Tirer des citoyens au sort pour participer aux débats politiques?

Pour David Van Reybrouck, initiateur du G 1000 et auteur de "Contre les élections", c’est la confiance du citoyen dans le système, les institutions et les procédures qui en a pris un coup. Il rappelle des chiffres publiés par Transparency International: "67% des Belges regardent les partis politiques comme des instances les plus corrompues du pays". Bref, la méfiance règne.

Aux élections législatives de 2010, près de 20% des Belges ont voté blanc, nul, ou ne se sont tout simplement pas déplacés. Pour Dave Sinardet, politologue à l'Université d'Anvers, "les 541 jours de crise politique n’ont pas vraiment aidé, car beaucoup de gens ont eu l’impression que les politiques discutaient de choses qui n’étaient pas nécessairement mises à l’agenda politique". C’est justement ce manque de coopération, ou de dialogue, que les participants au débat ont unanimement reconnu.

Mais si le politologue y voit un phénomène "pas complètement nouveau", il ajoute qu’il ne faut pas oublier que le citoyen a sa part de responsabilité : "il n’y a peut-être pas assez de possibilités de participation, mais il y en a tout de même déjà. Plutôt que de s’asseoir dans son fauteuil et d’envoyer un message du genre ‘tous pourris’ sur Twitter, il faut établir un engagement des deux côtés", dit-il. Reste à trouver comment.

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Dessin de Pierre Kroll dans Mise au Point © Pierre Kroll

Décider par référendum, l’exemple Suisse à suivre?

Faut-il s’inspirer des référendums organisés trois ou quatre fois par an en Suisse ? Rappelant qu’à la différence de la consultation populaire, le référendum est une décision, le sénateur cdH et constitutionnaliste Francis Delpérée rappelle les problèmes que pourrait engendrer ce mode de participation citoyenne: "La Belgique est un pays bicommunautaire, cela signifie que 60% de Flamands décideraient pour 40% de francophones". Le référendum peut donc d’après lui devenir "une bombe à retardement" pour la Belgique. Bref, il n’est "pas très emballé" par cette solution.

Charles Michel soutient quant à lui aussi bien la consultation populaire que le référendum. Peu utilisée, "la consultation populaire est permise au niveau communal et a été élargie aux Régions avec la 6ème réforme de l’Etat", précise-t-il. Pour lui, "la grande qualité de ces deux systèmes est qu’ils mobilisent les médias et donc les citoyens sur des questions de société et leur permet de réfléchir puis éventuellement de décider en connaissance de cause".

Et s’il reconnaît qu’il faut prendre le "bicommunautaire belge" en compte, il se dit persuadé qu’il y a "beaucoup de questions pour lesquelles on ne peut pas considérer que 40% de francophones pensent tous la même chose, et vice-versa côté flamand".

Pour le président du MR, la consultation populaire est donc "un premier pas en avant": "Qu’il n’y ait que 30 ou 40% de la population qui se déplace pour donner un avis, ça compte dans le débat", dit-il.

Paul Magnette, président du PS, n’y voit quant à lui "pas une grande avancée": "Je trouverais ça gênant de dire aux gens qu’on va leur demander leur avis en leur précisant qu’on ne va peut-être pas le suivre". Il plaide plutôt pour un référendum à l’échelle régionale - dont l’issue est donc décisive - "qui s’installe dans la durée". Pour lui, l’élargir sur le plan national risquerait de ramener à un conflit Flamands-Wallons tel qu’en 1950, où "la stabilité-même de l’Etat a été menacée".

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Dessin de Pierre Kroll dans Mise au Point © Pierre Kroll

Des citoyens tirés au sort pour ouvrir le débat?

Mais David Van Reybrouck n'est pas très optimiste quant à l'instauration d'un référendum: "On demanderait à tous de se prononcer sur un thème que peu connaissent", dit-il, en demandant s’il n’est pas préférable de "travailler avec un échantillon représentatif de la société en le forçant à s’informer", soit d’adopter le modèle qu’il qualifie de "démocratie délibérative".

Concrètement, il y aurait tirage au sort de citoyens qui participeraient au débat politique. "En Irlande, dit-il, il y a eu une assemblée de 99 citoyens. Parmi eux, 33 politiques et 66 membres tirés au sort. Ils ont discuté ensemble pendant un an de huit articles de la Constitution irlandaise, dont le sensible mariage homosexuel". Une expérience fructueuse, précise-t-il, car c’est une véritable "dynamique" qui a été mise en place. Alors que la France était divisée sur ce sujet sensible, une véritable "pacification" a été observée en Irlande.

Pour lui, c'est le meilleur moyen pour avoir "une assemblée populaire qui ne fonctionne pas sous une pression électorale permanente", dans un système au sein duquel il a l’impression que "le poids des élections à venir est plus important que celui des précédentes".

Tirage au sort: "On pourrait se retrouver avec 70 Laurent Louis au Parlement"

Jean-Michel Javaux envisage difficilement un tirage au sort, car "les membres du Parlement pourraient facilement se retrouver avec 70 Laurent Louis, et là on aurait un problème", ironise-t-il. Sans élections, les membres tirés au sort n’auraient aucun compte à rendre, et c’est là tout le danger selon lui.

Mais les élections sont-elles la marque d’un système, comme le dit David Van Reybrouck, plus aristocratique que démocratique? Pour Charles Michel, il suffit de regarder la liste des pays qui n’en organisent pas pour répondre, pays où libertés d’expression et de la presse sont, par exemple, bafouées. La question doit selon lui rester celle-ci: "Comment améliorer, doper et booster sans cesse le modèle démocratique au suffrage universel?"

"Citoyen est un métier"

"L’élection a le mérite de donner une légitimité à ceux qui vont faire la loi et contrôler le gouvernement", dit Francis Delpérée, qui voit mal des citoyens débarquer dans les débats parlementaires. "Citoyen est un métier", ajoute-t-il. "On ne l’est pas comme ça, il faut se former, s’éduquer, or le tirage au sort ne le permet pas a priori". "J’ai des amis qui ne regardent pas la tv, qui ne s’informent pas. Le citoyen a beaucoup de facultés, de possibilités mais je ne crois pas qu’il les utilise toujours".

Pour David Van Reybrouck, c’est justement là qu'est la force du modèle de démocratie participative. "Les 66 citoyens irlandais tirés au sort (cfr ci-dessus) ne s’informaient pas forcément", dit-il en appelant à la clarté: "Cela fait 3000 ans qu’on s’essaie à la démocratie, et seulement 200 que l’on connaît les élections, arrêtons de croire qu’il s’agit d’un mythe!" Il plaide plus pour le droit de parole de façon équitable que pour le simple droit de vote. Et pour lui, "le tirage au sort est la formule la plus neutre pour organiser cela".

Une formule qui ne plaît décidément pas à Francis Delpérée, qui maintient qu’il ne faut "pas mélanger les rôles": "Les citoyens doivent se manifester par différents procédés, mais pas jouer à des similis parlementaires".

Enfin, Charles Michel - plus enthousiaste à l'égard de l'idée de David Van Reybrouck - propose plutôt d’aller "encore plus loin que les référendums et les consultations populaires", "en élisant directement les chefs de gouvernement, et en permettant au citoyen de choisir les coalitions de partis".

D'où viendra la solution d'un système démocratique au goût de tous? Ce qui a fait en tout cas l'unanimité, sur le plateau de Mise au Point, c'est la nécessité d’un dialogue entre citoyens et politiques. Et que cela demandera un effort, chez les uns comme chez les autres.

G. Renier

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Dessin de Pierre Kroll dans Mise au Point © Pierre Kroll
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Les dessins de Pierre Kroll dans Mise au Point © Pierre Kroll
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Dessin de Pierre Kroll dans Mise au Point © Pierre Kroll

Olivier Maroy a invité, sur le plateau de Mise au Point:

Paul Magnette, président du PS

Charles Michel, président du MR

Jean-Michel Javaux, bourgmestre de Amay et ancien co-président d'Ecolo

Francis Delpérée, sénateur cdH et constitutionnaliste

David Van Reybrouck, initiateur du G 1000 et auteur de "Contre les élections"

Dave Sinardet, politologue à l'Université d'Anvers

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