Pénurie de médecins: le risque existe-t-il et où? (carte interactive)

Médecin généraliste: risque de pénurie?
Médecin généraliste: risque de pénurie? - © RTBF

Des étudiants en médecine en grève qui protestent contre le manque de numéros INAMI leur permettant d'exercer leur profession : 650 pourraient ne pas être agréés en Fédération Wallonie-Bruxelles. Risque-t-on une pénurie de médecins, et si oui, dans quelles régions ? Réponse avec deux cartes interactives pour les généralistes et les spécialistes.

Sans numéro INAMI, pas question d'exercer la profession de médecin de façon agréée. Restent les métiers comme la médecine légale, du travail ou d'assurance. Ou exercer sans offrir aux patients d'accès au remboursement des soins de santé ou encore à l'étranger...

Concrètement l'attribution du numéro INAMI a lieu au terme de la formation de base, avant d'entamer la spécialisation ou lors de la demande de reconnaissance comme dentiste ou kiné. Il ne s'agit donc pas d'un numerus clausus à l'entrée des études mais d'un contingentement à l'issue de la formation de base. Ces contingents doivent être connus dès le début de cette formation. Sur base de ces données, en Flandre, on a imposé un examen d'entrée. Côté francophone, depuis deux ans un test d'orientation, facultatif, est proposé.

Vu l'afflux de médecins francophones, il a fallu puiser "à crédit" dans des numéros INAMI pour les prochaines années. On été jusqu'à entamer la réserve pour 2018. Mais aujourd'hui on arrive au bout des possibilités de ce "crédit" et les universités ont averti : elles refuseront à la moitié de leurs diplômés de cette année académique leur numéro INAMI. 650 futurs médecins sont concernés.

Parmi les solutions avancées par les étudiants grévistes, objectiver la situation en réalisant un cadastre de la profession qui permettrait d'équilibrer l'offre et la demande et de libérer des numéros non utilisés par des médecins inactifs ou travaillant à temps partiel, un cadastre qui tiendrait notamment compte de la féminisation croissante de la profession et du désir des jeunes généralistes d'avoir un horaire moins chargé. Cela, la ministre de la Santé, Maggie De Block (Open VLD) l'a promis et rapidement. 

En attendant, en l'absence de ce cadastre, on risque de se retrouver dès l'an prochain avec des centaines de jeunes fraîchement diplômés en médecine sans emploi. Et éventuellement de l'autre côté avec le risque d'une pénurie de médecins. Mais ce risque est-il réel, et si oui, important ?

Plus de la moitié des généralistes ont plus de 55 ans

On comptait 15 072 généralistes en Belgique fin 2013, selon le SPF Santé, chiffre auquel il faut ajouter 898 agréés résidant à l'étranger et 730 en formation. Leur répartition sur le territoire est loin d'être uniforme comme on le voit ci-dessous.

Si Bruxelles ou Namur comptent 21 généralistes pour 10 000 habitants, Arlon, Marche ou Neufchateau n'en ont que 13, comme Charleroi ou Mouscron.

"Il commence à y avoir des zones de pénurie de médecins. Cela crée des problèmes en certains endroits, notamment dans des communes plus rurales", confirme le docteur Guy Delrée, le président du forum des associations des médecins généralistes francophones.

Des régions comme la province du Luxembourg, le sud de la province de Namur et dans une certaine mesure le sud du Hainaut sont particulièrement touchées, mais il y a aussi une pénurie de médecins dans des zones moins favorisées de Bruxelles, souligne-t-il.

Selon lui, il existe plusieurs causes à ce début de pénurie localisée :

  • il y a bien sûr le contingentement des numéros INAMI, reconnaît Guy Delrée : c'est effectivement un problème dans la mesure où cela pourrait priver la profession de jeunes médecins pour assurer la relève. Mais tous les numéros INAMI dévolus à la médecine générale n'ont pas toujours été pris, précise-t-il.
  • les contraintes administratives du métier qui prennent beaucoup de temps pèsent aussi, ajoute-t-il
  • le problème d'image de marque joue également : "Pas mal de médecins quittent la profession car elle est exigeante. Certains souffrent aussi de la solitude dans leur métier". "Les pratiques de groupe se multiplient. C'est une bonne chose. Cela permet aux médecins de ne pas travailler à 150% mais à un rythme supportable à long terme".
  • la problématique des gardes constitue une autre barrière : "Dans un endroit, où il n'y a plus que 3 ou 5 médecins, aucun jeune ne veut venir s'installer car il sait qu'il devra rentrer dans un pool au départ très pauvre et donc avec une récurrence de garde très importante".
  • enfin, la masse énorme de médecins âgés entre 55 et 65 ans et qui vont partir à la pension dans les 10 années qui viennent, inquiète, quand on sait qu'il faut 9 ans pour former un médecin généraliste. En Belgique, plus de la moitié des généralistes ont plus de 55 ans (51,9%, selon le SPF Santé en 2103, une proportion qui monte à 55,7% en Wallonie et 53,9% à Bruxelles).

Il faut donc réformer la médecine générale, offrir aux jeunes ce qu'ils veulent en terme de conditions de travail, sur le plan administratif et pécuniaire, conclut Guy Delrée. "Un généraliste n'est pas seulement quelqu'un qui remplit des rapports et les papiers pour l'assurance hospitalisation complémentaire à la sortie de l'hôpital parce que le spécialiste n'avait pas le temps".

A noter qu'il y a peu de généralistes étrangers exerçant en Belgique : 3,2%, dont l'essentiel en provenance de l'Union européenne, selon les chiffres du SPF Santé.

Pas de pénurie de spécialistes, mais un manque d'attractivité

On comptait 26 459 spécialistes en Belgique fin 2013, selon le SPF Santé, chiffre auquel il faut ajouter 3202 agréés résidant à l'étranger et 4212 en formation, et 42,8% ont plus de 55 ans, une proportion qui grimpe à 46,2% en Wallonie et 48,2% à Bruxelles. Leur répartition territoriale est fort inégale, calquée sur les grands centres urbains - et hospitaliers.

Si Bruxelles compte 38 spécialistes pour 10 000 habitants, Bastogne n'en a que 10, Charleroi 15 et Bastogne 10.

Certains hôpitaux ont du mal à recruter des spécialistes, et font appel de plus en plus souvent à des médecins étrangers.

Pour le docteur Philippe Deleuze, directeur médical des hôpitaux Vivalia de Marche-Bastogne, il n'y a pas à proprement parler de pénurie dans le domaine des spécialistes, mais un vrai problème d'attractivité des petites structures. "Par exemple, si vous avez un service de chirurgie avec trois prestataires, ils devront réaliser une dizaine de gardes par mois, ce qui est excessivement difficile comme élément attractif pour recruter de jeunes prestataires".

Pareille difficulté existe pour les gériatres. "A ma connaissance, le nombre total de médecins par habitant en Belgique est légèrement supérieur à la moyenne européenne. Il y a du communautaire là-dessous. La Flandre a résolu le problème en créant une sélection à l'entrée. La Wallonie ne l'a pas fait. Et donc on se retrouve avec certaines spécialités en pénurie ou avec des structures beaucoup moins attractives, d'où la restructuration nécessaire des centres hospitaliers dans gros centres qui deviennent attractifs par la taille de leurs équipes et leurs plateaux techniques, les investissements qui sont faits".

Les statistiques du SPF Santé indiquent qu'il y a 6% de spécialistes étrangers exerçant en Belgique, essentiellement issus de l'Union européenne. Une proportion qui se retrouve dans les services gérés par Philippe Deleuze, qui précise que ceux-ci donnent entière satisfaction. Ils sont amenés en Belgique par des sociétés commerciales spécialisées dans le recrutement de médecins étrangers, souvent roumains. "De plus en plus dans les structures médicales et dans les hôpitaux, pour certaines spécialités nous avons recours à des médecins étrangers", confirme Philippe Deleuze.

@jfherbecq

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