Rudi Vervoort: "Il est évident qu'ils ne partent pas majoritairement d'Uccle"

La Région de Bruxelles, et plus particulièrement la commune de Molenbeek-Saint-Jean, semble désormais inscrite sur la carte du monde comme "base arrière du terrorisme en Europe". Une image bien difficile à supporter pour la population locale, et pour le ministre-président de la Région Bruxelles-Capitale, Rudi Vervoort, invité de Matin Première ce mardi.

Les actions policières se sont multipliées dans la capitale depuis les attentats de Paris vendredi soir. Le niveau d'alerte a été relevé. La sécurité a été renforcée en plusieurs endroits. Provoquant jusqu'à l'annulation du match de football Belgique-Espagne qui devait se tenir ce mardi soir au Stade Roi Baudouin. 

Il n'y avait pourtant "pas particulièrement" de menaces précises contre l'événement, indique le socialiste Rudi Vervoort, "mais on sait qu'un homme est toujours dans la nature (Salah Abdeslam, ndlr). Et l'objectif numéro un aujourd'hui est de l'arrêter. Les services spécialisés ont estimé que le risque était trop grand de maintenir le match".

"Mais l'intention n'est pas pour autant d'annuler, à répétition, les activités. Ce ne serait pas un bon message à la population", assure le ministre-président bruxellois, ajoutant qu'il ne faut "pas s'enfermer dans la peur", mais plutôt "continuer à développer et à vivre notre vie à nous".

Le contraste est tout de même saisissant avec le stade de Wembley où le match France-Angleterre se jouera bel et bien ce mardi soir. Comme un message de défiance à l'égard des terroristes. "Oui, répond-il. Mais il y a un risque très particulier actuellement, qu'il faut pouvoir régler."

Le terrorisme à Bruxelles ? "Des chiffres plutôt positifs"

Et ce risque, depuis vendredi, il vient, aux yeux de monde, de Molenbeek-Saint-Jean. La commune bruxelloise de Molenbeek, où se croisent manifestement les routes des djihadistes en Europe. Le Premier ministre Charles Michel lui-même a estimé que l'on payait là la facture de ce qui n'a pas été fait par le passé.

Rudi Vervoort balaie : "Je pense que le moment n'est pas à se lancer dans ce type de polémique; je crois qu'aujourd'hui l'unité doit prévaloir, nous poursuivons tous le même objectif. En tant que ministre-président, ce qui m'importe c'est de travailler avec les 19 bourgmestres, c'est de travailler avec les autorités judiciaires et policières, et puis travailler avec l'ensemble des acteurs bruxellois, pour faire en sorte que nos politiques portent leurs fruits à moyen et à long terme".

L'unité des autorités, l'unité de Bruxelles, l'unité des 19 communes. Oui, mais. Que Rudi Vervoort le veuille ou non, Molenbeek et sa gestion, essentiellement par les autorités communales, sont pointés du doigt. Philippe Moureaux, l'ancien bourgmestre socialiste de la commune n'a, disent certains, pas fait assez. Il y a une responsabilité locale. Certes, mais, pour le ministre-président bruxellois, ce n'est pas la seule, surtout en matière de terrorisme.

"Si on doit faire le constat en matière de lutte contre le terrorisme, ce sont de multiples acteurs qui interviennent, mais c'est d'abord et avant tout les services judiciaires, les services spécialisés. Les chiffres que nous avons sur le terrorisme à Bruxelles sont plutôt positifs : 90% des dossiers terroristes ont abouti à des condamnations ici à Bruxelles, dans l'arrondissement judiciaire."

Il y a une évidence sociologique : ce n'est pas de Uccle qu'ils vont majoritairement partir, on se font dans la masse bien évidemment.

"Il y a une évidence sociologique : ce n'est pas de Uccle qu'ils vont majoritairement partir, on se font dans la masse bien évidemment. Après, c'est la surveillance, le suivi des personnes qui sont en situation soit de radicalisation, soit de dangerosité. C'est vrai que le phénomène est extrêmement complexe à appréhender, il n'est pas nouveau, il obéit à des espèces de sinusoïdes, avec des moments où il y a un accroissement du rythme, on est en plein dedans maintenant."

Alors que faire au niveau communal ? "Il faut mener une approche globale et transversale… Quels sont aujourd'hui les moyens dont disposent les bourgmestres pour fermer ces mosquées radicales ? Ils sont assez limités. Il y a une liberté de culte qui est reconnue. On doit toujours rechercher l'équilibre entre garantir les libertés publiques et, en même temps, assurer la sécurité publique. Les bourgmestres sont relativement démunis, ne fut-ce que parce qu'ils ne disposent pas de toutes les informations. Quand vous discutez avec la Sûreté de l'État, on vous : 'Le problème est connu, mais c'est nous qui le traitons, ne vous en occupez pas, parce qu'on suit cette mosquée, ou on suit cette filière'. Il y a un véritable besoin aujourd'hui – j'en suis intiment convaincu – qu'il y ait une circulation d'informations, une meilleure coordination entre l'ensemble des acteurs. L'objectif que nous poursuivons est le même."

"Le Molenbeek d'aujourd'hui n'est jamais que le Molenbeek populaire d'avant-guerre"

Reste que la gestion passée est remise en cause. Si c'était à refaire, Rudi Vervoort, le reconnaît, il ne ferait pas "la même chose, certainement pas". Mais il ajoute : Est-ce que l'intention était louable ? Oui, certainement. Je pense qu'il y avait une véritable intention d'assurer l'intégration de ces populations, de les amener à l'emploi... C'est ça le véritable objectif."

"Qu'il y ait un phénomène de ghettoïsation, oui, il y a une réalité territoriale : le Molenbeek aujourd'hui n'est jamais que le Molenbeek populaire d'avant-guerre, industriel. Ce sont d'autres populations qui ont pris la place des populations ouvrières. Il y a une certaine forme de déterminisme lié à la topographie des quartiers. Ça ne changera pas. Ma commune (Evere, ndlr) ne changera pas non plus en terme de typologie de population. Simplement, l'origine des populations a évolué. L'approche que nous devons avoir aujourd'hui comme responsables politiques, comme acteurs bruxellois, c'est évidement de briser cette fracture."

"Héritiers des politiques qui ont été menées ces 20 ou 30 dernières années"

Néanmoins, il dit "assumer pleinement" la situation de Bruxelles aujourd'hui. Tout en nuançant : "La vie bruxelloise ne se résume pas aux années Moureaux. C'est un homme politique incontournable, comme l'est Charles Picqué, comme le sont d'autres hommes politiques."

Et bien entendu, le parti socialiste n'est pas le seul à blâmer. "Je pense qu'aujourd'hui nous sommes héritiers des politiques qui ont été menées ces 20 ou 30 dernières années, et pas uniquement par le parti socialiste, rappelons-le aussi – le parti socialiste représente au mieux 25 à 27% de l'électorat, il ne faut donc pas non plus exagérer; et à Molenbeek, nous avons toujours été en partenariat avec d'autres formations politiques. Rentrer dans ce petit jeu politique, je ne pense pas que ce soit ce que la population attend."

Il faut donc repenser la gestion de ce problème au niveau local. Pour ce faire, Rudi Vervoort a rencontré lundi les acteurs policiers et judiciaires pour faire en sorte que "tout le monde soit mis au même niveau d'informations par rapport aux événements que nous connaissons". Ce mardi, lors de la réunion qu'il aura avec les 19 bourgmestres de Bruxelles, le ministre-président veut d'abord entendre leurs attentes par rapport au phénomène de radicalisation, "pour pouvoir l'appréhender avec la police locale, pour pouvoir faire de la véritable recherche de terrain, de proximité, et essayer de créer des filières d'informations", ajoutant que la Région avait un rôle à jouer.

"Si des mesures doivent être prises, je pense que c'est une meilleure articulation sans doute entre le policier et le judiciaire pour faire en sorte que celui qui est identifié soit poursuivi demain. Sur l'objectif, nous sommes tous d'accord. Mais pas stigmatiser une commune, il faut avoir une pensée pour l'ensemble des Molenbeekois qui se demandent une fois encore ce qu'il leur arrive. L'image que l'on en donne ne correspond, et de loin, pas à la réalité. Il faut le dire aussi."

Morcellement inefficace ?

La N-VA a lancé l'idée : une seule zone de police serait plus efficace pour Bruxelles que l'actuel morcellement des responsabilités qui, selon eux, serait peut-être à l'origine du problème de suivi des personnes radicalisées aujourd'hui.

Rudi Vervoort rejette ce constat : "Non, ce n'est vrai. Effectivement que c'est un défi de travailler (ensemble). C'est toujours plus facile avec un seul qui décide, mais, la démocratie, c'est autre chose. Le modèle bruxellois a fait ses preuves; il a ses faiblesses, mais il a aussi fait ses preuves. Et, moi, c'est ce modèle-là que je veux défendre", conclut-il.

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