Retourner voter dans quelques mois, un scénario crédible?

"On en parle parce que les journalistes en parlent", glisse un proche des négociations quand on lui soumet le scénario de retourner aux urnes en janvier 2020, comme l’évoque Le Soir ce matin. L’idée serait la suivante : devant l’échec des négociations, il faut retourner voter pour offrir de nouvelles possibilités de coalition aux négociateurs. Mais est-ce vraiment possible ? La question se pose constitutionnellement et politiquement.

D’abord, du point de vue constitutionnel, le fait de ne pas arriver à mettre d’accord assez de partis pour former un gouvernement ne suffit pas à convoquer de nouvelles élections. "Car pour retourner aux urnes, il faut… une majorité, rappelle Caroline Sägesser, chargée de recherche au Crisp. L’article 46 de la Constitution explique bien que c’est la Chambre, à la majorité de ses membres qui doit voter sa dissolution." Et donc, il faut que des partis représentant au moins 76 députés sur 150 se mettent d’accord sur de nouvelles élections. Ce sur quoi certains ironisent : "quitte à former une majorité, autant que ce soit pour former un gouvernement".

"En fait, il y a deux façons d’arriver à une dissolution des chambres, complète Mathias El Berhoumi, constitutionnaliste à l'université Saint-Louis. Soit le gouvernement, le Sénat et la Chambre se mettent d’accord sur une liste d’articles de la constitution ouverts à révision. Soit une motion de méfiance ou de confiance est votée par le parlement contre le gouvernement. Mais dans les deux cas, le gouvernement et le parlement doivent être d’accord, ce qui implique une majorité dans les deux cas."

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C'est bien la Chambre, et uniquement la Chambre, qui a le pouvoir de se dissoudre et convoquer de nouvelles élections. © NICOLAS MAETERLINCK - BELGA

"La dernière solution que personne ne veut"

S’il faut au moins 76 députés d’accord pour dissoudre le parlement, comptons les partis qui auraient intérêt à retourner aux élections. "Le seul qui pourrait sortir plus fort d’un nouveau scrutin, c’est le Vlaams Belang", prédit Caroline Sägesser. Une proche des négociations ose aller un pas plus loin. "Si le Vlaams Belang monte, c’est que la N-VA descend. Les nationalistes n’ont donc pas intérêt à aller aux urnes. Le PS qui discute avec le MR en Wallonie et qui pourrait rencontrer la N-VA dans les prochaines semaines, cela pourrait aussi les pénaliser si on revotait. Du côté écologiste, il semble que la vague verte soit un peu retombée après le bon score aux élections. Il n’y a plus eu de manifestation pour le climat depuis les élections, l’événement au Pukkelpop semble avoir libéré une expression critique vis-à-vis des jeunes activistes pour le climat et, chez Ecolo, c’est un peu la cacophonie avec l’élection pour la présidence. Bref, Ecolo n’y gagnerait pas non plus."

Autrement dit, avec 58 élus fondamentalement contre (N-VA, PS et Ecolo) et les 18 du Vlaams Belang, on est loin d’une majorité pour voter une dissolution des Chambres. Et les autres partis ? "Le cdH pourrait légèrement remonter, le PTB pourrait profiter d’une baisse du PS, mais pourrait aussi être sanctionné pour ne pas avoir accepté de monter dans un gouvernement de gauche en Wallonie. Le MR est plutôt constructif donc on peut supposer un léger regain mais globalement, pas grand monde n’y gagnerait", résume ce proche des négociations. Et côté flamand ? "C’est la dernière solution que personne ne veut. Tous les partis traditionnels savent que le Belang monterait donc tous les partis traditionnels ont peur des élections", nous souffle-t-on.

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Encore une grande victoire du Vlaams Belang en cas de nouvelles élections ? © JONAS ROOSENS - BELGA

"En Belgique, les partis ont peur de déranger le citoyen pour aller voter"

La peur des élections est accentuée par un autre phénomène relève Caroline Sägesser. "En Belgique, le vote est obligatoire donc ce serait la troisième fois en un peu plus d’un an qu’on rappellerait aux urnes les citoyens. Les partis ont peur de déranger de l’électeur. Et en plus, on les rappellerait pour leur dire "qu’ils ont mal voté et qu’il faut recommencer". Les partis craignent donc une mauvaise réaction du citoyen qui se traduirait par un vote blanc, nul ou extrême."

La libérale Sophie Wilmès écartait cette idée de retourner voter avec une métaphore dans la DH. "Ce serait comme jouer à la belote et demander au donneur de redistribuer les cartes jusqu’à ce que l’on ait une bonne main", disait-elle. Et un insider embraye. "Regardez le Royaume-Uni après le Brexit. Certains demandaient à revoter pour que le résultat convienne à ceux qui veulent rester dans l’Union. On est trois ans après et il n’y a toujours pas eu de second référendum."

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Pour la ministre Sophie Wilmès (MR), revoter "serait comme jouer à la belote et demander au donneur de redistribuer les cartes jusqu’à ce que l’on ait une bonne main". © BENOIT DOPPAGNE - BELGA

Pour ne pas changer les cartes, il faut changer de jeu

Bref, autant les observateurs que les insiders de la politique ne croient pas à de nouvelles élections pour aider à former un gouvernement. En revanche, un autre scénario se dessine. "Imaginons qu’arrive, à un moment, sur la table une discussion institutionnelle et que l’on parle d’une 7e réforme de l’Etat. Dans ce cas, il faudrait modifier la constitution et le retour aux urnes est obligatoire d’un point de vue constitutionnel", fait remarquer Caroline Sägesser. Et dans ce cas, pour reprendre l’expression de Sophie Wilmès, on ne rebat pas les cartes de la belote mais on change carrément le jeu auquel on joue. "On demanderait au peuple de se prononcer sur cette "Nouvelle Belgique" et non plus sur quels partis nous voulons au pouvoir", précise la chercheuse du Crisp.

La troisième option: le gouvernement miroir

"Mais on en est encore très loin, tempère Caroline Sägesser. On n’a même pas encore commencé à négocier"."La Bourguignonne (N-VA, MR, Open Vld, PS, Sp.a éventuellement augmentée du CD&V) est mal partie, mais pas encore enterrée, ajoute un proche des négociations. On n’a pas encore essayé l’arc-en-ciel (PS, Sp.a, MR, Open Vld, Ecolo, Groen, éventuellement augmenté du CD&V). Et il y a même une troisième option : celle du gouvernement miroir où les coalitions flamande et wallonne se rejoindraient au fédéral. Il faudrait donc d’abord fermer toutes ces portes avant de parler de nouvelles élections." Côté flamand, on serait même d’accord de participer à un gouvernement de programme : on se met d’accord sur un programme de gouvernement, en cherchant des convergences point par point, avant de voir qui participerait à ce gouvernement. Tout ça pour éviter le retour aux urnes.

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