Pourquoi si peu de réactions suite à l'arrivée au pouvoir de l'extrême droite en Autriche?

L’arrivée d’un parti d’extrême droite, en 2000, en Autriche avait entraîné des manifestations géantes et déclenché des sanctions diplomatiques. Dix-sept ans plus tard, la présence de ministres du FPÖ au gouvernement autrichien entraîne des réactions plus limitées.

L'alliance ÖVP/FPÖ vient même couronner une année faste pour l'extrême droite en Europe, qui a également réalisé une forte progression aux Pays-Bas, en France et en Allemagne, sans toutefois parvenir à s'y hisser au pouvoir. Les partis d’extrême droite ont-ils changé ou leur discours s’est-il banalisé ?

"Ce n'est pas l'extrême droite qui a évolué, c'est nous"

"Soit l’extrême droite a évolué en 18 ans", explique Jérôme Jamin, professeur de science politique (ULG). "Soit elle n’a pas évolué sur le fond et c’est nous qui avons évolué.  On s’est habitué à entendre des partis qui méprisent les droits fondamentaux". Jérôme Jamin constate que tous les partis européens d’extrême droite ont évolué au niveau du discours pour contourner les législations antiracistes. "Le discours xénophobe assumé est rare. Mais on a, par exemple, des discours contre l’islam au nom de la laïcité ou au nom de la défense de femmes."

Le discours de l’extrême droite ferait donc moins peur. D’autant que des partis traditionnels récupèrent des idées d’extrême droite. Avis partagé par Jérôme Jamin et Eric Corijn, professeur de géographie sociale (VUB). Pour Eric Corijn, "la majorité des gouvernements en Europe conditionne maintenant les droits fondamentaux, alors qu’ils devraient être inconditionnels. Le curseur a fortement bougé à droite. Les médias ouvrent le débat plus largement à droite qu’à gauche. Entre les partis de droite et d‘extrême droite, les différences idéologiques ne sont plus très claires. Aujourd’hui, l’extrême droite est néolibérale: elle ferme les frontières mais s’insère en même temps dans l’économie mondialisée". Jérôme Jamin abonde dans ce sens: "si vous voulez que les gens acceptent la violence du libre marché non contrôlé, la seule manière de la faire accepter c’est de les protéger. Si on protège tout le monde, ce n’est pas clair. Si on protège en fonction du mérite, de l‘origine… cela devient plus ou moins gérable". Eric Corijn ajoute que les libertés individuelles ne sont plus garanties par les droits du marché "et donc on commence à conditionner l’accès à ces libertés , l’accès à la société et aux services. Et il y a une tendance à l’autoritarisme dans la gestion de l’Etat pour maintenir le libre marché".

Le cordon sanitaire est-il utile ?

On n’assiste pas au retour du fascisme. Si Jean-Marie Le Pen ou Jorg Haider étaient encore tournés vers le passé, on a ici une nouvelle génération, avec un discours raciste et ethnocentriste, qui arrive au pouvoir par le biais des urnes. Cela fait moins peur, constatent les deux chercheurs.

Faut-il alors refuser de s’allier à l’extrême droite ? Eric Corijn pense que oui. Il est l’un des initiateurs du cordon sanitaire contre le Vlaams Belang, en 1991. Pour lui, il ne s’agissait pas d’éviter le débat mais d’empêcher l’accession du Vlaams Belang au pouvoir. Mais il doit bien reconnaitre que depuis, certaines mesures prônées par le Vlaams Belang sont appliquées par d’autres partis.

"Le cordon sanitaire a plutôt réussi à faire émerger la N-VA", constate Jerôme Jamin, "un parti très à droite et très conservateur mais qui n’est pas le Vlaams Belang. L’extrême droite et les partis conservateurs ce n’est pas la même chose. Même si Theo Francken est en train de profondément influencer la N-VA. Peut-être que dans quelques mois on devra qualifier ce parti différemment".

 

Jérôme Jamin et Eric Corijn étaient interrogés par Arnaud Ruyssen dans Soir Première.

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