Pierre Larrouturou, député européen : "Charles Michel n'a pas encore compris la gravité du problème climatique"

C’est le brouillard politique, tant au niveau belge qu’européen. Mais qu’en est-il de la mobilisation pour le climat ? Pour en parler, Thomas Gadisseux reçoit ce vendredi Pierre Larrouturou, député européen social-démocrate et économiste français à la base du Pacte Finance-Climat, un projet européen pour mettre la finance au service du défi climatique.

"Beaucoup de dirigeants politiques n’ont pas encore compris la gravité du problème", s’inquiète Pierre Larrouturou. Selon lui, le problème est que l’on aurait commencé à parler de qui prendrait la tête des institutions européennes plutôt que de se mettre d’accord sur ce qu’il faudrait faire.

"Le problème n’est pas le casting. J’aimerais que l’on commence par dire quel est le projet. Qu’allons-nous faire ? L’Europe n’a jamais été aussi riche et compétitive. Alors comment se fait-il que l’on n’arrive pas tous à vivre dignement, que l’on soit salarié, paysan ou retraité ? Comment se fait-il que l’on ne parvienne pas à trouver les budgets pour gagner la guerre du climat ?", lance-t-il.

Possibilité de blocage

La semaine prochaine, la situation européenne pourrait connaître une impasse. Ursula Von Der Leyen, candidate désignée par les 28 chefs d’Etats pour diriger la Commission européenne, doit convaincre une majorité des députés.

Mais ce n’est pas gagné. Les sociaux-démocrates et les Verts comptent bien monnayer leur soutien en échange d’une ambition climatique. Une position revendiquée par Pierre Larrouturou. "Effectivement. Je fais partie des gens qui pensent que ce n’est pas grave si on dit non la semaine prochaine, quitte à dire oui en novembre. En Allemagne, il leur a fallu cinq mois pour négocier un accord de coalition, et l’Allemagne ne s’est pas effondrée", remarque-t-il.

 

Si le poste de M. Juncker est vide un mois ou deux, on ne va pas en mourir.

La question du climat dépasse les clivages politiques. "Ce n’est pas un problème de droite ou de gauche, assure Pierre Larrouturou. Je pense que le climat est peut-être le seul sujet qui peut rassembler très largement. Et j’espère que les citoyens vont nous aider, car être citoyen, ce n’est pas voter une fois tous les cinq ans. Greta, Adélaïde et Anuna ont appelé à une grande grève pour le climat le 20 septembre, il faut que l’on soit très nombreux, que les citoyens nous aident."

Pour que le Parlement soit capable de faire bouger les choses à lui seul, tout ne serait qu’une question de courage, appelle le député socio-démocrate : "Le Parlement est encore très infantilisé. Certains disent même que ce n’est pas un vrai parlement. Mais si l’on a du courage, nous pouvons renverser la table, organiser une crise. Je préfère que l’on ait une crise politique durant trois ou quatre mois et que l’on négocie sereinement plutôt que d’aller vers une crise climatique ou financière, met-il en garde. Le Parlement peut dire non, que le compte n’y est pas et que l’on vote contre. Ce n’est pas le problème de Mme Ursula Von Der Leyen, ce n’est pas un problème de casting. Nous voulons prendre trois mois pour discuter de ce que l’on fait sur le climat ou sur la justice sociale. Il faut que l’on précise cela, et si le poste de M. Juncker est vide pendant un mois ou deux, on ne va pas en mourir", revendique-t-il.

L’Europe unie derrière le Pacte Finance-Climat

Malgré les échecs d’une Europe sociale ou monétaire, un traité pour le climat pourrait bien réunir l’ensemble des acteurs de l’Union. Pierre Larrouturou en est persuadé. "La précarité ça me fout en rogne, mais certains, et c’est triste à dire, s’en foutent objectivement. Par contre, la question du climat touche beaucoup plus de monde. En Allemagne, le niveau de l’eau dans le Rhin est tellement bas que l’industrie chimique ne peut plus marcher. Même le patronat, et pas seulement les écologistes ou les climatologues, se dit que l’on est qu’en 2019 et qu’il n’y a déjà plus assez d’eau dans le Rhin pour faire leur business. Angela Merkel a dit qu’elle allait annoncer des décisions historiques dans trois mois. Des gens qui ne comprenaient pas le problème du climat il y a dix ans, et qui ne comprennent toujours pas le problème de la justice sociale, comprennent pourtant aujourd’hui qu’il faut changer de modèle."

Charles Michel n’a pas encore compris la gravité du problème.

Pierre Larrouturou avait d’ailleurs lancé l’idée d’un "Pacte Finance-Climat" qui consisterait à mobiliser la finance européenne au service de la transition écologique. Plusieurs personnalités européennes issues de différentes formations politiques s’étaient réunies. Mais même au sein d’un même parti politique, tout le monde n’est pas d’accord. "Je pense que Charles Michel (MR) n’a pas encore compris la gravité du problème et qu’il est encore dans une politique assez classique. Par contre, un monsieur comme Jean-Luc Crucke (MR) m’a dit que grâce aux mouvements étudiants, il a lu mon livre en une nuit, qu’il a fait vérifier les chiffres par ses services, que tout était vrai et qu’il me soutient. Donc même dans le parti de Charles Michel, certains ne s’intéressaient pas au climat il y a deux ans, et sont aujourd’hui d’accord pour dire que c’est une guerre."

Mais le nerf de la guerre, c’est l’argent. "La Banque Centrale Européenne (BCE) a créé 2600 milliards d’euros en trois ans, et 90% sont partis à la spéculation. Ne pourrait-on pas créer des emplois avec cet argent ? Ne serions-nous pas capables de demander un petit effort aux actionnaires ? Nous proposons de faire un impôt fédéral sur les bénéfices qui ne toucherait pas les artisans, ni les petites entreprises, mais les grandes entreprises. On leur demanderait 4 ou 5% des bénéfices. Ce n’est pas la mort, précautionne-t-il. Avec cela, la Belgique bénéficierait par exemple de 9 milliards de financement pour le transport en commun, pour modifier le modèle d’agriculture, ou encore pour isoler tous les bâtiments."

Implication de la société civile

Interrogé sur la situation belge et les propositions d’ouverture du monde politique à la société civile, Pierre Larrouturou martèle qu’une coopération entre les deux mondes reste indispensable. "Si l’on ne travaille pas ensemble, on est foutu, assène-t-il. Il faut montrer que le climat nous concerne tous et que c’est une révolution joyeuse. Quand j’étais étudiant, notre professeur d’histoire nous disait que le mur de Berlin ne pouvait jamais tomber, que l’on ne verrait jamais sa fin de notre vivant. Ce sont des citoyens comme vous et moi qui ont dit que ce système n’était plus possible. J’espère que les citoyens vont nous aider pour pousser Ursula Von Der Leyen au courage."

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