Pénurie de médecins, ou de numéros Inami? Un système à réformer

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Manifestation, grève des stagiaires dans les hôpitaux… Les étudiants francophones en médecine et en dentisterie sont en colère. Le nombre de numéros Inami est limité, contingenté par le fédéral et le risque que les étudiants francophones aient fait toutes ces années d’études pour rien est réel. Sans numéro Inami, ils ne pourront pas exercer la profession de médecin. Ils réclament donc un numéro Inami pour tous, mais la question est extrêmement complexe et est perçue différemment au nord et au sud du pays.

Le dossier est sensible. Côté francophone, le problème est profond. Même en ayant suivi le cursus universitaire complet de sept ans d'études en médecine, "50% des étudiants qui vont être diplômés en fin de septième ne pourront pas recevoir un numéro Inami pour poursuivre leur cursus, expose Jérôme Lechien, président du conseil de la jeunesse et docteur en médecine. Pour les étudiants en dentisterie, la situation est encore pire, avec 60%. Cela correspond plus ou moins à 300 étudiants en Communauté française chaque année".

En Flandre, la situation est moins alarmante puisqu'un examen d'entrée est en place et limite le nombre d'entrants, non pas sur base d'un quota, mais d'un résultat minimum à obtenir. Un certain nombre d'étudiants seront cependant malgré tout confrontés au même problème. "On est un petit peu au-dessus du nombre [de numéros Inami disponibles]. Cela veut dire qu'en 2018 probablement il y aura quelque 300 ou 400 étudiants de trop. (…) Mais cela fait évidemment une grande différence avec la situation en Wallonie où on parte de 1500 ou 1600. Là il y a vraiment un problème", juge Jan De Maeseneer, professeur à l'Université de Gand et membre de la commission de planification.

Cela fait trois fois plus de diplômés en trop côté francophone par rapport à la Flandre. Il y a donc une formation à deux vitesses, qui pose "un énorme problème" selon Jacques Brotchi, sénateur MR et neurochirurgien, qui rappelle que, depuis 2008, il n'y a plus d'examen d'entrée en Fédération Wallonie-Bruxelles.

"C'est par conséquent depuis cette époque-là qu'on assiste à un véritable tsunami, dit-il. Récemment, le ministre [Jean-Claude] Marcourt a mis en place un système, qui n'est pas un examen d'entrée. C'est un test avec en plus une vérification des connaissances quelques mois plus tard. Ce n'est donc absolument pas un système similaire à ce qu'il y a en Flandre et, personnellement, je suis très inquiet de voir que, du côté francophone, on a un système différent." Le sénateur libéral cite par ailleurs une phrase du ministre de l'Enseignement supérieur qui, rapporte-t-il, a dit lors d'une réunion : "Il y aura bien des plombiers au chômage, je ne vois pas pourquoi les médecins ne pourraient pas l'être."

Pénurie ou pas pénurie ?

C'est pourtant bien de pénurie dont il serait question, en médecine générale notamment. Laurette Onkelinx, cheffe de groupe PS à la Chambre et, rappelons-le, ex-ministre de la Santé encore récemment en charge de ce dossier épineux, n'en démord pas : "Il n'y a pas trop de médecins : il n'y en a pas assez. Il y a une pénurie de médecins et cette limitation [de numéros Inami] est ridicule. (…) Il y a des systèmes de filtres qui existent en Flandre et en Communauté française. Ce ne sont pas les mêmes, mais je ne dirais pas qu'un est meilleur que l'autre. (…) Si on ne laisse pas filer des numéros Inami, on va avoir un problème majeur, notamment en médecine générale dans les prochaines années."

Faux, répond Jan De Maeseneer. "Il n'y a pas de pénurie de médecins, sauf pour la gériatrie, pour la psychiatrie et les médecins généralistes, mais ce dernier [problème] est en train de se résoudre suite aux efforts qui ont été faits. Il y avait un grand problème en Flandre. Grâce aux efforts des facultés de médecine, on a triplé le nombre de candidats en médecine générale lors des cinq dernières années."

Ce membre de la commission de planification chiffre d'ailleurs avec précision la situation actuelle : il y a en Belgique 8000 médecins généralistes, en équivalents temps plein, précise-t-il. En tout, ils sont 14 000 à détenir un numéro Inami, avec des degrés divers d'activité. "On a un médecin généraliste par 1200 habitants" alors qu'en Europe c'est "un médecin généraliste temps plein pour entre 1500 et 2000 personnes". Il n'y a donc pour lui aucune pénurie.

"Il y a, en quelques endroits, une carence en médecine générale, nuance Marc Moens, de l'Association Belge des Syndicats Médicaux (ABSyM). Dans les villes où il est dangereux d'exercer sa profession [dans certains quartiers] et en zone rurale. Mais en gériatrie, en psychiatrie pour les enfants, les soins d'urgence…" Pourtant, la médecine générale serait bel et bien touchée elle aussi selon d'autres chiffres avancés par Merlin Gevers, de l'Assemblée générale des étudiants de Louvain-la-Neuve. "Dans 314 communes de la Communauté française sur 589, donc plus de 50% des communes, on constate une pénurie de médecins généralistes."

Recrutement à l'étranger

Ce manque de médecin serait, chose étonnante, pallié par le recrutement de médecins à l'étranger, alors qu'on en limite le nombre en Belgique et que, selon les mots de Laurette Onkelinx, "des jeunes ne demandent pas mieux que de remplir les cases vident, mais en sont empêchés".

"La pénurie n'est pas seulement un problème de nombre de médecins, il peut aussi être par leur rareté un coût qui devient extrêmement élevé pour les structures hospitaliers pour les recruter, explique le Pr. Yvon Englert, doyen de l'ULB. On a toute une série de domaines qui ne sont pas listés dans les métiers en pénurie (…), on va donc éventuellement les chercher à l'étranger."

Entre 2007 et 2011, ce sont 550 médecins qui ont été recrutés de Roumanie, confirme Jérôme Lechien, du conseil de la jeunesse. Ces médecins-là ne rentrent pas dans le système de contingentement qui est appliqué aux locaux. Et ce qu'il va se passer dans les prochaines années, c'est que les étudiants de Belgique vont aller faire leurs études en Roumanie et vont revenir ici."

Les médecins venus de l'étranger reçoivent donc leur numéro Inami. Au 31 décembre 2013, il y avait 2006 spécialistes venant d'autres pays de l'Union européenne, principalement venus de France, des Pays-Bas et de Roumanie. "Ils exercent effectivement dans les hôpitaux", souligne l'ex-ministre de la Santé.

"C'est une affaire européenne, estime Marc Moens. Tous les Européens ont les mêmes droits. (…) S'ils veulent entrer dans les quotas pour pouvoir se spécialiser, ils devraient bien sûr répondre aux mêmes règles que les Belges."

Outre l'arrivée de médecins étrangers, le problème est également ailleurs selon Jan De Maeseneer : "Tous les médecins font des choses pour lesquels ils sont surqualifiés. Par exemple, les gynécologues font les frottis de col [alors que] cela peut être fait par une sage-femme ou une infirmière qui est instruite pour faire cela."

Un futur examen d'entrée ?

Le problème est donc multiple et profond, mais il touche directement de nombreux étudiants dans l'immédiat. Les concernant, Jacques Brotchi s'engage à "tout faire pour qu'ils aient un numéro Inami". Toutefois, dit-il, "on ne peut pas accepter de trouver une solution pour ces étudiants diplômés en 2015 et se dire que, pour 2016, 2017, 2018, on verra bien".

À l'heure actuelle, le numerus clausus est bien entendu pointé du doigt comme le principal responsable. "Le numerus clausus n'est pas seulement une limitation à la profession, il est également une limitation à finir ses études, commente Yvon Englert. Le système, tel qu'il est organisé maintenant va bloquer les étudiants à deux tiers de leur formation, puisqu'ils n'auront pas accès à la spécialisation."

Alors quelle pourrait être cette solution à long terme? L'idée d'un examen d'entrée revient souvent, et elle divise : elle a déjà été adoptée en Flandre (même si la note est la seule condition et qu'il n'existe aucun quota d'adhésion); les étudiants francophones y semblent majoritairement opposés; pour l'ULB, Yvon Englert y voit une issue concrète tout à fait acceptable, car, dit-il, mieux vaut effectuer la sélection en amont des études plutôt qu'à leur terme, ce qui est complètement "surréaliste"; côté MR, on y est également favorable.

Enfin, du côté de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Marie-Martine Schyns, cheffe de groupe cdH à la Fédération Wallonie-Bruxelles, arrive avec une toute autre idée qui fait grincer les dents des plus jeunes autour de la table : l'instauration d'un système de baccalauréats thématiques, comparable à celui qui est appliqué en France. "Ce baccalauréat scientifique ouvrirait la porte aux études de médecine, dit-elle. Et ceux qui n'ont pas ce bac, qui n'ont pas ces prérequis, devraient selon nous passer un examen d'entrée qui serait alors contraignant et obligatoire. On ne fermerait comme cela aucune porte."

Une idée de plus pour résoudre à l'avenir un problème vieux de plus de quinze ans, moment de l'instauration du numerus clausus.

Thomas Mignon

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