"Qu'est-ce que ça veut dire 's'intégrer' pour des enfants nés ici ?"

Qu'est-ce que ça peut vouloir dire 's'intégrer' pour des enfants nés ici ?
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Qu'est-ce que ça peut vouloir dire 's'intégrer' pour des enfants nés ici ? - © Tous droits réservés

Il y a tout juste 50 ans, les premiers immigrés marocains et turcs arrivaient en Belgique. Après 3 générations, peut-on parler d’une "intégration" réussie ? Et qu'est-ce qu'une vie réussie en Belgique, aux yeux de jeunes issus belgo-marocains ? Partagent-ils les valeurs de Pierre, Paul ou Jacques ? Sur le plateau de Mise au Point, on se demande « Comment améliorer le vivre ensemble ? »

Dans les années 1960, la Belgique a besoin de main d’œuvre. Elle signe des conventions avec le Maroc et la Turquie. Ces appels du pied aux candidats à l’immigration ralentissent brutalement 10 ans plus tard, avec la crise pétrolière. Mais l’immigration continue par d’autres voies : le regroupement familial, la régularisation d’illégaux, …

Ben Hamidou, comédien, se souvient que ses parents "courraient après le pain". Ils sont venus en Belgique car la situation dans leur pays d’origine était difficile. De ses premières années à Molenbeek, il garde un souvenir idyllique. Avec Pierre, Paul et Jacques. Mais aussi des italiens, des portugais. Un environnement métissé. Mais aujourd’hui, la réalité de sa commune a changé. Il avoue avoir changé ses enfants d’école. La leur était devenue ghetto. "Je ne fais pas une allergie. Mais, comme dans ma vie, je préconise un brassage culturel".

Si certaines communautés peuvent donner l’impression de se refermer sur elles-mêmes, Jamila Si M’hammed, présidente de "Ni putes ni soumises", refuse de parler d’intégration ratée. "Une idée difficile à défendre quand on regarde ce plateau" lance-t-elle.

 

"Mais le mot intégration crispe" remarque Zakia Khattabi, cheffe de groupe Ecolo au Sénat. Etonnement, "quand il y a une volonté de s’inscrire dans la vie sociale et culturelle belge, c’est là que ça coince". Elle compare la communauté turque qui, encore très tournée vers son pays d’origine, ne revendique rien en matière d’intégration ; et la communauté marocaine, pour laquelle la question de l’intégration est plus sensible parce qu’elle a pris ses distances par rapport au Maroc.

Rachid Madrane, secrétaire d’Etat bruxellois à la Propreté publique et à l’Urbanisme (PS) et marocain d’origine, confirme. "Oui, pour la plupart, on a coupé le cordon". Il trouve le propos très juste. Mais s’interroge sur les mots à utiliser. "Qu’est-ce que ça peut vouloir dire ‘s’intégrer’ pour des enfants qui sont nés ici ? Je préfère qu’on parle de ‘participation à la vie économique et sociale’ ".

 

Comme pour la communauté italienne il y a eu un avant et après la catastrophe du Bois du casier, Rachid Madrazne estime qu’il y a un un avant et un après l’affaire de la petite Loubna. "Quand on a vu cet avion partir vers le Maroc, on a réalisé qu’il n’y avait même pas de cimetière marocain en Belgique". L’amorce d’une réflexion. "Mais le 11 septembre est venu tout mis parterre. Et puis il y a eu un regard particulier sur la pratique de l’Islam". Le monde occidental a eu peur.

Pour Hamza Fassi Fihri, président du parlement bruxellois francophone (cdH), la difficulté c’est le travail. "Au début, les personnes qui venaient en Belgique avaient un travail. Et ils n’envisageaient pas de rester toute leur vie en Belgique. On avait pensé aux bras, à la main d’œuvre, mais pas au fait que c’était une affaire d’hommes et de femmes. La deuxième génération arrive... et on a le problème de l’emploi". Toutes les enquêtes le montrent explique-t-il, "il y a une grande discrimination à l’embauche. Le taux d’emploi chez les personnes d’origine étrangère est inférieur à 50 %".

Abdel Hadnan travaille dans une maison de jeunes de Molenbeek et constate en effet que les portes de l’emploi restent closes pour les jeunes dont il s’occupe : "il y a 20 ans, on proposait dans les maisons de jeunes de faire du foot ou du ping pong. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les jeunes veulent se sentir valorisés. Et un jeune valorisé et capable de beaucoup de choses. Molenbeek est une commune ou il y a 30 000 jeunes. Certes il y a des problèmes… mais vous pensez qu’ils ne veulent pas s’en sortir ? Donnez leur l’égalité". Une bombe sociale serait-elle en train de se préparer dans certains quartiers ? "Bien sûr ! Si on vous refuse partout, que vous vous dites que vous n’êtes bon qu’à faire du ping pong… moi à 18 ans on m’a orienté vers le professionnel". Une proposition presque automatique, qui ne tient absolument pas compte de la vocation sociale du jeune homme.

François De Smet, directeur de Promo Jeunes partage ces constats. "L’emploi est le premier domino. Une fois que vous avez un job, vous résolvez le problème de la mixité des quartiers, vous résolvez beaucoup de choses. Il y a un problème de discrimination à l’embauche. Deuxièmement, il y a aussi un problème de formation : les communautés ne se retrouvent pas toujours dans les meilleures écoles. Troisième chose, les jeunes n’ont pas forcément le capital social adéquat : ils ne savent pas comment passer un coup de téléphone, comment se présenter à un entretien d’embauche, … Il faut agir sur ces trois terrains-là". Une piste selon lui : inciter les jeunes à créer leur propre travail, doper l’esprit d’entreprise.

Didier Reynders rebondit sur ce problème de qualifications. "Quand on visite des écoles techniques ou professionnelles, on constate que ces jeunes sont formés sur des machines du 19ème siècle, pour ensuite travailler dans des entreprises du 21ème siècle. L’enjeu en terme de formation, pour moi il est raté. Ce n’est pas un échec général de l’intégration. Mais dans certains quartiers on le vit. Certains me disent qu’ils se sentent abandonnés". Pour le ministre, on a trop peu investi ces dernières années dans l'enseignement technique et professionnel. 

Le spectre de l'extrémisme

Mais il estime qu'il ne faut pas tout résumer à la question de l’emploi. Il voit une autre source de "malaise" : la religion. "Je suis convaincu que la plupart des musulmans de Belgique préconisent un Islam modéré. Mais on retrouve à un certain nombre d’endroits, des prédicateurs qui ne sont pas de cette origine. Ils sont salafistes ou issus de courants plus durs, et cela entraîne des dérives de radicalisme auxquelles il faut être attentif."

Abdel Hadnan réagit vigoureusement "Il faudrait arrêter de toujours parler des minorités qui posent problème et valoriser les majorités. Les médias parlent toujours des jeunes qui partent en Syrie, etc. On met les jeunes dans des tiroirs. Mais je peux vous dire qu’ils s’en foutent de ça. Eux ce qui les préoccupe, c’est l’enseignement, l’emploi…"

Quelles valeurs communes ?

Sur les valeurs, Zakia Khattabi (Ecolo) remarque que ce ne sont pas les communautés d’origine marocaine ou turcque qui remettent en question des fondements tel que le droit au mariage pour tous ou le droit à l’avortement, "quand bien même ils auraient des valeurs différentes".

"N’oublions pas pas que les valeurs sont apprises à l’école" rappelle Rachid Madrane (PS), "et les parents ont aussi ce rôle à jouer. Donc les valeurs c’est quoi ? La démocratie, l’égalité,… tout ce qui est dans constitution belge doit être garanti. Et pour répondre à votre inquiétude sur cette minorité qui prône la séparation, ils sont condamnés par la communauté. Et l’immense majorité des musulmans sont loyaux à l’égard de la Belgique et jamais ils ne remettront en cause ce pays qui leur a tant donné. Et jamais vous n’entendrez un jeune issu de l’immigration dire ‘Belgïe Barst’ (que la Belgique crève)".

Hamza Fassi Fihri (cdH) pointe la question de la fête de l’Aïd, jour qui devrait être férié pour les petits musulmans. La question ne fait pas vraiment débat. Il va va autrement des rapports hommes/femmes. "Quand on nous dit dans des communes, est-ce qu’il ne faudrait pas quand même des heures de piscine différentes pour les hommes et les femmes, là je dis non ! Parce que c’est un recul !" s'insurge Didier Reynders, "... Et c’est souvent entre politique belges qu’on a ce débat. Pas tellement avec des gens qui vivent dans les communautés et qui font un travail d’éducation".

 

Sur ces questions sensibles, Jamila Si M’hammed (Ni putes ni soumises) estime qu'il ne faut pas masquer les problèmes :"Rappelons qu’on s’est battus pour qu’il n’y ait pas de crucifix dans les hôpitaux et tout ce qui touche au service public. Et maintenant, avec la problématique halal, on tente de faire rentrer une nourriture qui est ritualisée, sacralisée... et donc religieuse. Ca pose un problème ! Et a ce niveau, on a intérêt a être clair".

Autre problème qu’elle pointe, harcèlement de rue, mis en lumière notamment, par le film de Sophie Peeters, "Femme de rue". "Etre dans le déni de ce genre de chose, ça ne règle pas le problème. Donc il faut un socle de valeurs communes dans lequel on mettrait l’égalité homme-femme, la séparation du religieux et de l’état,… Le religieux doit faire partie de la sphère privée !"

Les solutions proposées par les intervenants : un cours sur l’ensemble des religions. Un cours de citoyenneté, qui permettrait d’apprendre à rencontrer l’autre, à vivre ensemble.

"Je vous lance le défi de proposer cela dans vos programmes !" lance l’éducateur, Abdel Hadnan.

Inch’allah.

A. Dg.

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