Chodiev, le businessman belgo-kazakh toujours discret, souvent suspect

Armand De Decker, devant le portrait de Patokh Chodiev sur le plateau du journal de 13H de la RTBF ce jeudi 26 février 2015.
Armand De Decker, devant le portrait de Patokh Chodiev sur le plateau du journal de 13H de la RTBF ce jeudi 26 février 2015. - © Tous droits réservés

Qui est Patokh Chodiev, cet homme d'affaires belgo-kazakh lié à l'affaire du "Kazakhgate" qui éclabousse aujourd'hui le libéral Armand De Decker? Inquiété par le scandale Tractebel, il avait conclu en dernière minute une transaction pénale pour éviter le procès grâce à une adaptation rapide de la loi. Une affaire de plus dans le parcours obscur de ce proche de Noursoultan Nazarbaïev.

Sixième d'une famille de sept enfants Patokh Chodiev – parfois aussi appelé Fatakh Chodiev – est un Kazakh de 62 ans né en Ouzbékistan. Après avoir étudié le droit international et le japonais, il devient haut fonctionnaire de l'URSS au sein du ministère du Commerce. Il profite plus tard de la perestroïka pour développer ses affaires au Kazakhstan.

Il acquiert la nationalité belge en 1997 grâce notamment à l'appui de Serge Kubla, dont il est alors le voisin direct sur l'avenue du Manoir à Waterloo. Surveillé par la Sûreté de l'État pour des liens douteux avec le milieu russe, il a été cité dans de nombreuses affaires, notamment en Belgique dans le dossier Tractebel. Ancien officier du KGB, il est également souvent présenté comme un proche de Vladimir Poutine et Dmitri Medvedev.

"Chodiev ? Un homme excessivement chaleureux"

Mais cet homme reste mystérieux. Peu nombreux sont ceux qui parlent de lui, comme l'explique Le Vif en 2013. Serge Kubla, bourgmestre de Waterloo, est alors l'un des rares à le faire, et à le faire à visage découvert.

"Chodiev? Un homme excessivement chaleureux, très poli et discret, confie à l'époque l'homme fort du MR inquiété ces derniers jours par une affaire de corruption liée aux activités de Duferco en République démocratique du Congo. Mais il ne parle jamais de ses affaires. De toute façon, cela fait bien quatre ans que je ne l'ai plus vu. Je ne sais d'ailleurs pas s'il vit encore en Belgique."

À l'époque, la maison était pourtant toujours bien à son nom, mais il faut dire qu'il possède d'autres propriétés de luxe à Moscou, à Londres, ou encore à Saint-Jean-Cap-Ferrat.

Fortune douteuse

Avec une fortune estimée à 2 milliards de dollars (environ 1,76 milliard d'euros), Patokh Chodiev est un habitué du classement Forbes des personnes les plus riches de Belgique, occupant généralement les plus hautes marches aux côtés d'Albert Frère. Au niveau mondial, il occupe même actuellement la 952ème place du célèbre "ranking" du magazine économique américain.

Mais le Belgo-Kazakh n'a pas toujours été durant sa carrière ce que l'on peut appeler un homme d'affaires vierge de tout soupçon. Avec ses camarades de longue date, Alexander Mashkevich et Alijan Ibragimov, - le surnommé "trio kazakh" -, Patokh Chodiev a construit en 1994 l'empire Eurasian Natural Resources Corporation (ENRC), une multinationale britannique active dans l'exploitation des ressources minières, principalement au Kazakhstan.

Comme le résume bien le magazine Forbes, l'entreprise a été inquiétée à de nombreuses reprises. En avril 2013, le Serious Fraud Office, l'organe britannique qui se penche sur les cas les plus graves de corruption et de fraude, avait lancé une enquête criminelle sur les activités du groupe. Les autorités cherchaient ainsi à savoir si ENRC a respecté les règles applicables pour les sociétés cotées en bourse, particulièrement pour des acquisitions en République démocratique du Congo.

Blanchiment d'argent et banque personnelle

En 1999, Chodiev est impliqué chez nous dans le scandale Tractebel avec ses deux acolytes. L'entreprise de consultance en matière d'énergie dépose en effet une plainte pour le versement de commissions de consultance suspectes, d'un montant de 55 millions d'euros. L'homme d'affaires est alors poursuivi pour faux en écriture et blanchiment d'argent, mais il sera finalement lui-même "blanchi" grâce à la fameuse loi sur les transactions pénales rapidement adoptée, alors qu'Armand De Decker est à l'époque vice-président du Sénat, ce qui lui permet de se tirer d'affaire contre le versement de près de 23 millions d'euros.

Et le blanchiment d'argent, ce businessman connaît. Le 3 avril 1998, il crée une banque, une banque offshore aux îles Cook, répondant au nom ronflant d'International Financial Bank Limited. Grâce à une attestation de moralité du parquet général du Kazakhstan, il avait obtenu sa licence bancaire pour fonder cet établissement de "classe B", une licence plus chère, mais qui lui permettait de traiter toutes les devises. La constitution d'une telle banque lui permet, entre autres, de "rendre tout blanchissement d'argent indétectable", notait alors Jean-Claude Delepierre, président de la Cellule de traitement des informations financières. De quoi notamment prêter à ses propres entreprises des fonds qui auraient échappé à tout regard de tiers.

"Un tiers de l'assiette fiscale" du Kazakhstan

Malgré tous ces soupçons, le Belgo-Kazakh incarne plus que tout autre la puissance économique nouvelle du Kazakhstan et est d'ailleurs très proche du dictateur Noursoultan Nazarbaïev. Il faut dire que, dans les années 90, son empire représente à lui seul "près d'un tiers de l'assiette fiscale du pays entier", explique Le Soir en 2011.

Cette année-là, les fréquentations de l'homme d'affaires sont pointées du doigt. Un câble diplomatique américain, daté de Tachkent (en Ouzbékistan) et révélé par WikiLeaks, évoque une vidéo de 2005 où Patokh Chodiev est aux côtés de Salim Abduvaliev, le big boss de la mafia ouzbèke, dans un restaurant de Tachkent pour l'anniversaire de la femme de ce dernier. Tous les invités ont la "dringuelle" généreuse puisqu'ils offrent à la reine du jour 3000 dollars en cash. L'épouse de Chodiev, elle, glissera plus du triple avec une enveloppe de 10 000 dollars. Encore un signe des relations douteuses qu'entretient Chodiev.

T.M. (@thomasmignon)

Et aussi

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK