Peut-on licencier par vidéoconférence ? Un effet collatéral du télétravail lié à la crise du coronavirus

Alors que le télétravail rendu nécessaire, puis obligatoire en raison de l’épidémie de coronavirus s’est installé dans les habitudes d’une série de travailleurs et de leurs employeurs, la commission des Affaires sociales et de l’Emploi à la Chambre se penche ce mardi sur la question du licenciement à distance auquel de plus en plus d’entreprises recourent.

Avec la distanciation sociale et le télétravail, le licenciement par visioconférence se répand

C’est l’une des conséquences de la crise sanitaire liée au Covid-19. La nécessaire distanciation sociale qui s’est imposée depuis le premier confinement a chamboulé les habitudes et les pratiques des entreprises. Dans certains secteurs ou dans certains départements, où on effectue essentiellement un travail de bureau, le télétravail est devenu la norme.

Les relations et les contacts entre membres du personnel et supérieurs hiérarchiques passent désormais par les vidéoconférences. Echanges de mails, réunions virtuelles sont le quotidien de ces travailleurs et de leurs dirigeants. Dans ce contexte, informer un employé de son licenciement par visioconférence est une pratique que l’on commence à observer. 


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"Lors du deuxième confinement, il y a eu une augmentation des recrutements par visioconférence. C’est la même chose pour les licenciements ", explique Christine Thioux, administratrice-directrice chez A-Th, une société d’outplacement.

"Il y a beaucoup moins de frilosité à licencier par vidéoconférence que l’an dernier ou qu’au début de l’année", poursuit-elle. Elle explique connaître des employeurs pour qui il n’est plus possible de postposer des licenciements vu le contexte et qui sont contraints de passer par la visioconférence pour informer la personne licenciée. 

"C’est hautement déconseillé, mais c’est un phénomène qui grandit", confirme Jean-Paul Erhard, spécialiste des questions d’organisation du travail, manager chez PeopleSphere. "On a des cas, certains qui sont très emblématiques, des licenciements collectifs qui sont organisés par vidéoconférence", poursuit-il.

Rien n’interdit d’informer un travailleur licencié par visioconférence, mais cela ne suffit pas

Pour un licenciement, il y a des règles de base à respecter. "La formalité est de notifier le licenciement à son travailleur, soit par voie recommandée, soit par un exploit d’huissier, c’est-à-dire qu’on envoie un huissier chez le travailleur pour lui signifier une fin de contrat", explique Amandine Boseret, conseillère juridique chez Acerta. Cela, c’est ce que prévoit la législation. C’est le minimum légal.


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Dans cet esprit, la vidéoconférence n’est donc pas un moyen légal de notifier un licenciement à un travailleur. En fait, elle remplace l’entretien en face-à-face que les employeurs ou les responsables des ressources humaines organisent souvent avec la personne licenciée pour lui expliquer qu’elle est remerciée. Ici, comme le travailleur est à distance, chez lui en télétravail, on ne le convoque plus dans les bureaux de la direction et on communique avec lui sur le licenciement par écran interposé. Entretien en face-à-face ou discussion par vidéoconférence remplissent donc la même fonction.

"Ce qui change fondamentalement, c’est l’appréhension du caractère humain, de la relation qu’on va avoir avec les travailleurs. L’enjeu essentiel, c’est le respect. Procéder à un licenciement par visioconférence, aujourd’hui, malgré l’expérience qu’on a de dix mois de pratique intensive du digital, c’est faire preuve d’un manque de respect de l’individu et d’un manque d’empathie évident, d’un manque de proximité par rapport à son collaborateur", estime Jean-Paul Erhard.

La vidéoconférence permet moins de gérer les aspects émotionnels

Car l’entretien en face-à-face, en direct dans un bureau et pas par écran interposé a ses avantages. "Dans les entretiens de licenciement, il y a un aspect très émotionnel de part et d’autre, du côté du manager qui culpabilise parfois ou qui est très mal à l’aise et du côté de la personne qui reçoit. En face-à-face, si le manager est bien préparé, il peut encore essayer d’amortir et de faire accuser le coup. Quand on est en vidéoconférence, ça va plus vite et tout cet aspect non verbal qu’on a l’habitude de traiter en entretien passe inaperçu ou est plus difficile à gérer. On gère moins les émotions à travers les vidéoconférences", explique Christine Thioux, administratrice-directrice de A-Th. 

Elle trouve cependant que c’est toujours mieux d’avoir un entretien de licenciement en vidéoconférence que pas d’entretien du tout et seulement une lettre recommandée. "La vidéoconférence est encore quelque chose de très respectueux parce qu’on a un entretien face à face par écran interposé", estime Christine Thioux. Elle reconnaît cependant que pour les travailleurs licenciés de cette manière, c’est plus difficile, surtout dans le contexte de la crise du Covid-19. "Ils le subissent comme une forme de punition complémentaire, en plus de ce qui arrive déjà. On m’a en plus licencié par vidéo au moment du Covid", explique-t-elle.

Le recours à la vidéoconférence rend le licenciement encore plus soudain, plus brutal. Pour Jean-Paul Erhard, spécialiste des questions d’organisation du travail, le licenciement par vidéoconférence devrait être évité autant que possible. "Idéalement, un licenciement ne devrait jamais être une surprise. Un licenciement devrait être le fruit d’un dialogue continu et d’un constat de deux chemins qui se séparent. Ce que l’on peut constater dans les entreprises aujourd’hui, c’est qu’avec la distance, avec le virtuel, la communication quotidienne fréquente tend à se réduire", explique Jean-Paul Erhard. Il se demande cependant comment feront les entreprises qui devront licencier en grand nombre en raison des difficultés économiques causées par la crise sanitaire. "Est-ce que les entreprises seront toutes en capacité de procéder à des licenciements préparés de manière optimale, qui ont fait l’objet d’un dialogue, d’une préparation, d’un échange, d’un constat qu’on a partagé ? Je ne pense pas que ce sera le cas et cela risque d’être très douloureux ", estime-t-il.

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