Pénurie de personnel soignant: quelle ampleur et comment l’expliquer ?

Les syndicats du personnel soignant manifestent ce mardi contre l’obligation vaccinale et contre l’interdiction de continuer à travailler pour les soignants qui ne seraient pas vaccinés. Pour le front commun syndical, le projet de loi du gouvernement fait peser une menace sur le secteur, celle de perdre du personnel infirmier alors qu’il manque de bras dans la profession. Quel est l’état des lieux ? Comment expliquer cette pénurie de personnel soignant ?

Combien d’infirmiers et d’infirmières ?

Selon Statbel, l’organisme officiel de statistiques en Belgique, il y avait en 2020, 152.067 infirmiers et 109.534 aides-soignants qui résident en Belgique et qui sont actifs et en droit de prester sur le territoire belge.

Chez les infirmiers, 85,4% sont des femmes et 14,6% des hommes. Chez les aides-soignants, la proportion de femmes et de 90,82%.

Chez les infirmiers, 95,45% sont de nationalité belge. 3,70% sont des ressortissants de l’Union européenne.

En ce qui concerne l’âge, près de la moitié des infirmiers ont entre 45 et 65 ans. Un travailleur sur cinq a plus de 55 ans.

Ce chiffre de 152.067 infirmiers recensés par Statbel est très inférieur au nombre de personnes qui seraient en droit d’exercer la profession. Du côté du SPF Santé publique, un rapport datant de 2018 établit à 214.000 équivalents temps plein le nombre d’infirmières et infirmiers en droit d’exercer en Belgique.

Il est en réalité très difficile de préciser combien de personnes exercent réellement le métier. Déjà en 2010, une étude menée par le Centre Permanent pour la citoyenneté et la participation s’intéressait à la pénurie d’infirmiers et d’infirmières. L’étude estimait à l’époque que sur 148.000 infirmiers, seulement 110.000 exerçait réellement la profession.

Il n’y a en fait pas de cadastre précis du secteur. Mais de nombreux observateurs s’accordent pour dire qu’il n’y a pas assez de personnel soignant. "Le fond blouses blanches a été pérennisé. C’est quelque chose de positif", réagit Arnaud Bruyneel, infirmier et doctorant en Santé publique, interrogé dans l’émission QR Code sur la Une, lundi. "Mais on ne voit rien sur le terrain, parce qu’on n’arrive pas à engager. Les hôpitaux ont de l’argent mais n’arrivent pas à engager parce qu’il y a pénurie de soignants", ajoutait Arnaud Bruyneel.

Pourquoi des infirmiers diplômés quittent-ils la profession ou ne l’exercent-ils pas ?

"On engage d’un côté deux infirmiers, on en perd cinq de l’autre", résumait lundi soir Arnaud Bruyneel dans QR. Le même Arnaud Bruyneel, dans un article relayé ici, expliquait que, bien que le nombre d’infirmiers diplômés par habitant soit très élevé, le nombre d’infirmiers actifs était très bas "car la majorité des infirmiers travaillent 5 à 10 ans puis changent de carrière, d’orientation professionnelle". "La Belgique possède un ratio infirmier par patient qui est l’un des plus défavorables en Europe", ajoutait Arnaud Bruyneel. "La preuve, c’est qu’on ferme des lits d’hôpitaux par manque de soignants", poursuivait-il.

Pourquoi les infirmiers et infirmières changent-ils de profession ? La charge de travail est souvent citée comme principale raison et le Covid n’a rien arrangé, les patients Covid nécessitant plus de soins.

En janvier 2020, le KCE, le centre fédéral d’expertise des soins de santé, avait mené une enquête auprès de 5000 infirmiers issus de 84 hôpitaux en Belgique. Comme il l’avait déjà fait 10 ans plus tôt, le KCE concluait déjà que le quota maximum de patients par infirmier en Belgique était trop élevé par rapport à la norme internationale. Concrètement, l’étude révélait que les infirmiers qui travaillent dans les hôpitaux belges s’occupent en moyenne de 9,4 patients alors que l’on admet généralement, à l’échelon international, que la sécurité du patient n’est plus assurée au-delà de huit patients par infirmier.

Cette charge de travail induit des risques de burn-out chez les infirmiers. Selon Arnaud Bruyneel, cité par Opalsolutions, "on avait avant la crise (Covid) une prévalence de risque du burn-out qui était aux alentours de 36%"." En avril 2020, Pierre Smith (doctorant UCL) et moi-même avons réalisé une étude auprès de 4500 infirmiers francophones. Nous avons constaté que cette prévalence est passée à 70%. On pourrait dire que ce chiffre a doublé à cause de la pandémie", poursuivait Arnaud Bruyneel. Cela ne veut pas dire que 70% des infirmiers sont ou seront en burn-out, mais qu’ils courent le risque d’être dans cette situation.


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Ce contexte lié aux conditions de travail contribue à expliquer la pénurie d’infirmiers et d’infirmières. Des personnes quittent clairement la profession. D’autres diminuent leur temps de travail.

On a déjà expliqué plus haut qu’au bout de 5 à 10 ans, des infirmiers changeaient de secteur d’activité.

On constate aussi que le travail à temps partiel est très fréquent dans le secteur de la santé : 47% des personnes occupées dans ce secteur travaillent à temps partiel contre seulement 22% dans les autres secteurs, selon Statbel. Cela peut s’expliquer par plusieurs facteurs. Le fait que le personnel infirmier soit très majoritairement féminin y contribue. 

Comme dans quasi tous les secteurs, ce sont souvent les femmes qui optent pour des temps partiel, notamment pour s’occuper des enfants. Ce facteur d’explication est renforcé par un autre, le personnel de soins a plus souvent des enfants que celui d’autres secteurs, selon Statbel. "23% des personnes âgées de 25 à 49 ans occupées dans le secteur de la santé ont un enfant de moins de 15 ans, 25% ont 2 enfants", relève Statbel.

Les horaires sont atypiques accentuent la pression sur le personnel soignant et pousse au changement. Dans le personnel soignant, 37% des gens travaillent le dimanche (20% dans les autres secteurs), 44% travaillent le samedi (36% dans les autres secteurs), 39% travaillent le soir (34% dans les autres secteurs) et 18% travaillent la nuit (11% dans les autres secteurs).

Moins d’étudiants dans les écoles d’infirmerie ?

La diminution du nombre d’inscriptions dans les écoles est souvent avancée pour expliquer la difficulté qu’ont les employeurs, les hôpitaux, à recruter du personnel infirmier.

Pour Arnaud Bruyneel, que notre rédaction avait contacté à ce sujet en septembre dernier, l’augmentation de la durée des études d’infirmiers, passant de 3 à 4 ans, avait eu un effet. Une vérification auprès de l’ARES, l’Académie de recherche et d’enseignement supérieur, notre rédaction avait pu effectivement constater une baisse des inscriptions à partir de l’année académique 2017-2018. Ces chiffres ne concernaient cependant que les étudiants bacheliers.

Pour l’année académique en cours, la tendance semblait cependant aller au statu quo, voire à une augmentation des inscriptions.

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