Sophie Wilmès s’explique sur la gestion de la crise sanitaire par son gouvernement : "Ne pas disposer de majorité a affaibli notre fonctionnement"

Au Parlement fédéral, la Commission spéciale chargée d’examiner la gestion de l’épidémie de Covid-19 par la Belgique a poursuivi ses travaux ce vendredi matin. Après avoir déjà entendu plusieurs experts, les députés de cette commission entendent les responsables politiques qui étaient à la manœuvre lorsque l’épidémie de Coronavirus s’est déclarée et pendant la gestion de la crise.

Ce vendredi, c’est l’audition de Sophie Wilmès, qui était Première ministre en 2020.

La genèse de la crise sanitaire en Belgique

Lors de son audition, Sophie Wilmès a commencé par décrire le début de l’épidémie. Ce que l’on savait et surtout, ce que l’on ne savait pas encore, lorsqu’à la fin de l’année 2019 et au début de 2020, le Covid-19 a fait parler de lui.

Lorsque le premier cas de contamination a été révélé en Chine, le 8 décembre 2019, les connaissances de ce virus étaient parcellaires. A l’époque, on pensait que seules les personnes en contact avec le marché de Wuhan risquaient de développer la maladie. "Il a fallu attendre 2020 pour que l’OMS (Organisation mondiale de la Santé) en sache plus", a rappelé Sophie Wilmès. "Pendant longtemps, on n’a pas su que les asymptomatiques étaient contagieux", donne en exemple l’ancienne première ministre.

Sophie Wilmès a dressé ensuite un rapide portrait de l’apparition de l’épidémie en Europe et de l’ampleur qu’elle a prise. Fin janvier 2020, les premiers cas apparaissent en France. Fin février, l’Italie place quelques agglomérations en quarantaine. 12 Belges sont rapatriés de Wuhan et placés en quarantaine à l’hôpital militaire de Neder-Over-Hembeek. Un d’entre eux s’avérera avoir été contaminé. Le 2 mars, la Belgique enregistre 6 nouveaux cas de contamination.

Le 11 mars, le virus tue pour la première fois chez nous. "En trois mois, toutes les bases de la crise s’installent partout dans le monde. Mais il faudra attendre mi-février pour qu’on commence à comprendre", explique Sophie Wilmès.

Le 11 mars, l’OMS qualifie le Covid-19 de pandémie. Le lendemain, la Belgique ferme les écoles. Une petite semaine plus tard, la Belgique entre en confinement. "Nous avons fait notre possible", affirme aujourd’hui Sophie Wilmès.

L’organisation politique belge pointée du doigt

Sophie Wilmès reconnaît, que lors de la crise, son gouvernement a reçu la confiance du Parlement et obtenu les pouvoirs spéciaux, "mais le fait de ne pas disposer de majorité affaiblit la manière de fonctionner". Une critique qui épingle les négociations interminables qui n’ont pas permis de former une majorité rapidement après les dernières élections législatives. Ce gouvernement majoritaire ne verra le jour qu’à la fin de l’été 2020, avec la désignation d’Alexander De Croo comme Premier ministre.

Quant au fonctionnement de l’État fédéral belge, l’ancienne Première ministre salue "l’excellente coopération entre les différents gouvernements. Les travaux avec les Ministre-présidents se sont toujours déroulés de manière cordiale. Il y a toujours eu des décisions conjointes", explique-t-elle. Elle épingle toutefois la répartition des compétences qui aura donné lieu à certaines discussions. Elle évoque ainsi tout le débat sur la question des masques. Ce ne fut pas facile de trouver une réponse au niveau politique, a estimé Sophie Wilmès.

Cela n’a pas empêché que les organes de gestion de la crise soient opérationnels "dès le 13 mars, tous ces organes de gestion de la crise étaient opérationnels, c’est-à-dire trois jours après le premier Conseil National de sécurité et deux jours après que l’OMS qualifie la crise comme étant une pandémie", souligne Sophie Wilmès. Il s’agit ici de la cellule d’évaluation, le CELEVAL, constituée d’experts, de la cellule chargée d’informer le public et du travail du Conseil National de sécurité où se retrouvent les autorités politiques du pays.

Le plan pandémie de la Belgique n’était plus adapté

La Belgique disposait d’un plan pandémie, a rappelé Sophie Wilmès. Mais "il datait de plus de 10 ans et avait pour mission de gérer une épidémie de grippe". Ce qui n’avait plus rien à voir avec l’épidémie de Coronavirus. "Ce plan avait une utilité limitée et était dépassé", conclut Sophie Wilmès. Ce plan, par exemple, prévoyait de miser sur l’arrivée rapide d’un vaccin…

L’ancienne Première ministre rappelle aussi que la réforme de l’Etat intervenue au cours des dernières années a accordé beaucoup de compétences aux entités fédérées, comme le tracing, le testing, la vaccination, la gestion des maisons de repos, des politiques comme le couvre-feu. "La question de l’efficacité de cette réforme de l’Etat devra donc être posée aussi pour la gestion de crise", estime Sophie Wilmès. Bref, le fonctionnement de l’Etat fédéral n’était pas le plus adéquat.

Pour Sophie Wilmès, un nouveau plan multidisciplinaire pour la gestion d’une pandémie sera nécessaire. "Quand la crise actuelle sera derrière nous" et "évalué régulièrement par le Parlement".

A propos des experts et du secteur des soins de santé

Sophie Wilmès souligne le travail des experts. "Les experts ont conseillé de manière exemplaire" les autorités. Elle rappelle, en particulier, le remaniement du groupe d’experts en juin 2020, où une nouvelle équipe a été constituée, de spécialistes scientifiques, économiques, d’experts en psychologie qui ont permis de procéder au déconfinement.

Le secteur des soins de santé est aussi salué pour son travail pendant la crise. Sophie Wilmès évoque "une formidable image de la cohésion nationale belge", une "solidarité globale du système des soins de santé". "Ceci ne veut évidemment pas dire qu’il n’est pas possible et pas nécessaire de faire des progrès dans ce domaine en matière de volume ou d’allocations de financement", estime Sophie Wilmès. "Cela ne signifie pas que les hôpitaux n’ont pas été soumis à une extrême pression", précise-t-elle.

Au plus fort de la crise, d’autres pathologies que celles liées au Covid-19 n’ont pas été traitées comme prévu. Il faut rappeler aussi que le matériel de protection pour le personnel médical a fait défaut au cœur de la crise. "Les efforts budgétaires doivent être poursuivis et intégrer aussi la santé mentale", plaide Sophie Wilmès qui souligne le coût économique, mais aussi psychologique de cette crise.

L’épineux dossier des masques

Sophie Wilmès est revenue sur la difficulté, lors des premiers mois de la crise épidémique, de fournir le secteur médical en matériel de protection, principalement en masques chirurgicaux et FFP2. "Le marché était saturé. Tous les pays ont connu des difficultés d’approvisionnement. Ce n’était pas un problème belge", affirme Sophie Wilmès. "Nous avons tout fait pour répartir les moyens dans les hôpitaux", explique-t-elle.

Sophie Wilmès stigmatise l’absence de solidarité européenne au moment où tous les pays étaient confrontés à la difficulté de s’approvisionner en masques. "La Belgique s’est retrouvée seule", regrette Sophie Wilmès. "Ce fut un grand moment de désillusion", explique-t-elle, rappelant cette période où certains pays surenchérissaient pour mettre la main sur des stocks de masques alors que ceux-ci étaient débarqués des avions sur les tarmacs des aéroports. Il ne faut plus qu’un état européen soit laissé seul dans une crise, plaide Sophie Wilmès. "Nous nous sommes démenés, malgré les difficultés. Le travail a été fait dans des conditions extrêmement difficiles", souligne Sophie Wilmès.

Cette difficulté à s’approvisionner en masques a été très pénalisante pour la Belgique, d’autant plus que notre pays ne disposait plus de stock stratégique. En 2002, un stock de masques avait été constitué pour faire face à une menace bactériologique. Périmé, le stock avait été détruit et n’avait pas été renouvelé. "Il faut des stocks stratégiques, à prévoir, à remplir, mais on a aussi besoin en Belgique et en Europe d’une capacité de production propre", plaide Sophie Wilmès.

Quant aux masques pour le grand public, Sophie Wilmès a tenu à rappeler l’historique des recommandations et des avis d’experts sur cette question. Au départ, l’OMS ne les estimait pas nécessaires. Le port du masque ne faisait pas l’objet de recommandations scientifiques pendant la première moitié de 2020. "Ce n’est que début juin que l’OMS a conseillé les autorités d’encourager le port du masque dans des endroits et des conditions spécifiques", rappelle Sophie Wilmès. Ce n’est qu’à partir de là que le masque est apparu comme un instrument nécessaire dans la stratégie de déconfinement.

Sophie Wilmès est aussi revenue sur la commande de masques Avrox, les masques en tissu qui ont été distribués à la population belge. Ces masques étaient "complètement conformes aux recommandations européennes. La Défense n’a commis aucune erreur", estime Sophie Wilmès.

Si aujourd’hui, les recommandations sur le port du masque sont plus précises et sont assez largement partagées par les experts, si l’on sait quand et comment porter le masque, "rien n’empêche de s’interroger sur les normes en vigueur et de les modifier", plaide Sophie Wilmès, désignant les normes européennes sur la composition des masques en tissu.

Sophie Wilmès plaide aussi pour la constitution d’un stock stratégique de masques à distribuer aux hôpitaux et maisons de repos.

Une crise qui a nécessité de prendre des mesures contraignantes

"Les mesures prises pendant la crise constituent l’exercice le plus visible, car il touche chacun et chacune d’entre nous", estime Sophie Wilmès.

Devant les députés de la Commission "Covid-19", elle est revenue sur les mesures restreignant les libertés. Pour prendre ces mesures, il a fallu tenir compte de la capacité de la population à les comprendre et à les respecter et sur la capacité des autorités à les contrôler, a-t-elle expliqué, parlant d’une "alchimie complexe".

"Le premier confinement était une évidence. Aujourd’hui, il est plus difficile de faire accepter des mesures pourtant moins strictes", estime Sophie Wilmès.
 

Sophie Wilmès défend les mesures d’assouplissement prises en septembre 2020, pas à l’origine de la deuxième vague

Les mesures prises par le Conseil National de Sécurité du 23 septembre 2020 ont-elles favorisé l’émergence de la deuxième vague de l’épidémie en Belgique ? "Le CNS du 23 septembre a parfois été qualifié comme un assouplissement ayant provoqué une deuxième vague. C’est un raccourci", a répondu Sophie Wiblmès, expliquant que les autres pays européens ont aussi connu cette deuxième vague.

Sophie Wilmès défend les assouplissements décidés lors du Conseil National de Sécurité du 23 septembre. De 5 contacts par foyer, on été passé à 5 contacts individuels, par exemple.

"Dans les rapports que nous recevions des experts, on parlait d’une Belgique en "code jaune". Seuls 4% des lits en réanimation étaient occupés à ce moment-là. Nous étions néanmoins préoccupés par l’évolution des chiffres et nous étions prêts à prendre des mesures supplémentaires si nécessaire", a-t-elle expliqué.


Lire aussi : D’une " légère grippe " au " pays le plus touché " : les déclarations, les mesures… et puis les chiffres


"Fin septembre le contexte social a joué un rôle. Les gens en avaient marre des règles et la Belgique était encore un des pays européens ayant pris les mesures les plus draconiennes", explique Sophie Wilmès. "Fin septembre, les règles ont été changées ou adaptées pour être plus cohérentes. La limite de la bulle qui était considérée comme une exception belge devait être repensée", affirme Sophie Wilmès qui épingle aussi les experts qui, à la fin de l’été, s’opposaient dans les médias sur la stratégie à adopter et les assouplissements à accorder ou pas.

Le 18 octobre, on refermait le secteur Horeca. Le 30 octobre, la Belgique rentrait à nouveau en confinement et les contacts sociaux privés étaient limités à une personne.

"On ne peut pas tirer de conclusion sur le Conseil National de Sécurité du mois de septembre et ses conséquences", estime Sophie Wilmès sur ce point.

En conclusion, l’ancienne Première ministre estime que l’expérience accumulée en 2020 devrait permettre d’améliorer la gestion de crise épidémique à l’avenir. "Une gestion de crise parsemée d’embûches, d’échecs, de réussites, qu’on espère ne plus voir se reproduire", conclut Sophie Wilmès.

Réactions des députés qui ont auditionné l’ancienne Première ministref

Les députés membres de la commission spéciale Covid de la Chambre ont diversement apprécié l’intervention et l’action de l’ancienne Première ministre Sophie Wilmès, auditionnée ce vendredi matin.

"Je suis un peu déçue", a lancé la N-VA Kathleen Depoorter. "Vous étiez la personne qui avait la politique entre vos mains, et je n’ai pas vu de capitaine, mais une touriste sur le quai qui voit un navire sombrer et les gens se noyer." Les nationalistes flamands ont notamment rappelé leur volonté d’instaurer une politique de soins de santé "sur mesure" axée sur des ministres de la Santé "flamand et wallon". "Ce qui est excessif est insignifiant", a répondu Michel De Maegd (MR), du même parti que Mme Wilmès. "Il y en a qui ont décidé d’embarquer dans le bateau de la politique politicienne et utilisent cette commission comme tribune pour d’autres intérêts. Je ne suis pas certain que M. Jambon (Ministre-président flamand N-VA et associé à ce titre aux décisions du CNS, ndlr) appréciera d’être catalogué de touriste." Le libéral a également salué la "hauteur de vue" de l’ancienne Première ministre, "sans polémique stérile". "Je ne pense pas qu’une régionalisation totale apportera de l’efficacité. Le virus ne s’arrête pas aux frontières", a renchéri Nathalie Gilson (MR).

Sophie Wilmès a aussi été soutenue par les partenaires de sa coalition, le CD&V et l’Open Vld, le libéral flamand Jasper Pillen saluant un exposé "complet et serein". "Jusqu’où la phase fédérale pourrait-elle aller, notamment sur des compétences régionales ? ", s’est toutefois interrogée Nawal Farih (CD&V). "Est-ce qu’on vous a laissé de la place de gérer ce bateau ? ", s’est pour sa part demandé Marie-Colline Leroy (Ecolo). "Est-ce que tous ces gens ont laissé faire une, et je dis bien une, Première ministre ?"

La députée Ecolo s’est également interrogée sur l’absence de stock stratégique de matériel médical. "Pouvez-vous nous dire, 'oui, nous (la coalition Suédoise, ndlr) avons décidé de ne pas financer la prévention'?", a-t-elle demandé.

L’interrogation était similaire du côté du PTB. "Regrettez-vous les 900 millions d’euros de coupes effectuées dans le secteur de la santé en 2017, alors que vous étiez ministre du Budget ?", a demandé Sofie Merckx, estimant que l’ancienne Première ministre avait lu "une liste d’excuses".

Pour la députée Catherine Fonck (cdH), "tirer les enseignements sur le futur, c’est aussi poser un diagnostic lucide. On a payé un énorme tribut. Les économies dans les soins de santé étaient une erreur." La députée a également rappelé être en faveur d’une refédéralisation de cette compétence.

La tonalité était différente au PS. "Personne ne peut dire qu’il aurait mieux géré la crise et je sais que certains n’hésitent pas à le faire. C’est toujours plus confortable d’être spectateur", a lancé Hervé Rigot. "Lire les événements avec ce que l’on sait aujourd’hui, ce serait de la malhonnêteté intellectuelle." Le socialiste a, à l’inverse des nationalistes flamands, mis en avant le rôle essentiel du fédéral "en matière de coordination". "Des questions restent néanmoins en suspens concernant le manque d’anticipation", a réagi Sophie Rohonyi (DéFI), pointant aussi les économies réalisées par la Suédoise dans les soins de santé.
 

 

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK