Recycler les eaux usées pour irriguer les champs : une pratique qui reste timide en Belgique

L’exemple d’un poireau vaut mieux qu’un long discours.

Ceux de Rik Delameilleure poussent bien. L’agriculteur montre fièrement ses alignements de verdure à Ardooie, en Flandre Occidentale. Tout autour, des champs : cette zone est connue pour ses cultures de pommes de terre et de légumes, très gourmands en eau. C’est une préoccupation majeure, ici. Ces quatre derniers étés ont été bien trop secs pour nourrir les champs, or les nappes phréatiques en Flandre n’ont pas l’abondance de celles de Wallonie. La Région flamande met des limites strictes au pompage de l’eau des sous-sols comme des cours d’eau.

Mais depuis l’été dernier, Rik Delameilleure a une solution. Comme 49 autres agriculteurs des alentours, il dispose de robinets dans ses champs. Dans les parages, il y en a 150, posés sur 24 km de canalisations souterraines. En sort une eau à la fois abordable et garantie.

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Rik Delameilleure a formé une coopérative avec 49 autres agriculteurs pour financer les canalisations et robinets qui acheminent l’eau épurée jusqu’aux champs. © RTBF

"Le pompage de l’eau est rationné en Flandre. Et l’eau du robinet est inabordable pour irriguer les champs. Cette eau-ci est trois fois moins chère et facile d’accès. C’est beaucoup plus facile", se félicite l’agriculteur.

En amont, une usine

Quand on remonte ces canalisations, on arrive à une usine : Ardo, site de congélation de légumes.

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Les usines d’Ardo consomment beaucoup d’eau, pour la congélation de quantités industrielles de légumes. © RTBF

C’est une entreprise familiale locale devenue internationale, avec ses implantations dans neuf états européens. Ardo vient de lancer ici, sur les terres natales de l’entreprise, avec les agriculteurs de son environnement immédiat, une expérience de réutilisation des eaux usées pour l’arrosage des légumes.

Une initiative déjà testée avec succès sur un autre site du groupe Ardo en Wallonie : Hesbaye Frost, en Wallonie. Ce sont les expériences les plus abouties en Belgique de réutilisation d’eaux usées, épurées, pour l’agriculture.

Comment ça marche ?

Stocker les eaux usées pour l’été

Ardo utilise beaucoup d’eau courante, d’eau "du robinet".

L’usine en a besoin pour blanchir puis refroidir les quantités industrielles de légumes qu’elle congèle. Mais ces dernières années, la direction est témoin des difficultés des agriculteurs-fournisseurs.

A Ardooie, ils ont imaginé ensemble comment faire coïncider, en période de sécheresse, les rejets massifs d’eaux usées de l’usine et les besoins importants des champs. Une opération pour tenter de maintenir la qualité et la quantité de légumes produits malgré les épisodes de sécheresse.

L’eau claire qui est donc utilisée ici pour le blanchiment et refroidissement des légumes juste avant leur congélation est épurée ici et réemployée au sein de l’usine, pour le premier lavage grossier des légumes à leur arrivée. Puis cette eau épurée qui a déjà servi deux fois s’apprête à être utilisée à nouveau.

Elle est stockée dans un vaste bassin aux airs de petit lac artificiel.

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Cet été, 100.000 mètres cubes d’eau ont été pompés de ce bassin de l’entreprise, pour arroser les champs. © RTBF

Il a une capacité de 150.000 mètres cubes d’eau. En ce mois de septembre, il n’en reste que le tiers : plus de 100.000 mètres cubes ont été utilisés cet été pour arroser les champs avoisinants. Elle a été revendue aux agriculteurs de la coopérative qui l’ont réservée, via une application. Eux-mêmes restant libres de revendre, ou non, leur production à l’entreprise.

Ce modèle a montré son efficacité pour la deuxième saison consécutive, mais aussi ses faiblesses.

Il s’est avéré coûteux, dépendant en partie des subventions européennes "interreg" qui ont financé un quart du bassin. Et il a été lent à mettre en place : il a fallu sept ans entre l’idée en 2011 et les premières gouttes sur les poireaux d’Ardooie.

Un modèle peu courant

En Belgique, de tels projets restent rares. Mais il existe d’autres initiatives, moins abouties mais en développement, qui permettent de recycler des eaux usées épurées plutôt que de les rejeter à la rivière.

La Flandre a ainsi instauré un guichet régional pour permettre aux entreprises de proposer leurs eaux. Si ces eaux sont de qualité suffisante, elles pourront être proposées aux agriculteurs mais aussi aux communes pour leurs parcs publics ou certaines industries, selon le degré d’épuration de ces eaux.

Cet été, 812 millions de mètres cubes d’eaux usées ont ainsi été proposés en Flandre par 17 entreprises ainsi que par les stations d’épuration. Proposés… Mais pas pour autant utilisés. Seule une toute petite partie a effectivement pu servir, notamment parce que leur transport par camions-citernes représente un supplément de travail et de temps.

En Wallonie, des expériences ponctuelles

En Wallonie, des expériences de réutilisation d’eaux usées existent aussi, de façon ponctuelle. Certaines communes utilisent des eaux issues de stations d’épuration pour l’arrosage de leurs espaces verts. Les stations d’épuration elles-mêmes utilisent des eaux usées pour des rinçages d’équipements, notamment. Mais en Wallonie, l’eau n’est jusqu’ici pas récupérée pour les champs et il n’existe pas de guichet pour la récupération des eaux d’entreprises. Enfin, pas encore : la réflexion est en cours à la Société Publique de la Gestion de l’Eau (SPGE).

Elle confirme que même si la Wallonie est mieux lotie que la Flandre, ses réserves hydriques sont sous pression. Les demandes d’agriculteurs de forer un puits ont nettement augmenté ces dernières années.

Tant en Flandre qu’en Wallonie, le discours est : ces eaux recyclées sont à valoriser. Le besoin est bien là… Avec, à présent, une pression nouvelle de l’Union européenne.

L’UE pousse à recycler les eaux

L’Union européenne a adopté fin mai un nouveau règlement pour inciter les 27 Etats membres à recycler leurs eaux usées.

Le texte fixe des normes précises d’épuration pour ces eaux et des procédures communes de surveillance de leur qualité et de leur usage.

Jusqu’ici chaque Etat fixait ses normes de qualité des eaux récupérées et les contrôlait à sa manière, avec des disparités entre les états qui expérimentent déjà ce recyclage sur les cultures, comme l’Espagne ou l’Italie. Le règlement européen fixe donc les mêmes exigences pour tout le monde et pousse les États membres encore frileux à se lancer dans l’expérience.

Parce que cette préoccupation doit agiter toute l’Europe, alerte la Commission européenne, à l’origine du texte :

"Ces épisodes de manque d’eau et de sécheresse seront plus fréquents et plus sévères à l’avenir à cause du changement climatique et de l’augmentation de la population. Ces trente dernières années, les sécheresses ont augmenté considérablement en nombre et en intensité dans l’Union européenne et au moins 11% de la population européenne et 17% du territoire de l’Union ont déjà été affectés par le manque d’eau."

En Belgique, les régions se penchent aujourd’hui sur cette nouvelle réglementation pour s’assurer que leurs pratiques répondent aux normes et pour voir comment développer ce recyclage.

Il pourrait aider à préserver l’eau mais aussi à maintenir, été après été, une quantité stable de production agricole. Idéalement autant qu’avant. Et autant que dans les régions d’Europe qui garantissent déjà une réserve d’eau à leurs agriculteurs.

 


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