Politique : surenchère et double discours, un exercice périlleux pour la démocratie

Comment les politiques vont-ils désormais gérer l’écart entre discours d’adhésion aux revendications sectorielles et prises de décisions au sein du comité de concertation (Codeco) ? Un piège infernal se referme sur ceux qui ont pris fait et cause pour des acteurs économiques et culturels soumis depuis des mois à des conditions d’existence difficiles mais dont les intérêts sont toujours à mettre en balance avec l’intérêt général sur le plan de la santé publique. Car vers qui la population se tournera-t-elle dans quelques semaines, si les services de soins intensifs sont à nouveau débordés par les conséquences de virages mal négociés dans la relance des activités ? Vers ces mêmes politiques qui seront accusés d’avoir trop rapidement cédé aux pressions. Et faire admettre une marche arrière dans ces conditions-là en fermant à nouveau commerces non essentiels et métiers de contacts mieux vaut n’avoir pas à l’imaginer…

"Populisme" ou simple réaction au désarroi du terrain, le résultat reste le même

Certains verront dans les déclarations d’avant le Codeco le résultat d’un double discours de politiques soucieux de flatter l’électeur dans le sens du poil, d’autres verront simplement des réactions légitimes face au désarroi remontant du terrain. Mais quel que soit le mobile avoué ou non, dans les deux cas, l’impression générale laissée dans la population est détestable. Le contrat de confiance entre citoyens et mandataires élus reste le ciment de la démocratie. Sans lui, les Institutions sont autant d’abstractions désincarnées auxquelles il devient difficile pour le citoyen d’accepter les arbitrages.

Dialoguer pour trouver l’équilibre entre liberté et sécurité sanitaire

Pour Christophe Doulkeridis, bourgmestre Ecolo d’Ixelles, les pressions à l’échelle locale sont énormes car dans sa commune où la population jeune et étudiante est significative, les lieux de convivialité sont légion. Et faire respecter les règles devient de plus en plus difficile après 15 mois de contraintes : "Ixelles, ce sont des restaurants, des bars, des lieux culturels aussi, depuis le départ on dialogue, on est toujours en contact. Maintenant, on le sent bien, il y a essoufflement profond et une difficulté à respecter la règle jusqu’au bout. Alors maintenant que la décision a été prise, il y aura plusieurs concertations, d’abord entre bourgmestres de la Région bruxelloise car on doit essayer d’avoir une vue la plus commune possible, et puis avec les gens concernés sur le terrain où il faut avoir l’empathie suffisante pour leur permettre d’exprimer un ras-le-bol, une revendication politique face aux mesures, tout en préservant la santé de tous. Je dirais que c’est un équilibre à trouver entre les libertés qu’on retrouve et les responsabilités qu’on doit chacun prendre." Position assez semblable du côté de Maxime Prévot, bourgmestre cdH de Namur qui parle de décisions prises "prenant mal le pouls de la réalité de terrain" ce qui met les pouvoirs locaux dans une situation extrêmement délicate. Et rend illusoire un respect des mesures si la désobéissance civile se généralise : "si nous sommes censés faire respecter la loi, nous n’en aurons pas nécessairement les moyens. Dans une ville ce sont des centaines d’établissements potentiels, bien entendu que la police dressera procès-verbal si elle constate une infraction mais croire qu’on va pouvoir faire évacuer les terrasses, ça, c’est un leurre."

Le pouvoir judiciaire ultime digue contre l’arbitraire

Il appartient à l’autorité judiciaire, policiers et magistrats, de constater les infractions et le cas échéant, de les poursuivre : "C’est un principe fondamental auquel chacun doit se tenir dans tout Etat démocratique" souligne Christian De Valkeneer, procureur général de Liège. Face aux appels à la désobéissance cautionnés par certains décideurs locaux, seul l’acteur "judiciaire" non soumis à la sanction électorale, semble en mesure d’arbitrer une situation de plus en plus délicate sur le terrain de la sécurité publique. Christian De Valkeneer, procureur général de Liège et membre du Collège des procureurs généraux ne prend pas de pincettes : "il n’appartient pas au bourgmestre de donner des instructions concernant la constatation des infractions et encore moins de décider ou non d’engager des poursuites. C’est de la compétence exclusive de l’autorité judiciaire, c’est le principe de la séparation des pouvoirs".

La police pas partout mais elle doit agir conformément à la loi

Cet élément étant rappelé, certains bourgmestres comme Willy Demeyer à Liège estiment que la décision sur l’engagement des moyens de la police leur revient et pourrait faire la différence. Le bourgmestre de Liège laisse entendre que la police communale à de nombreuses autres tâches à remplir, laissant supposer qu’elle ne sera pas en première ligne pour faire respecter les mesures sanitaires. Si Christian De Valkeneer entend l’argument, il le conditionne à une condition stricte : "On ne peut évidemment pas demander à la police d’être partout et d’investir des moyens qui sont peut-être déraisonnables en termes de recherches de certains types d’infraction mais si des policiers au cours de leur patrouille constatent de manière évidente des infractions, c’est clair que la loi, je n’invente rien, leur enjoint de dresser procès-verbal et de constater ces infractions". On l’aura compris, la désobéissance civile est une posture confortable sur le plan théorique mais dans les faits elle ne s’applique pas à la police et atteint rapidement ses limites, à savoir le respect des dispositions légales sous peine de sanctions.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK