Sans-papiers en grève de la faim : "Nous vivons comme des rats dans la ville"

C’est un grand réfectoire de l’ULB. Il y fait sombre. Des dizaines de matelas sont alignés sur le sol, ils sont numérotés et encadrés par des valises et des sacs. Des jeunes hommes pianotent sur leur téléphone ou discutent, certains dorment, somnolent. Des draps séparent le coin "femmes" du reste. Un petit tableau noir décompte les jours de grève : ce jeudi, cela fait 19 jours que la centaine de sans-papiers a débuté une grève de la faim pour revendiquer une régularisation dans un premier temps, des critères clairs et permanents pour celle-ci, dans un second temps.


A lire aussi : Régularisation des sans-papiers : des critères trop flous et trop d’arbitraire ?


D’autres bâtiments sont occupés : la VUB et l’église du Béguinage. Après plusieurs mois d’actions, de manifestations et de rencontres, ces sans-papiers disent ne pas avoir d’autres choix que cette grève de la faim. Le coronavirus a frappé durement les secteurs dans lesquels ils travaillent et ils se sont retrouvés sans moyens, sans filet, sans protection.

Qui sont-ils ? Quel est leur parcours ? Parmi les quelque 400 grévistes, trois d’entre eux ont accepté de se raconter.

Hassan, 53 ans, en Belgique depuis 11 ans

5 images
© Tous droits réservés

Il faut s’enfoncer dans le réfectoire de l’ULB sur le campus de La Plaine pour retrouver Hassan, 53 ans. Casquette vissée sur la tête, il a les yeux rivés sur son smartphone.

Nous ne cherchons pas la charité, mais des papiers

D’emblée, il donne le ton : "Nous ne cherchons pas la charité, nous sommes des travailleurs. Ce que nous voulons, ce sont des papiers". Hassan a quitté son pays d’origine, le Maroc, début des années 2000. Sept ans en Espagne, un détour par l’Allemagne. Il vit en Belgique depuis bientôt 11 ans. Ou plutôt, il vivote, en travaillant deux ou trois jours au Marché des Abattoirs, "pour payer mon logement, des vêtements". Il partage sa chambre avec d’autres personnes. 150 euros par mois, "parce que la rue, ce n’est pas possible".

Le manque de perspectives, c’est ce qui l’a poussé à quitter son pays, "J’ai étudié 6 ans à l’université, en sociologie", sourit-il. "J’ai cherché du travail, mais en vain. La bureaucratie du Maroc ! Je n’avais jamais pensé à partir à l’étranger, puis j’ai rencontré trop de difficultés, ma situation restait à zéro, je suis parti".

La mort, ce sera mieux

En Belgique, Hassan n’a jamais introduit de dossier pour être régularisé. Il faut payer une redevance de plus de 300 euros et par ailleurs, "Je n’ai pas d’adresse. Je ne peux pas me domicilier où j’habite. Je peux juste y dormir. Il existe un dossier, avec un avocat, mais j’ai un problème d’adresse".

Lors de notre rencontre, ce jeudi 10 juin, Hassan ne s’est plus alimenté depuis 19 jours. Il boit de l’eau avec un peu de sucre, du thé.

"Je suis allée à l’hôpital Saint-Michel il y a cinq jours, mon cœur s’est emballé. Cela dit, je me sens bien, en comparaison avec certains. Qu’est-ce que va faire le gouvernement avec toutes ces personnes ? J’aimerais dire une chose : certaines personnes vont rester ici jusqu’à mourir. Parce que la mort, c’est mieux. Il y a du travail ici pourtant, mais où sont les papiers ? Nous sommes comme des esclaves".

 

Kiran, 37 ans, en Belgique depuis 16 ans

5 images
Kiran (en blanc sur la photo) est d’origine népalaise, en Belgique depuis 16 ans © Tous droits réservés

L’histoire belge de Kiran commence en 2005, quand il fuit son pays, le Népal.

Rien n’a fonctionné

"Je devais fuir mon pays en raison de problèmes politiques, lors la révolution maoïste. J’ai demandé l’asile. En attendant, j’ai commencé à vivre en Belgique, à me former, à travailler. Après trois ans, on m’a répondu que je n’avais pas assez de preuves officielles du danger que j’encourrais au Népal. J’ai alors essayé avec l’article 9 bis (pour une demande de séjour "humanitaire", ndlr) puis avec un permis de travail mais rien n’a fonctionné".

En 2009, Kiran a été expulsé, "mais je suis revenu, aidé par des amis belges". Il dit avoir redemandé pour la seconde fois l’asile en Belgique, puis ensuite avoir suivi une formation au Brussels Business Institute, pour travailler dans l’Horeca. "Je suis vraiment devenu professionnel, en salle comme en cuisine. Malheureusement, je ne peux pas le montrer".

On voudrait juste une vie digne

En 16 ans, Kiran a rencontré son épouse, sans-papiers elle aussi, "Je dis épouse, mais légalement, on n’a pas pu formaliser notre relation". Leur petite fille de 5 ans est à l’école en néerlandais. "Elle ne parle même pas ma langue, elle l’apprendra quand elle le voudra. Je lui parle très peu de ma culture, ma religion, je veux qu’elle s’intègre ici".

Avec trois amis népalais, tous en Belgique depuis une dizaine d’années, Kiran a donc décidé de participer à cette grève de la faim. "On voudrait juste une vie digne. J’ai 37 ans, j’aime cette société, ses gens, mais je n’ai pas d’existence légale. Dans cette ville, nous vivons comme des rats. Dans cette ville moderne, c’est une vie très rude que nous vivons".

Kiran explique encore qu’il est fatigué d’avoir peur et de sans cesse quémander de l’aide à ses amis : "Je n’ai pas de compte en banque, alors, pour payer les factures, l’école, je dois demander à des amis. Ils sont d’accord de m’aider. Une fois, deux fois ? Mais ça va durer toute la vie ? C’est impossible d’épauler quelqu’un pendant 16 ans !". Il conclut qu’il a encore la force de se battre, parce qu’il poursuit le rêve de vivre ici, dignement.

 

Karima, 45 ans, en Belgique depuis 10 ans

5 images
© Tous droits réservés

A quelques pas de l’occupation de l’ULB, une soixantaine de sans-papiers s’est installée dans un local de la VUB. La majorité est d’origine marocaine, on compte aussi un Afghan, cinq Pakistanais et un Indien. Au fond du local, le coin "femmes". Une maman donne à manger à son petit garçon, la télévision diffuse un dessin animé sans que personne ne le regarde vraiment.

Pour travailler de manière honnête

Karima accepte de nous parler. Elle vit ici, avec sept autres femmes, depuis plus de trois mois. Elle est en grève de la faim depuis 19 jours. Ses traits sont tirés par la fatigue. "On est ici pour que les choses bougent, pour régler notre situation", explique-t-elle. "Moi je suis ici depuis 10 ans. J’ai tenté la régularisation avec l’article 9 bis, mais cela a été refusé. J’ai introduit un recours au Conseil du contentieux des étrangers. Refus encore. J’ai pourtant donné toutes les preuves que l’on me demandait".

5 images
Pancarte réalisée lors d’une manifestation de sans-papiers début mai © BELGA PHOTO ANTONY GEVAERT

"On a besoin d’une carte pour que chacun puisse travailler de manière légale et honnête. Quand on travaille au noir, les patrons en profitent. Par exemple, je travaille dans la restauration, en cuisine. On me paie une vingtaine d’euros pour 5-6 heures. C'est juste pour 'dépanner ma vie'", souffle Karima, qui dit avoir un diplôme de comptable. Au Maroc, elle travaillait dans l’import-export.

Notre vie est ici

Depuis le début de grève de la faim, la journée s’écoule lentement, "On boit juste de l’eau, avec un peu de sucre, du thé, du café. On a des vertiges, l’estomac est vide, mais on n’a pas le choix. Après plus de dix ans, parfois moins, parfois plus, notre vie est ici".

Autre rencontre avec Mehdi, sans-papier en grève de la faim à l'église du Béguinage 

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK