Remplacement des F-16: "Est-ce que ça a encore du sens en Belgique d'investir dans 34 avions de combat ?"

"Enfin, la vraie raison, le secret de polichinelle qui fait qu'on a choisi le F-35 c'est que c'est le seul avion parmi ceux qui étaient proposés qui était capable d'emporter une bombe nucléaire, c'est-à-dire la petite bombe nucléaire, la bombe B-61 qu'on continue à cacher à Kleine-Brogel", avance François Gemenne.
"Enfin, la vraie raison, le secret de polichinelle qui fait qu'on a choisi le F-35 c'est que c'est le seul avion parmi ceux qui étaient proposés qui était capable d'emporter une bombe nucléaire, c'est-à-dire la petite bombe nucléaire, la bombe B-61 qu'on continue à cacher à Kleine-Brogel", avance François Gemenne. - © RTBF

"La confiance du Parlement a été trahie. Les hauts gradés à l'armée ont manipulé les informations, ont abîmé la démocratie", a déclaré le parlementaire cdH Georges Dallemagne après les révélations de cette semaine. Il y a bien eu manipulation d'informations au sein de la hiérarchie de l'armée au sujet du remplacement des F-16. Des personnalités importantes de l'armée savaient que cet avion aurait pu être utilisé plus longtemps, mais ont délibérément tu cette information au ministre de la Défense. Catherine Ernens, journaliste à "Moustique", et François Gemenne, politologue à l'université de Liège et à Sciences Po Paris, étaient invités sur La Première ce vendredi matin pour en parler.

Peut-on parler d'un "F-16 gate"? 

François Gemenne: "Je dirais qu'il y a trois dimensions dans cette affaire. La première question est le problème politique. Soit des hauts gradés de l'armée ont caché un rapport au ministre, et donc là il y a un problème de confiance manifeste entre l'armée et le ministre de la Défense, soit le ministre avait connaissance du rapport et l'a caché. Dans tous les cas, il y a un vrai problème politique.

La deuxième question que pose cette affaire est : fallait-il faire cet achat ? Fallait-il faire cet investissement ? Et là, j'aurais tendance à dire qu'à mon avis, oui. Parce que même si les F-16 pouvaient encore voler, j'ai tendance à dire que si on envoie nos pilotes risquer leur vie dans des opérations extérieures, il faut qu'ils puissent le faire avec le meilleur matériel possible. Il ne faut donc pas rechigner à la dépense si on met la vie de soldats en danger. Par contre, la question est : est-ce qu'on ne le fait pas un peu aussi parce qu'on est sous pression de l'OTAN et des États-Unis, qui réclament que nous consacrions 2% de notre PIB aux dépenses militaires, alors qu'on n'en consacre que 0,85%. Et si c'est pour faire plaisir à l'OTAN et aux États-Unis, là je dis qu'il ne fallait pas le faire.

Troisième dimension : pourquoi acheter le F-35 de Lockheed Martin plutôt que les avions concurrents, par exemple le Rafale ou l'Eurofighter d'un consortium européen ? Et c'est là où je trouve que ça pose véritablement question parce qu'il y a manifestement eu des tentatives de lobbying. Le chef de cabinet adjoint du ministre, Simon Put, a été congédié pour avoir eu des contacts trop proches avec Lockheed Martin, et il est aujourd'hui lobbyiste pour Lockheed Martin, qui est donc la firme qui produit le F-35. Bien entendu, il y a des caractéristiques techniques qui peuvent justifier ce choix — le fait que ce soit un avion furtif — mais il y a aussi beaucoup de déboires financiers ou techniques.

Enfin, la vraie raison, le secret de polichinelle qui fait qu'on a choisi le F-35 c'est que c'est le seul avion parmi ceux qui étaient proposés qui était capable d'emporter une bombe nucléaire, c'est-à-dire la petite bombe nucléaire, la bombe B-61 qu'on continue à cacher à Kleine-Brogel. Et la question qu'il faut se poser, je trouve, c'est : est-ce que vraiment le fait d'avoir cette bombe nucléaire en Belgique justifie le fait qu'on choisisse un avion spécifiquement capable de l'emporter ? En d'autres termes, est-ce qu'on veut encore que notre politique de défense soit à ce point dictée par les États-Unis ? Poser la question, à mon avis, c'est y répondre".

Catherine Ernens : "Je pense que la grande question de ce dossier est bien là. Est-ce que Charles Michel prétend être dans le cockpit européen avec Macron et Merkel ou bien est-ce que c'est le lobby ? Puisqu'on dit qu'il y a des secrets de polichinelle… moi je ne sais pas. En tout cas, il y a des lobbys militaires qui travaillent comme ça, dans la discrétion… Il faut quand même remarquer que l'armée est aujourd'hui complètement dirigée par les Flamands. Et ça me pose donc un problème politique différent, c'est-à-dire qu'on est une nouvelle fois dans une situation où ça va passer, ça va glisser. On voit que Charles Michel est venu au Parlement dire qu'on allait faire un rapport, mais c'est une fois de plus comme ça que ça se passe. On est quand même dans une situation très compliquée où la N-VA dicte sa loi et on n'a toujours pas entendu la N-VA répliquer sur ce dossier".

Vous dites que les ministres N-VA sont protégés ?

Catherine Ernens : "Non, je dis que ce sont eux qui font les politiques. Si c'était en Wallonie que ça s'était passé ? Eh bien ce serait un scandale, on le voit bien. Et ici ? Non, ça va passer une fois de plus. Ce gouvernement tient et traverse tout. Mais je reviens sur ce que vous disiez. C'est tout à fait ça, je pense que le problème c'est : est-ce qu'on veut avoir la mainmise des États-Unis, surtout les États-Unis dirigés par Trump ? Parce qu'après on sera sous leur coupe pour l'informatique de ces avions par exemple".

Ça aurait été un beau moment symbolique d'annoncer au sommet de l'OTAN en juillet l'achat de ces F-35 pour la Belgique.

François Gemenne : "Moi je trouve que ça aurait surtout été un beau moment symbolique pour relancer l'idée d'une défense européenne. Est-ce que ça a encore du sens en Belgique d'investir dans 34 avions de combat ? Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux investir sur d'autres types de matériel militaire et mutualiser un certain type de dépenses militaires ? On avait un jour évoqué cette idée d'une défense européenne. Peut-être que cette crise peut être l'occasion de la relancer".

Une défense européenne, Catherine Ernens ?

Catherine Ernens : "Oui, je pense que c'est tout à fait ça la question centrale du dossier. Par ailleurs, on aimerait évidemment bien savoir comment ça se passe au niveau de l'armée, surtout qu'on se dit qu'il y a plein de choses qui sont top secrètes et on se dit que si tout fonctionne comme ça, avec des lobbys, des pressions et où on ne dit même pas au ministre ce qui se passe, c'est très inquiétant".

Sortir les affaires maintenant, en ce moment, ce n'est pas une méthode pour saboter le marché en court pour le Dassault, le Français ?

François Gemenne: "Je ne pense pas que Dassault ait été parmi les favoris. Par contre, il y a la question de l'Eurofighter avec le Jet-Typhoon, qui était aussi en lice, qui est au consortium européen, britannique, italien et allemand, et effectivement on peut se poser la question de savoir pourquoi ce sont les lobbyistes américains qui influent quant au fait qu'on achète du matériel américain essentiellement parce que les Américains ne seraient pas d'accord de donner les codes qui permettrait de transporter une bombe nucléaire américaine à des avions européens. Je trouve que ça pose un vrai problème de démocratie".

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK