"Pour tenir l'agenda nucléaire, il faudrait investir dans des centrales au gaz"

Il y a tout juste 5 ans, l’Agence du contrôle nucléaire belge annonçait la mise à l’arrêt du réacteur de Doel 3, l’un des 7 réacteurs exploités par Electrabel. Des fissures potentielles avaient été découvertes sur la cuve du réacteur au cours de l’examen de routine. Le réacteur anversois était à l’arrêt depuis le début juin à l’époque pour entretien.

D’autres tests montreront que des microfissures existent aussi à Tihange, l’autre centrale du pays. Certains réacteurs sont alors mis à l’arrêt pour ensuite être redémarrés.

Damien Ernst, professeur à l’Université de Liège, expert en matière énergétique, faisait le point sur l'évolution du dossier dans Matin Première ce lundi : "Ils sont redémarrés maintenant depuis plus d’un an bientôt. Mais il y a certains scientifiques qui s’intéressent à la question, est-ce qu’on a bien fait de les redémarrer ou pas? Ça reste un dossier très difficile en fait qui a un peu terni l’image de la flotte nucléaire ces dernières années".

Ça va rester un dossier qui continuera à être très controversé

Une étude de l'AFCN, l'Agence fédérale de contrôle nucléaire, a montré que les microfissures n’étaient pas dangereuses, rappelle-t-il.  "C'est-à-dire que lorsqu’il y a une rupture du circuit primaire sur la centrale nucléaire et qu’on injecte de l’eau froide à l’intérieur de la cuve du réacteur, cette dernière ne risque pas de se briser de par le fait qu’il y a des microfissures. Mais ça va rester un dossier qui continuera à être très controversé. Il faut s’attendre dans les mois ou dans les années à venir que d’autres études et des contre-études de scientifiques apparaissent et montrent que peut-être on n’aurait pas dû les redémarrer."

Un agenda difficile à tenir

Un doute qui peut effrayer mais, rappelle Damien Ernst, "il y aura toujours un petit doute quant au fait qu’il puisse y avoir un incident. Ce qu’on essaie, c’est que ce doute soit le plus faible possible, que la probabilité d’incidents soit le plus faible possible et passe en dessous d’un seuil qu’on trouve acceptable. Mais ça reste un objet industriel et comme tout objet industriel, même si c’est une centrale nucléaire bien maintenue, elle peut à un moment donné avoir un gros pépin".

La Belgique pourra-t-elle tenir son agenda? La loi est claire: Doel 3 ferme en 2022, Tihange 2 en 2023 et puis nos cinq autres réacteurs nucléaires en 2025. "Ça, c’est la loi. Mais on fait preuve de politique de l’autruche, estime Damien Ernst, parce que perdre comme ça 6000 mégawatts de nucléaire en quelques années, de 2022 à 2025, sachant que dans cette même période, l’Allemagne va perdre aussi 8000 à 10 000 mégawatts de nucléaire, on voit venir un problème de sécurité d’approvisionnement qui n’est pas discuté. Mais plus personne dans le gouvernement au niveau fédéral n’a envie de remettre ce dossier nucléaire à l’ordre du jour et de dire : 'Ah oui on va peut-être avoir un problème plus tard' parce que c’est un dossier qui est extrêmement difficile à mener politiquement".

Les énergies renouvelables se sont certes développées, il y a une explosion au niveau international  car elles deviennent peu chères "mais pour couvrir tous nos besoins en matière d’énergie par des énergies renouvelables, il faudrait mettre 3000 km carrés, l'équivalent de la province de Liège, couverts de panneaux photovoltaïques. Les installations qu’il faudrait construire sont gigantesques. Donc on voit quand même arriver un problème si on veut décarboner complètement nos économies et sortir du nucléaire".

Faire la transition entre l'ère nucléaire et le 100% renouvelable

Pour Damien Ernst, c'est en 2025 que les problèmes vont se poser: "En 2022, on va perdre Doel 3. Personne ne va essayer de la sauver, c’est une centrale microfissurée qui a mauvaise réputation. En 2023, on perd Tihange 2, ça passera encore. Et c’est en 2025 que ça va commencer à coincer car ça va être très difficile de se passer des 4000 mégawatts en plus".

Si on veut vraiment suivre cette loi de sortie nucléaire, il faudrait dès aujourd'hui mener une politique qui permette de rendre son application possible, et investir "par exemple dans de nouvelles centrales au gaz pour faire la transition entre cette ère nucléaire et cette ère 100% renouvelable qui s’annonce".

Souvent citée comme exemple, la sortie du nucléaire en Suisse va être beaucoup moins rapide que la sortie en Belgique, fait d'ailleurs remarquer le spécialiste: "Ce n’est absolument pas une loi de sortie du nucléaire qui va conduire à la fermeture des centrales très rapidement. En plus la Suisse a un autre potentiel géographique que la Belgique, qui lui permet de générer plus d’énergies renouvelables, notamment par rapport à son potentiel hydraulique de la Suisse".

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