Rétro politique 2014: les négociations francophones

Le lendemain du scrutin, le lundi 26 mai, Charles Michel et Laurette Onkelinx arrivent ensemble dans le studio de " Matin Première ". Ils se font la bise. Olivier Maingain est, lui, sur un nuage. Le FDF arrive en 3e position dans la capitale, devant le CDH. La moustache d’Olivier Deleuze fait grise mine. C’est la bérézina pour Ecolo.

Le camp francophone en lambeaux

A quelques minutes du direct, tous scrutent les résultats. Les derniers chiffres viennent de tomber. Le Parti Socialiste sort premier des urnes à Bruxelles. Au micro de Bertrand Henne, chacun rappelle qu’il est "disponible". Il est beaucoup question de la N-VA. Laurette Onkelinx martèle : elle veut une " coalition progressiste ", elle insiste sur le " respect des engagements électoraux ". Le président du MR glisse, confiant, à la sortie : " C’est normal, elle ne peut pas dire le contraire un jour après le scrutin. Mais on ne peut pas nier que le MR a gagné les élections. "

Rapidement dans la journée, le PS désigne les formateurs régionaux. Laurette Onkelinx mène les discussions pour la Région bruxelloise, Paul Magnette et Elio Di Rupo lancent les pourparlers wallons. C’est ce qui avait été convenu entre partis francophones : la première formation politique sortie des urnes aurait la possibilité d’entamer les rencontres. " Les rapports sont courtois, mais pas chaleureux ", dit-on au MR. En fait, les jeux sont très ouverts. Une " tripartite classique " (PS, MR, CDH) est possible, mais le CDH n’en veut pas. Il est aussi question d’une " violette " : une coalition très stable entre socialistes et libéraux pour assurer la continuité de la réforme de l’Etat. Toutes les options sont envisagées. Tout le monde parle avec tout le monde.

Le coup de téléphone

La rencontre était censée rester secrète. Le mardi 27 mai, Charles Michel invite en toute discrétion Benoît Lutgen à son domicile. Autour d’un verre, les deux présidents discutent des différents scénarios sur la table. Ils évoquent notamment l’idée de se passer des socialistes. Mathématiquement, une très courte majorité est possible. " On a convenu de garder une relation très proche dans le processus de formation des gouvernements, raconte Charles Michel. On avait le sentiment tous les deux que le PS était un facteur de blocage, d’immobilisme. " Cette option, sans les socialistes, nécessite la présence des FDF à Bruxelles et en fédération Wallonie-Bruxelles. Charles Michel est chargé d’appeler Olivier Maingain. Y a-t-il eu un contact ? Qui a appelé qui ? Les versions divergent. Olivier Maingain jure de ne jamais avoir reçu de coup de fil. Charles Michel assure avoir appelé le président des FDF. Benoît Lutgen, lui, se braque. Pourquoi le MR n’essaye-t-il pas l’option sans le PS ? Le président du CDH perd patience. C’est la rupture de confiance. Benoit Lutgen décode l’attitude du président du MR : " Si Charles Michel n’appelle pas Olivier Maingain, c’est soit qu’il a choisi l’opposition soit qu’il essaie quelque chose avec le Parti Socialiste "

Un tremblement au MR

A Bruxelles, les négociations avancent rapidement. Laurette Onkelinx reçoit tous les présidents, mais sa préférence va vers le CDH et les FDF. " Personne n’est dupe, il y avait un pré-accord électoral entre le PS et le FDF ", enrage Charles Michel. " Jamais ! Aucun accord ! ", rétorque Olivier Maingain. La partie de Stratego qui se joue à Namur est plus complexe. L’entente entre Charles Michel et Benoît Lutgen se dégrade. Le président du CDH le fait d’ailleurs savoir au Parti Socialiste. Le fameux dîner secret le devient de moins en moins.

Le mercredi 4 juin, tôt le matin, Benoît Lutgen reçoit un sms de Paul Magnette, " On veut te voir ". Le président du CDH ne se précipite pas. " Ne jamais montrer que l’on est pressé en politique ". Le PS insiste et lui demande de venir à Bruxelles, boulevard de l’Empereur, au siège du parti. Benoît Lutgen comprend que le rendez-vous est important. Les socialistes et les humanistes vont bâtir leur union pour lancer la formation des gouvernements wallons et en fédération Wallonie-Bruxelles. Le lendemain, le jeudi 5 juin, à la surprise générale, une conférence de presse est annoncée. Trois partis (FDF, CDH et PS) entament des négociations. Les libéraux sont écartés, susceptibles de valser dans l’opposition régionale pour cinq années supplémentaires. C’est un tremblement de terre pour le MR.

Réaction flamande

Personne n’a vu venir ce coup-là. Pendant la campagne électorale, Paul Magnette a déclaré qu’il fallait d’abord éclaircir la situation au fédéral, avant de négocier des gouvernements régionaux. En accélérant le tempo côté francophone, PS CDH et FDF déchirent cette stratégie. Charles Michel n’en revient pas, il bouillonne de colère. Les libéraux organisent un point presse. " C’est un pas vers le confédéralisme." En Flandre également, c’est la stupéfaction. L’annonce des trois partenaires francophones change totalement la donne. Jusqu’ici, les chrétiens-démocrates du CD&V avaient tempéré les ardeurs de la N-VA, exigeant des négociations parallèles entre le fédéral et les régions. Les francophones en ont décidé autrement. Le vendredi 6 juin, Bart De Wever et Kris Peeters annoncent le début de leur négociation côté flamand. Désormais, c’est chacun dans son camp.

Les discussions, tant en Wallonie qu’à Bruxelles, se déroulent sans incident. Tous espèrent que leur gouvernement sera sur pied pour le 21 juillet. Tous craignent aussi que la situation au niveau fédéral ne vienne polluer l’ambiance régionale. Car, rue de la Loi, c’est le brouillard. Aucune coalition ne se dégage. Les socialistes ont été mis hors course. Le CDH, partenaire régional des socialistes, est sollicité pour former un gouvernement fédéral de centre-droit. Benoît Lutgen repoussera plusieurs fois les avances. Les libéraux, qui ont la main au niveau fédéral, tentent encore et toujours de renverser la situation au niveau régional. La partie n’est pas terminée.

Le dîner de cons

Dans les locaux du MR à Namur, le samedi 12 juillet, Charles Michel invite le Parti socialiste et le CDH pour une " réunion de la dernière chance ". Benoît Lutgen, Elio Di Rupo et Paul Magnette ont accepté la rencontre. " C’était un vrai dîner de cons. Et j’étais le con ", raconte Charles Michel. Le président du MR propose à ses homologues une " tripartite classique " à tous les niveaux de pouvoir. Ses interlocuteurs ne le croient pas. " On ne savait pas qui on avait en face de nous ! Le formateur fédéral, le président du MR… ", raconte l’un. " On n’a jamais eu la garantie qu’on formerait une coalition sans la N-VA au niveau fédéral ". Le ton est moqueur. Les quatre hommes se quittent. " Je reprends alors ma voiture et je remonte sur l’E411 vers Wavre, raconte Charles Michel. Je me rends compte que les derniers millimètres d’espoir se ferment totalement. " Il ne reste plus qu’une seule option. Le MR ira dans l’opposition au niveau régional mais va se lancer, seul, dans les négociations fédérales.

Deux jours plus tard, un accord est annoncé à Bruxelles. Le 18 juillet, c’est au tour de la Wallonie et de la fédération Wallonie-Bruxelles. Désormais, côté francophone, une coalition de partis de centre-gauche gouverne les entités fédérées. Un gouvernement fédéral de centre-droit est en gestation. La situation politique est clarifiée. Les uns sont dans l’opposition, les autres dans la majorité. Les rôles s’inversent en fonction du niveau de pouvoir. La bataille ne fait que commencer.

Thomas Gadisseux

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