Dieudonné: plutôt que la censure, "l'audace d'un contre-discours"

Pour faire taire Dieudonné, plutôt que la censure, "l’audace d’un contre-discours"
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Pour faire taire Dieudonné, plutôt que la censure, "l’audace d’un contre-discours" - © Tous droits réservés

Mis au pilori par les médias et la justice française depuis plusieurs semaines, Dieudonné est présenté comme raciste et antisémite, tenant des propos odieux, selon certains. Mais est-il cette incarnation du Mal que l’on nous présente, se demandait Olivier Maroy lors d’un débat aux oppositions fort tranchées, ce dimanche dans Mise au point. Il demandait également à ses invités quelle est selon eux la méthode idéale pour faire taire le polémiste.

Jean-Marie Derwagne, avocat de Dieudonné en Belgique considère qu’on "taille à Dieudonné un costume qu’il ne mérite pas". Pour l’avocat, Dieudonné serait plutôt d’extrême-gauche que d’extrême droite et il explique : "S’il est vrai qu’il a fréquenté des gens qui sont, à mes yeux, infréquentables, Dieudonné est victime d’un ostracisme de la part des médias français puis belges et s’est retrouvé le dos au mur. Même si ne je partage pas toutes ses idées et estime qu’il y a des fautes de goût dans ses spectacles, je me battrais, comme Voltaire, pour qu’il puisse exprimer ses idées."

Maurice Sosnowski, président du Comité de Coordination des Organisations Juives de Belgique estime au contraire que Dieudonné est odieusement et ignoblement antisémite : "Il fait un commerce du génocide, met en exergue le meurtrier Mohamed Merah et franchit la ligne rouge en permanence."

Jean Bricmont, essayiste, physicien, précise qu’il s’intéresse aux questions de principe de la liberté d’expression, et ne défend ni Dieudonné, ni ses propos, contrairement à ce que ses interventions récentes dans les médias ont pu laisser croire. Il rappelle : "En 1976, la Cour européenne des droits de l’homme a dit que la liberté d’expression s’appliquait aussi aux opinions qui choquaient ou inquiétaient une partie de la population." Il souligne le "degré de folie auquel sont arrivés nos voisins du sud " : "Ce n’était même pas comme cela à l’époque du cléricalisme et de la guerre froide !"

Spectacle ou meeting ?

Manuel Abramowicz, coordinateur de RésistanceS (observatoire belge de l’extrême droite), considère que "Dieudonné fait de la politique, que ce n’est pas juste un humoriste qui ‘ne sait pas ce que c’est que l’antisémitisme’ (ainsi que le prétend son avocat)" : "Il y a un paradoxe Dieudonné, ses spectacles sont aussi des meetings", estime-t-il.

Philippe Moureaux, père de la législation belge contre le racisme, rappelle que le racisme est un délit et non une opinion. Pour lui, Dieudonné est un homme extrêmement dangereux et le sénateur pose deux questions : "La première : les moyens utilisés pour le faire sont-ils les bons ? La deuxième : pourquoi a-t-il du succès ? Et là, c’est toute notre société qui doit s’interroger."

Joëlle Milquet rappelle la liste des condamnations de Dieudonné en France et son avocat celle de ses acquittements. La question qui divise à ce point du débat : qu’est-ce qui relève de l’humour au 2e voire 3e et 4e degré ou de l’appel à la haine au 1er degré ? Autrement dit : spectacle ou meeting ?

Denis Ducarme, député MR, déclare adorer l’humour corrosif mais souligne que les humoristes qu’il admire n’ont pas tous été condamnés 7 fois… Il précise que, pour le MR, Dieudonné est un ennemi de la démocratie et de ses valeurs, tout comme Sharia4belgium d’ailleurs, et qu’il faut se prémunir de ses discours et le combattre. Et pour cela, la législation contre le racisme ne suffit plus.

Patrick Charlier, directeur-adjoint du Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme apporte une précision : "Monsieur M’Bala M’Bala est antisémite parce qu’il conspue des personnes pour ce qu’elles sont (juives) et non pour ce qu’elles font." Mais il fait une déclaration en apparence paradoxale, se disant totalement opposé à l’interdiction préalable des spectacles de Dieudonné "parce que ce sont les mêmes principes qui prévalent à la poursuite et à la condamnation du racisme et à la garantie de la liberté d’expression".

Que traduit le phénomène Dieudonné ?

Manuel Abramowicz, qui était présent récemment à un meeting d’extrême-droite où beaucoup de jeunes se trouvaient pour assister à une intervention de Dieudonné, estime "qu’il y a chez les jeunes beaucoup de problèmes d’identité, de ‘confusionisme’, ‘d’analphabétisme’ politique. Ils se croient journalistes citoyens sur des blogs, ne connaissent rien en Histoire, mais ont des réponses sur tout."

Interdire le spectacle de Dieudonné : "une méthode dangereuse pour une bonne cause"

C’est la crainte qu’exprime Philippe Moureaux : "J’aurais préféré qu’au lieu d’une interdiction préalable, la ministre de la justice demande au parquet de poursuivre Dieudonné pour ses propos. Ce qui deviendrait inquiétant c’est si on se mettait à interdire ses spectacles sans les avoir vus".

Joëlle Milquet, ministre de l’Intérieur, réexplique le contexte juridique français, très semblable au contexte belge : le ministre Valls, son homologue, n’a aucun pouvoir d’interdire, mais a rappelé dans sa circulaire aux maires et préfets qu’eux seuls peuvent le faire, uniquement si des troubles de l’ordre public sont à craindre. "Ce que j’aurais préféré, c’est qu’on fasse moins de foin médiatique autour de Dieudonné, dit-elle, car cela me dérange d’être là pour en parler et donc faire sa pub. J’aurais préféré plus de discrétion. Mais il faut aussi éviter la banalisation. C’est donc un équilibre assez subtil à trouver. Moi je fais confiance aux bourgmestres, ce sont eux qui, comme en France, peuvent interdire pour des raisons de troubles à l’ordre public."

Daniel Ducarme estime qu’on laisse trop reposer le poids de cette décision sur les dos des bourgmestres : "Pour le MR, il faut donner davantage d’outils à l’État pour sauvegarder le droit fondamental" - "C’est le retour à l’Ancien Régime !", rétorque Jean-Marie Derwagne.

Manuel Abramowicz apporte sa solution : "Nous sommes régulièrement sollicités par des bourgmestres, surtout en Flandre, à l’occasion de projets de concerts qu’ils soupçonnent d’être néo-nazis. Nous conseillons alors, plutôt que d’interdire au préalable, d’envoyer la police en observation et s’il y a des infractions, on faits des PV, on poursuit, on est dans une stratégie de harcèlement a posteriori, et ça marche : ces concerts diminuent en nombre."

"Ça ne marche pas, lance Maurice Sosnowski, citant un texte de Christine Taubira qu’elle a publié sur Huffington Post.

Extrait :

  • (...) Sanctionner avec efficacité est indispensable mais ne suffira pas. Pas lorsqu'un pitoyable bouffon spécule davantage sur les dividendes d'un scandale que sur les risques judiciaires.
    Ces provocations putrides testent la société, sa santé mentale, sa solidité éthique, sa vigilance. Il nous faut y répondre, car la démocratie ne peut se découvrir impuissante face à des périls qui la menacent intrinsèquement. Il faut donc descendre dans l'arène, disputer pied à pied, pouce par pouce l'espace de vie commune, faire reculer cette barbarie ricanante, la refouler, occuper le terrain par l'exigence et la convivialité.

"Il y a des possibilités d’intervenir, on peut modifier les lois, les appliquer à des cas exceptionnels", conclut Maurice Sosnowski.

Selon l'analyse de Manuel Abramowicz, "Dieudonné est un pion dans la stratégie d’Emmanuel Valls par rapport aux élections présidentielles françaises". Il pense aussi que des éléments infiltrés des Renseignements généraux français ont informé le ministre que "quelque chose prenait", qu’un mouvement se formait parmi les jeunes. D’où sa volonté d’agir.

"L’audace d’un contre-discours"

Voilà à quoi appelle Joëlle Milquet : "Et ce n’est pas toujours un discours qui est populaire, voilà pourquoi j’en appelle à toutes formations politiques démocratiques. Je demande qu’on ait le même courage et la même fermeté face à tous les racismes."

"Il faut recoudre notre société fracturée, lui donner un projet, égalitaire, citoyen, conclut Moureaux, C’est le problème de fond, qu’on n’ose pas aborder."

Patrick Bartholomé

 

Olivier Maroy recevait

Jean Bricmont, essayiste, physicien

Jean-Marie Derwagne, avocat de Dieudonné

Joëlle Milquet, ministre de l’Intérieur – CDH

Philippe Moureaux, sénateur PS

Denis Ducarme, député MR

Manuel Abramowicz, coordinateur de RésistanceS (observatoire belge de l’extrême droite)

Maurice Sosnowski, président du Comité de Coordination des Organisations Juives de Belgique (CCOJB)

Patrick Charlier, directeur-adjoint du Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme

 

Le résumé de Mise au point

L'émission intégrale sera disponible ici en intégralité d'ici quelques heures.

Le sketch de Bedos (fils) fait le buzz

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