Robert Schuman, l'un des fondateurs de l’Union européenne, sera-t-il un jour béatifié ?

Cela fait plus de trente ans que le dossier en béatification de Robert Schuman a été lancé par le diocèse de Metz, où repose l’ancien homme d’Etat. Robert Schuman était animé par une profonde mais discrète foi catholique. Son dossier, examiné au Vatican, vient de franchir une étape, puisque le Pape François a autorisé la Congrégation pour la cause des Saints à promulguer les décrets concernant "les vertus héroïques du serf de Dieu Robert Schuman".

Robert Schuman, l'un des fondateurs de l’Union européenne est donc désormais, aux yeux de l’Eglise, un "vénérable". La prochaine étape pourrait être la béatification. Mais pour devenir "Bienheureux", il y a des conditions. Nous avons contacté trois spécialistes belges du droit canon qui ont accepté de répondre à nos questions, mais qui ont préféré ne pas être nommés dans l’article. Le droit canon est une matière sensible, précise, où la prudence dans les propos semble de mise.

La voie "classique" vers la béatification

La première étape est la reconnaissance des "vertus héroïques" de l’intéressé. Dans le cas de Robert Schuman, ces vertus héroïques ont été reconnues par l’Eglise catholique comme l’attestent les décrets promulgués par la Congrégation pour la cause des Saints. Le rôle qu’a joué Robert Schuman dans la construction européenne et, plus particulièrement, dans le rapprochement entre la France et l’Allemagne, au lendemain de la seconde guerre mondiale justifie cette reconnaissance de "vertus héroïque". Robert Schuman est considéré comme l’un des grands architectes de l’Union européenne. Réconciliateur de la France et de l’Allemagne, son discours du 9 mai 1950 a marqué la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier, le premier pas vers la naissance de l’Union européenne.

Une procédure longue et complexe

Le chemin vers une béatification est long. Dans le cas de Robert Schuman, le dossier en béatification a été lancé, il y a plus de trente ans, par le diocèse de Metz où l’homme politique est mort en 1963. C’est une procédure longue et complexe. Il faut rassembler des documents, recueillir des témoignages qui permettent d’attester de la grande foi de la personne que l’on cherche à faire béatifier, à l’image d’une instruction judiciaire. La procédure est régie par le Droit canon de l’Eglise catholique. On parle de "procès de béatification". Celui de Robert Schuman a été ouvert en 1991 par l’évêque de Metz. Ce procès a été clôturé en 2004. C’est à cette date que le dossier a été envoyé au Vatican où la Commission pour la Cause des Saints l’a étudié. Nous sommes 17 ans plus tard, les "vertus héroïques" de Robert Schuman sont reconnues, mais ce dernier n’est pas encore béatifié.


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A la recherche du miracle

La "voie royale" vers la béatification, c’est le miracle, nous explique un professeur de Droit canon. Il est donc fréquent que ceux qui introduisent une demande de béatification "cherchent" l’existence de miracles en lien avec la personne à béatifier, ce qui selon les cas peut être difficile à trouver et à prouver. Si l’on parvient à prouver l’existence d’un deuxième miracle et qu’il est validé par le Vatican, alors la béatification a de bonnes chances d’aboutir. Dans le cas de Robert Schuman, il semble peu évident qu’on trouve, à ce stade, un miracle.

Cependant, ne trouve pas de miracles qui veut. Le miracle sait se faire attendre. "Le miracle est conçu dans la procédure comme étant un clin d’œil du ciel qui veut dire que oui, il (la personnalité) peut être reconnue comme quelqu’un qui peut être cité en exemple", explique un professeur de Droit canon. "On attend qu’il y ait un signe du ciel qui sera finement examiné", précise ce professeur qui signale, au passage, que dans l’Évangile, "il y a des démons qui font des miracles".

"Il ne faut pas que n’importe qui surgisse comme ça en disant un jour qu’elle a été guérie grâce à l’intercession de Robert Schuman. Cela sera passé au peigne fin, il faut que ça soit des guérisons inexpliquées et qu’on ait la preuve que la personne s’était mise à invoquer le futur candidat bienheureux", poursuit le professeur de droit canon.

Selon ce professeur, le dossier d’enquête risque ainsi d’être mis au frigo "tant que le miracle n’arrive pas".

Les autres voies vers la béatification

En l’absence de miracles, il existe d’autres possibilités pour qu’une personne soit reconnue "bienheureuse" par l’Eglise. Ainsi, le "martyr" ouvre la voie vers une béatification. On parle ici d’une personne qui a été tuée au nom de la foi chrétienne. On peut citer les "martyrs du Japon", des chrétiens crucifiés au Japon au 16e siècle ou encore des prêtres français, massacrés pendant la Révolution française.

Plus récemment, l’Eglise catholique permet aussi de béatifier des personnes "mortes dans le cadre de la sauvegarde de la foi", c’est-à-dire des personnes qui, fortes de leur foi et de leurs convictions chrétiennes, se seraient sacrifiées pour d’autres jusqu’à mourir.

Aucune de ces deux voies ne concerne Robert Schuman.

Le "mérite exceptionnel" peut suffire à être béatifié

Sans être à l’origine de miracles, sans être un martyr ou sans sacrifier sa vie pour d’autres, il y a malgré tout moyen d’être béatifié : le "mérite exceptionnel". Le fait que la personne soit plébiscitée peut permettre d’envisager une béatification. "Une sorte de mouvement de dévotion, un mouvement de foule, un pèlerinage n’est pas une condition absolue", nous confie un professeur de Droit canon, mais cela peut aider.

Il y a des exemples de personnes béatifiées dans ces conditions. On peut citer le Père Jean-Joseph Lataste, un prêtre qui, au 19e siècle fut très actif auprès des prisonniers et les aidant à se réinsérer. Il fut déclaré vénérable en 2007 et béatifié en 2012 par le Pape Benoît XVI.


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Cela dit, même si les qualités de Robert Schuman sont reconnues, même si l’unification européenne a contribué au retour de la paix en Europe après la deuxième guerre mondiale, rien ne dit que cela suffirait à permettre la béatification.

Sanctification et politique ne font pas bon ménage

Certains restent sceptiques. Un professeur de Droit canon, qui préfère ne pas être cité nommément n’est pas sûr que la béatification de Robert Schuman aboutisse, "parce que c’est un homme politique et que sanctification et politique ne font pas bon ménage". "Si on sanctifie Robert Schuman, cela a aussi des répercussions politiques, parce que sanctifier le fondateur de l’Europe dans une religion qui est l’Église catholique, c’est un peu de la récupération", nous dit-il.

"Pour des personnes qui ont eu un parcours politique, comme Robert Schuman, cet aspect d’opportunité ou pas de le proclamer bienheureux un jour, si toutes les conditions sont remplies au niveau du droit canon, serait soupesé", estime un autre spécialiste du droit canon.

Car "même des années après leur mort, certains hommes politiques peuvent devenir des étendards de mouvements. C’est pour ça qu’il faut être extrêmement prudent dans l’Eglise", recommande un professeur de droit canon.

L’avenir dira si Robert Schuman deviendra un jour "Bienheureux" et pourquoi pas, ensuite "Saint". On le voit, le chemin pour y parvenir est long et tortueux. Il faut aussi garder à l’esprit que le Pape a toujours la possibilité de trancher et d’interpréter ou réinterpréter le Droit canon, même si, là aussi, il est très probable que le pape sera très prudent avant de faire une exception à des règles de procédure très minutieuses.

Archive JT : les 60 ans du traité de Rome (sujet du 24 mars 2017)

Un reportage de Valérie Dupont

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