Un an après les élections du 26 mai 2019 : faudra-t-il retourner aux urnes à l’automne ?

C’était il y a quasi un an. Cela semble tellement loin. Et pourtant, politiquement, pour ce qui concerne l’échelon fédéral, la situation n’a pas fondamentalement changé : les trois mêmes partis (MR, Open Vld, CD&V) qu’avant les élections sont toujours au gouvernement, qui a reçu la confiance du Parlement uniquement à cause de la situation sanitaire liée au coronavirus.

Le COVID-19 a suspendu les discussions en vue de former un gouvernement, des discussions qui semblent reprendre ces derniers jours. Pour revenir sur cette année politique pas comme les autres, nous vous proposons une série d’articles : nous avons interrogé tous les partis francophones représentés au Parlement.

Et avec chacun d’eux, nous avons évoqué l’impact politique du coronavirus, l’évolution du pays et des partis et sommes revenus sur les élections du 26 mai 2019. Ce dimanche, nous posons la question : faudra-t-il retourner aux urnes au niveau fédéral ?

Cette interrogation, certains observateurs y répondaient par l’affirmative trois jours à peine après les élections du 26 mai 2019. "La seule question qui se pose, c’est de savoir quand le monde politique admettra qu’il faut retourner aux élections, je crois que c’est l’hypothèse la plus probable, et cette fois sans la lâcheté qui a consisté à dire 'On va aux élections mais on bloque tout débat institutionnel" déclarait ainsi le constitutionnaliste Marc Uyttendaele le 29 mai 2019. Un an plus tard, la question reste ouverte. Tous les dirigeants de parti que nous avons interrogés estiment qu’il ne faut pas avoir peur de retourner aux urnes, que c’est le propre de la démocratie de demander l’avis de la population. Mais cela ne signifie pas que dans la situation actuelle, il faille nécessairement organiser des élections.

Ceux qui ne veulent pas de nouvelles élections

Trois présidents sont totalement opposés à un retour aux urnes : au MR, chez Défi et au cdH. Maxime Prévot est le plus opposé à de nouvelles élections : "Honnêtement, je ne vois pas aujourd’hui, comme acteur des coulisses politiques au fédéral, en quoi un scrutin anticipé apportera plus de facilité demain pour résoudre l’équation compliquée que nous vivons. Alors que les gens sont confrontés à une détresse terrible à cause de cette crise." Le président humaniste en rajoute une couche à l’égard de ses collègues : "Si après une crise aussi importante, nous, formations politiques ne sommes pas capables de trouver une solution, c’est à déprimer de la classe politique que nous avons dans ce pays. J’ai la naïveté de croire que ce qui a constitué des obstacles hier, pourra être mis de côté pour avoir le vrai sens des priorités."

Ce sentiment est partagé par l’autre président de parti centriste, François De Smet. Le nouveau chef de Défi abonde : "Je pense que les infirmières qui ont peur d’un second pic, les artistes, les gens de l’horeca qui ne savent pas s’ils vont devoir attendre six mois ou un an avant de rouvrir, ils ne sont pas en train de se demander pour qui il faut voter ou s’il va y avoir des élections. Ils ont besoin d’un pouvoir si possible fort, au sens démocratique du terme, et qui, avant de songer à se lancer dans une campagne électorale, dans une configuration que je n’arrive pas à m’imaginer, une campagne avec Facebook et Zoom seulement… Je pense qu’il faut d’abord régler le gros de la crise que nous avons devant nous, avant de nous replonger dans une instabilité politique majeure." Pour certains (voir infra), le contexte politique totalement modifié à cause du coronavirus impose un nouveau scrutin. Ce n’est pas l’avis du patron amarante : "C’est un raisonnement assez étrange. Les parlementaires ne sont pas élus juste pour appliquer un programme sur l’analyse d’une époque déterminée. Ils sont aussi élus pour leurs qualités (ou leurs défauts) et leur capacité de traiter avec l'imprévisible, l’imprévu, les épreuves. Si vous partez du principe qu’à chaque fois qu'il y a une crise, un peu importante, on doit retourner aux urnes, autant dire que dans le monde dans lequel nous sommes, il faudrait aller aux urnes deux à trois fois plus souvent qu’actuellement. Un mandat, ça veut dire assumer un pouvoir, des responsabilités quelles que soient les circonstances qui suivent." 

Dans le même ordre d'idée, Georges-Louis Bouchez estime que les responsables politiques doivent avant tout viser l’efficacité : "Je peux comprendre l’inclinaison romantique qui de dire qu’on va retourner aux élections, refaire un nouveau monde, etc. […] D'abord, les conditions sanitaires ne semblent pas permettre l’organisation d’élections de façon facile et rapide. Il y a aussi l’idée d’avoir un plan de relance. Si nous n’arrivons pas à boucler un plan de relance avant septembre, que seulement on va voter, sans aucune certitude que la négociation soit rapide et que tout se passera bien, alors... […] Aujourd’hui, ma seule et unique voie, c’est celle de trouver un accord sur un plan de relance, dans une majorité la plus large possible. Plus vous allez inclure des partis, plus vous pourrez vous dire que l’on revote, ou que l’on ne revote pas, on aurait plus ou moins retrouvé les mêmes acteurs. Après l’union nationale, c’est peut-être l’heure de la grande union. Peut-être pas tous les partis, mais c’est en tout cas un rassemblement plus large." Le Montois y croit : "Nous devons former un gouvernement sur la base du plan de relance. Si vous me demandez si ça ne marche pas, je vous citerais le Général Patton qui disait : ‘si vous pensez à la défaite, c’est que vous avez déjà perdu."

Ceux qui sont ouverts

Le PTB a ceci de particulier qu’il n’a jamais été appelé à négocier, d’une façon ou d’une autre, à l’échelon fédéral. Peter Mertens, le président du parti d’extrême gauche, a été reçu par le roi Philippe au lendemain du scrutin, mais jamais les différents missionnés royaux n’ont négocié avec le PTB, ce dont s’est plaint plusieurs fois Raoul Hedebouw : "On fait quand même partie des vainqueurs des élections, on a une expertise à apporter, au niveau institutionnel ou social. […] On n’a même pas eu un petit coup de fil. Je trouve ça politiquement et démocratiquement assez grave."

Se disant toujours disponible et "constructif", le porte-parole du PTB ne voit aucun inconvénient à demander à la population de s'exprimer par la voie des urnes : "Moi, ça ne me dérange pas de retourner aux urnes, en novembre. Je trouve juste que le résultat du 26 mai 2019 était déjà suffisamment clair. Je ne vois pas l’intérêt à rajouter à ce résultat-là. On est tout à fait disposé à y aller. Et vu les retours terrain qu’on a pour l’instant, moi, je ne peux que constater qu’une alternative comme le PTB continue à avoir de plus en plus d’adhésions. Si les partis traditionnels espèrent pouvoir relancer la roulette russe en leur faveur avec un retour aux urnes, je crois qu’ils se trompent."

Ceux qui veulent de nouvelles élections (en cas d’échec des négociations)

Ecolo et PS estiment qu'en cas d'échec, un retour aux urnes est souhaitable, pour des raisons assez semblables.

Pour Jean-Marc Nollet, coprésident vert, après la "priorité absolue qui est d’arriver au terme de la crise sanitaire, et nous n’y sommes pas encore", il est hors de question que sorte "une nouvelle saison de ‘N-VA/PS versus Vivaldi'. La priorité des Verts reste d’aboutir à un accord politique pour le mois de septembre. Mais, fondamentalement, pour l’écologiste, il y a une logique à convoquer des élections : "Quoi de plus normal, après un an de blocage et surtout, après une telle perturbation avec le coronavirus et de tels besoins aussi fondamentaux de repenser, redéployer à la fois l’économique, l’Etat, le social et l’environnement. Ce ne serait que normal d’aller aux élections."

Paul Magnette développe un point de vue similaire et y ajoute une date, qui n'est pas anodine : la fin de la confiance accordée au gouvernement de Sophie Wilmès à la fin mars : "Il faut d’abord donner sa chance, cet été, à une discussion qui doit permettre de former une majorité la plus solide possible. Il y a une date limite : s’il n’y a pas de gouvernement d’ici au 26 septembre – et on va tout faire pour que ça ne soit pas le cas – si ça ne devait pas fonctionner, il me semble alors que des élections seraient inévitables. Ce ne serait pas un drame en soi. Dans l’histoire, c’est souvent après de grandes crises économiques, des guerres que l’on procède à des élections. Car si on doit faire des choix qui font influencer la vie de nos concitoyens pour les 10-20 prochaines années, c’est normal qu’on leur pose la question de savoir ‘dans quelle société voulez-vous vivre demain ?" conclut le socialiste en répétant qu’il ne fera rien pour les provoquer.

Conclusion

À l’heure actuelle, la perspective d’un retour aux urnes semble très éloignée : sans même évoquer les Flamands, les partis francophones du centre et de la droite y sont totalement opposés. La pression est forte, singulièrement au nord du pays comme l’a encore montré cette interview de Paul Magnette sur la VRT, pour que le PS accepte de monter dans un large attelage gouvernemental avec la N-VA. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, Maxime Prévot évoquait l’action de la N-VA au sein du "super kern", qualifiant de "correcte et constructive" l'action des nationalistes. Le président du cdH reconnaissait que la N-VA ne faisait "rien pour faciliter la sérénité" mais qu’il fallait "écouter le message de la Flandre. Chacun doit se faire violence, il ne faut plus d’exclusive". Le dernier sondage de la VRT confirme la poussée durable du Vlaams Belang et sa position affirmée de premier parti de Flandre

Rappelons que pour convoquer une élection, il faut un vote majoritaire à la Chambre, 76 voix sur 150. Les élections sont encore très loin, mais il serait mal avisé de totalement les exclure. L’année 2020 a certainement plus d’un tour dans son sac…

 

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