiérarchie des normes, on serait un État doté d’une pleine loyauté fédéral, nous aurions un comité de concertation qui fonctionne. Actuellement, le Conseil national de Sécurité préfigure ce que le comité de concertation devrait être, un endroit où fédéral et les gouvernements fédérés acceptent d’aller dans la même direction. Et d’autre part, qu’il puisse y avoir un arbitre qui permet de dire ‘ça suffit, la position de la Belgique, c’est ça’. Sinon, nous n’avançons pas, nous prenons des non-décisions qui finissent par entraîner un préjudice pour nos citoyens."

Cette évolution institutionnelle appelée par ces trois présidents n’est pas pour tout de suite et devra forcément convaincre les partis flamands. Pour que la Belgique puisse fêter son bicentenaire en 2030, un accord institutionnel de ce type semble indispensable. Notre pays en sera-t-il capable ?

 

 

 

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