Philippe Maystadt: le gouvernement remet en cause le modèle social belge

Philippe Maystadt était l'invité du Grand Oral La Première/Le Soir.
Philippe Maystadt était l'invité du Grand Oral La Première/Le Soir. - © RTBF

Invité du Grand Oral La Première/Le soir, le ministre d’État Philippe Maystadt commente la tension sociale qui agite le pays. Il dit comprendre l’inquiétude des syndicats parce qu’on a le sentiment que ce gouvernement remet en cause les fondements de notre modèle social. Par contre, il ne comprend pas la "fixation" des syndicats sur les modalités de l’indexation des salaires. Philippe Maystadt est également revenu sur l’affaire "LuxLeaks" : il juge "scandaleuses" ces pratiques qui permettent à quelques grosses sociétés d’éluder l’impôt dans leur pays.

"Je n’ai jamais compris pourquoi les syndicats défendent mordicus les modalités actuelles du système d’indexation, dit-il. Je suis pour un système d’indexation, c’est-à-dire que je suis pour que l’on protège le pouvoir d’achat. Mais le système actuel est un système qui creuse les inégalités. Quand vous donnez 2% à quelqu’un qui gagne 1000 euros par mois, vous lui donnez en tout et pour tout 20 euros de plus. Si vous gagnez 10 000 euros, vous avez 200 euros. Autrement dit, l’écart grandit. Ce serait beaucoup plus juste d’avoir un système d’indexation qui garantirait le pouvoir d’achat jusqu’au salaire moyen. Donc je n’ai jamais compris pourquoi on s’accrochait aux modalités du système d’indexation."

"Sur d’autres points, j’avoue que je comprends les réactions des syndicats dans la mesure où on a le sentiment qu’on a affaire à un gouvernement qui remet en cause le modèle social belge. On a l’impression qu’on n’a pas vraiment joué le jeu de la concertation sociale. Je ne mets pas en doute les bonnes intentions actuelles, mais il faut reconnaitre que le gouvernement a un peu mis tout le monde devant le fait accompli et qu’il aurait été prudent d’entamer un début de dialogue avec les syndicats plus tôt. Je suis un peu mal à l’aise parce que j’ai l’impression qu’on remet en cause les fondements du modèle social."

"On ne va pas assez loin pour rétablir la compétitivité des entreprises"

"Moi je suis tenté de dire qu’en Belgique on ne va pas assez loin pour le rétablissement de la compétitivité des entreprises. Je trouve, et pour moi c’est une surprise, qu’on n’a pas réalisé le 'tax shift', c’est -à-dire le glissement des prélèvements sur les revenus du travail, qui sont beaucoup trop élevés dans notre pays, vers d’autres types de fiscalités. Pendant la campagne électorale, tous les partis disaient 'il faut diminuer les prélèvements sur le travail !'. C’est tout à fait fondé ! Nous sommes devenus le numéro un pour le coût salarial horaire moyen. Nous avons donc un problème. Il faut réduire le coût salarial, c’est-à-dire réduire les cotisations sociales et/ou la fiscalité sur les revenus du travail et compenser par d’autres types de revenus."

Quelles ont selon vous les taxations auxquelles on n’a pas pensé et qui seraient justifiées ?

"On peut envisager trois types de compensations : une taxe sur la consommation, une fiscalité environnementale et une taxation sur les revenus du capital, répond Philippe Maystadt. La première : c’est une augmentation de la TVA. Certains experts disent : 'La Belgique ne perçoit pas autant de TVA qu’elle ne devrait et on peut donc l’augmenter quelque peu'. Le problème, dans notre pays, c’est que l’effet sur la compétitivité et l’emploi disparait assez vite à cause de notre système d’indexation automatique des salaires. La hausse de la TVA se répercute dans une hausse des prix qui elle-même entraine une hausse des salaires. Et donc l’effet en termes de compétitivité et d’emplois, après quelques années, a pratiquement disparu."

"La seconde piste est la fiscalité environnementale. Là, la Belgique est nettement en dessous de la moyenne européenne. Mais le problème de la fiscalité environnementale, c’est que si elle est bien conçue, elle doit progressivement diminuer."

"La troisième piste c’est donc la fiscalité sur les revenus du capital. Il y a une proposition qui a été avancée notamment par Christian Valenduc. Il estime que la formule la plus praticable, celle qui aurait un effet en termes d’emplois, c’est une réduction des prélèvements sur les revenus du travail compensée par une uniformisation à 25% de la taxation sur tous les revenus du patrimoine quel qu’ils soient, y compris les plus-values sur actions et les livrets d’épargne. Il propose de maintenir une exonération à la base, qui favorise les petits épargnants, mais de l’accorder non plus à un seul type de placement comme le livret d’épargne, mais à n’importe quel type de placement."

"On aurait pu négocier avec la N-VA"

Le CD&V a remis sur la table cette idée d’une fiscalité sur les revenus du capital. La N-VA ne ferme pas la porte. Vous avez été président du PSC. Aujourd’hui est-ce que vous seriez monté dans une majorité avec la N-VA ?

"Je pense que j’aurais accepté de négocier. Je ne sais pas du tout si on aurait pu se mettre d’accord, mais je pense qu’on a toujours intérêt à essayer de dialoguer et de trouver des solutions. Je pense que si c’était pour trouver un véritable glissement de la fiscalité et diminuer la pression sur les revenus du travail, je pense que ça aurait valu la peine. Mais bon, je pense aussi qu’on peut quand même se poser des questions. Objectivement, les révélations à propos de Mr Francken interpellent quand même. Mais je pense que dans une démocratie, même si on n’aime pas le résultat, il faut tenir compte du résultat des élections et donc on ne peut pas passer à côté de la N-VA."

"Les pratiques révélées par l’affaire LuxLeaks sont un scandale"

"Bien sûr c’est un scandale, ceci dit ce n’est pas tout à fait nouveau. On savait que ces pratiques existaient et pas seulement au Luxembourg. On a beaucoup parlé du Luxembourg parce que la fuite vient du bureau luxembourgeois d’une grande société d’audit en l’occurrence PWC. Mais cette société d’audit conseille des clients dans d’autres pays et il y a des montages du même ordre dans d’autres pays."

Donc nous pourrions avoir d’autres révélations de ce type ?

"Bien sûr, s’il y avait une fuite du même ordre dans le bureau néerlandais de PWC , vous découvririez des choses aussi étonnantes et aussi scandaleuses..."

Même chose pour la Belgique ?

"La Belgique n’est pas tout à fait innocente. On a appris, en lisant Le Soir, qu’une grande société comme AB InBev a bénéficié là aussi d’un 'ruling' par l’administration fiscale belge qui fait en sorte qu’elle paye moins de 4% d’impôts. Et cela, alors que son patron gagne un salaire mirobolant puisqu’il gagne en un jour ce que ses ouvriers gagnent en un an. Tout cela a été toléré par des administrations fiscales nationales…"

"Les propositions de Juncker sont excellentes"

"Je crois que les deux propositions que le président Juncker a mises en avant cette semaine sont en effet deux excellentes propositions. La première, c’est de dire : il faut donner de la publicité à ces fameux 'rulings'. Ce qu’on souhaiterait, et c’est la proposition du président Juncker, c’est qu’il y ait un échange automatique entre administrations fiscales. Qu’elles se communiquent les unes aux autres le contenu de leurs 'rulings'. Ça changera complètement le climat parce qu’évidemment on pourra réagir si un pays exagère par rapport aux autres."

"Deuxième proposition du président Juncker : reprendre le travail sur l’harmonisation de l’assiette imposable à l’impôt des sociétés. Ce n’est pas nouveau dans le chef de Mr Juncker. Il y a pas mal d’années, quand on a fait la première harmonisation de la TVA, c’était sous présidence luxembourgeoise. Je me souviens que Jean-Claude Juncker qui présidait la réunion du conseil 'ECOFIN' a conclu en disant : 'merci d’avoir fait un accord sur la TVA, mais ce serait bien aussi de faire un accord sur l’impôt des sociétés'."

Le président de la commission européenne a-t-il malgré tout encore du crédit ? Jean Claude Juncker se dit "responsable", mais pas "coupable". Il connaissait toutes ces pratiques !

"Il ne connaissait pas les détails mais il savait que le système était pratiqué et que son administration fiscale attirait pas mal de multinationales par ce type de pratiques. Ceci dit, je connais Jean-Claude Juncker depuis des années, et depuis des années il est mal à l’aise avec ça. Il m’a dit : 'au fond, ce serait beaucoup mieux si on harmonisait l’impôt des sociétés. On éviterait, chacun de notre côté d’attirer à nous les sociétés'. Je le répète, on a beaucoup parlé du Luxembourg, mais on pourrait aussi parler de l’Irlande. Ce que l’on appelle le 'dubble Irish', c’est encore pire ! Là c’est vraiment une localisation purement fictive, on prélève un tout petit impôt et pour le reste on ferme les yeux si vous déménagez tous ces profits vers un paradis fiscal !"

Jean-Claude Juncker propose un plan d’investissement de 300 milliards d’euros. Bonne ou mauvaise idée ?

"Je pense que c’est une très bonne idée. Pourquoi ? C’est une manière de sortir de ce que je considère comme un faux débat entre les partisans d’une politique de la demande et les partisans de la politique de l’offre. De manière un peu caricaturale, Mme Merkel serait la championne de la politique de l’offre, de la compétitivité des entreprises et le président Hollande ou Matteo Renzi ceux qui veulent une politique de la demande. C’est un faux débat ! Pour lutter contre le sous-emploi, il faut à la fois des politiques de la demande et des politiques de l’offre. Si vous ne faites qu’un des deux, vous arrivez dans l’impasse. Il faut beaucoup de mesures visant à rétablir la compétitivité des entreprises, mais en même temps des mesures pour soutenir la demande. L’avantage de ce qui est proposé par le président Juncker et son programme d’investissements c’est que l’investissement a cette qualité d’être à la fois une politique de la demande et de l’offre. C’est une politique de la demande parce que vous donnez du travail pour les entreprises qui vont réaliser ces investissements, qui vont réaliser les infrastructures. Donc vous stimulez la demande à court terme, mais en même temps, si les investissements sont bien choisis vous augmentez le potentiel de croissance de l’économie, vous augmentez la compétitivité des entreprises."

RTBF

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