Station polaire: "Le gouvernement ne comprend pas les enjeux pratiques"

Le fédéral fait, lui, état de sa volonté de maintenir une station mais exige de la transparence et des règles claires. L'Etat souhaite cadrer le bouillonnant explorateur et pointe des errements comptables.

C’est d’habitude à cette époque de l’année que les premiers fonds publics sont libérés pour lancer l'expédition annuelle. Mais cette année, le gouvernement conditionne ses versements à des négociations sur un nouveau statut pour la station polaire. Près de deux millions d'euros sont ainsi mis en attente d’un aboutissement sur ces discussions. Pour Alain Hubert, il s’agit là d’une situation inacceptable.

La situation actuelle s’apparente donc à une partie de bras de fer. D’un côté, un gouvernement qui dit tenir au projet station polaire mais exige de la transparence, des règles claires et refuse d’être réduit au rôle de tiroir-caisse. De l’autre, le père fondateur du projet qui semble avoir du mal à accepter le contrôle d’un gouvernement dont il ressent les propositions comme inadaptées et potentiellement synonymes de la fin de la station.

Alain Hubert: "Le gouvernement se trouve au pied du mur"

Dans ce contexte, quel sera l'avenir de la station polaire? Alain Hubert a répondu aux questions de la RTBF sur les ondes de La Première.

 

Quelles sont les décisions qui doivent être prises et pour lesquelles vous avez visiblement des craintes?

Alain Hubert (AH) : La station est une entreprise en milieu extrême, elle est aujourd’hui l’objet d’un partenariat entre le privé et le public qui reste fragile. Moi, je viens défendre des solutions, elles existent, il faut trouver évidemment les bons cadres pour les mettre en place et le grand défi aujourd’hui, c’est véritablement de pouvoir optimiser à la fois la force de la créativité du privé et le pouvoir du public.

Le message personnel que je veux adresser au gouvernement, c’est qu’il vaut mieux construire que détruire. Par rapport à la station, vendredi, le gouvernement se trouve au pied du mur : soit il choisit l’échec, soit il décide d’aller de l’avant et de s’engager dans une stratégie d’économie positive, cette station ne peut pas être abandonnée.

Vous avez le sentiment que le gouvernement est en train de détruire ce projet?

AH : Non, j’ai le sentiment que le gouvernement ne comprend pas bien les enjeux pratiques. Cette station est gérée comme une entreprise en milieu extrême, il faut payer des factures, il faut dès maintenant attaquer la nouvelle saison, commander l’ensemble de ce dont on a besoin dans quelques mois et pour ça, aujourd’hui on est obligés en plus de payer comptant avec les problèmes qu’on a eus depuis plusieurs années. Il y a donc des réalités pratiques dont il faut tenir compte. C’est pour ça que je viens défendre des solutions pratiques qui sont concevables dans un milieu comme celui-là.

Il faut être capable d’assurer la continuité de la recherche scientifique - d’autant qu’elle prend une ampleur qu’on n’avait jamais imaginée au niveau international-, la continuité des partenariats et puis aussi de l’excellence technique, technologique du prototype.

Les Belges sont d’ailleurs très sensibles aux avancées en matière de diversification de production d’énergie, d’efficacité, on en parle beaucoup, on vient encore d’en parler avant-hier avec le nouveau rapport du GIEC, qui nous met en face de nos responsabilités, qui nous indique que la gestion différente de l’énergie et de son efficacité, c’est l’avenir de notre économie.

En Antarctique, on me dit souvent : mais pourquoi allez faire des trucs aussi loin ? Mais c’est justement dans des milieux extrêmes qu’on peut trouver des solutions à ce dont on a besoin aujourd’hui. Et là, en Antarctique, on a, en tant que Belges, montré qu’on était capables de faire face à ces défis. C’est extraordinaire, c’est important et moi je veux alerter le gouvernement. Aujourd’hui on discute de conditions de ci, de ça… Je dis non ! Ou bien on est partenaires, ou bien on ne l’est pas.

On discute de conditions de financement, Alain Hubert. Vous attendez donc une garantie sur le financement des futurs projets, on ne passera pas sur le fait qu’il y a un conflit entre vous et le gouvernement, il y a même une enquête judiciaire, on vous soupçonne de conflit d'intérêt dans la gestion de l'argent public. Vous êtes encore en contact avec le gouvernement, vous négociez ou les ponts sont rompus?

AH : Non, absolument pas. Philippe Mettens (le patron de l’administration fédérale de la Politique scientifique, initiateur de la plainte, NDLR) n’est pas le gouvernement.

Petit rappel des motifs de la plainte initiée par Philippe Mettens:

 

"Le dossier de Philippe Mettens contre moi? De la science-fiction juridique!"

AH: Lui (Philippe Mettens, ndlr) il veut gérer la station comme un musée bruxellois, ce n’est pas notre vision des choses. Son dossier contre moi c’est de la science-fiction juridique voire une fixation. Il faut savoir aller de l’avant et le gouvernement en est parfaitement conscient.

On travaille ensemble mais il est certain que ces tensions ont un petit peu spolié le contact au niveau gouvernemental dans certains milieux et c’est ça justement le dérapage qu’il faut éviter. Non, la justice fera son travail, nous sommes complètement confiants.

 

Cela dit, est-ce que vous êtes prêt à changer la structure de gestion de la station? Parce que visiblement c'est cela que voudrait le gouvernement, être certain qu'il n'y ait pas de conflit d'intérêt dans votre chef, qu’il y ait plus de lisibilité dans la gestion de l'argent public.

AH : Mais tout à fait. En fait, tout est transparent, tout est lisible, ce qu’on en raconte dans la presse n’est pas du tout exact et c’est nous qui avons proposé au gouvernement de créer une AISBL (Association internationale sans but lucratif, NDLR) pour pouvoir accueillir d’autres partenaires étrangers et en particulier la Suisse avec laquelle des discussions officielles vont s’engager dans les mois qui viennent pour pérenniser la station.

Nous apportons toujours, en tant que privé, la moitié du budget annuel, nous avons déjà investi plus de 25 millions depuis le début de ce projet il y a quelques années. Donc dans la base, le privé est inquiet, c’est un des plus grands projets de la Belgique, on ne peut pas passer à côté et donc ce vendredi on est au pied du mur.

Vous avez dit que le privé était inquiet et parlé de la Suisse. Il fut question, il y a quelques semaines d’inclure des Suisses dans ce projet. Qu’en est-il?

AH : Cela va démarrer. C’est un projet qui officiellement va petit à petit se mettre en place. La Suisse veut rentrer en tant que parti consultatif du traité Antarctique. Pour cela elle doit d’abord faire ratifier le protocole de Madrid au niveau de son Parlement et puis faire la demande.

Aujourd’hui il est de bon ton au niveau international, quand on veut rentrer dans ce fameux traité Antarctique, de s’associer à un autre pays et nous avons déjà en Antarctique, à la station, de nombreux projets en collaboration avec la Suisse. Donc cela fait du sens.

Vous avez l’impression d’être incompris ou que le monde politique ne prend plus la mesure de l’importance de ce projet?

AH : Non, je pense que certains dans l’administration ne prennent pas la mesure de ce projet, n’en comprennent pas très bien les enjeux mais c’est justement ça l’intérêt de s’associer entre privé et public, c’est ensemble qu’on construit l’avenir et c’est ça que je veux rappeler.

Vous pensez que l’avenir de la station est menacé?

AH : Absolument, si les conditions qui ont été proposées par Monsieur Courard au gouvernement ne sont pas intégralement reprises, la station est en danger, ce n’est pas possible de gérer quelque chose d’aussi compliqué dans ces conditions : en ne sachant jamais ce qu’on va faire demain, en n’étant pas payé… Il n’y a pas un entrepreneur au monde qui est capable de faire ça.

 

Philippe Courard: "Alain Hubert est un personnage indispensable mais..."

Le ministre en charge de la politique scientifique au gouvernement fédéral, Philippe Courard (PS), a répondu aux questions de Mehdi Khelfat et réagi aux propos d'Alain Hubert, ce matin, dans le journal de 08h00 de la Première.

L’orientation actuelle des discussions, n’est-ce pas une manière implicite de mettre Alain Hubert dehors de sa station polaire ?

Philippe Courard (PC) : Absolument pas, j’ai toujours privilégié le dialogue. Mais ce dialogue est conditionné à une volonté d’avancer vers une nouvelle structure, sur une volonté de pérenniser la station.

Alain Hubert est un personnage indispensable de la station actuellement mais demain comment fera-t-on si on ne pérennise pas l’outil, si on ne le modifie pas, si on ne le rend pas plus pragmatique, lisible et transparent. Je crois qu’on est condamné à trouver une solution de compromis ensemble. C’est sur cela que le gouvernement va se pencher ce vendredi.

La moitié du budget de la station polaire viendrait du privé selon Alain Hubert. L’argent public a-t-il plus de valeur que l’argent du privé dans un projet comme celui-là ?

PC : Je ne crois pas que la moitié des fonds viennent du privé. Mais de toute façon, le traité Antarctique est clair : la base polaire est une base publique. L’association du privé est heureuse bien entendu mais on doit respecter les règles de fonctionnement, celles qui sont édictées par les pouvoirs publics, et l’Etat doit rester le premier actionnaire et rester prioritaire me semble-t-il. Et dans le cadre d’une AISBL, on mettra des partenaires privés et publics ensemble, pour discuter et gérer dans la plus grande transparence afin d’obtenir un résultat significatif et une pérennisation du fonctionnement de la base.

 

Ju. Vl. avec Georges Lauwerijs et Mehdi Khelfat

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