Parc nucléaire belge: vers un scénario catastrophe pour l'hiver 2015

Marie-Christine Marghem durant la séance de la commission Economie de la chambre. Toute le politique nucléaire du gouvernement remise en cause par l'opposition.
Marie-Christine Marghem durant la séance de la commission Economie de la chambre. Toute le politique nucléaire du gouvernement remise en cause par l'opposition. - © ERIC LALMAND - BELGA

L’obsolescence de plusieurs réacteurs, les microfissurations de deux d’entre eux, la loi de sortie du nucléaire, la rente nucléaire, la fermeture de centrales thermiques, la gestion contestée du dossier par la ministre Marie-Christine Marghem et les derniers avis du conseil d’Etat hypothèquent lourdement l’indépendance énergétique du pays. Le risque d’un éventuel Black-out à l’hiver prochain semble plus précis qu’en 2014. Dans un scénario catastrophe, seuls 3 des 7 réacteurs nucléaires fonctionneront encore au retour des grands froids. Existe-t-il des alternatives et qu’en sera-t-il de notre indépendance énergétique?

Le calcul est vite fait. Les 7 réacteurs disponibles (4 à Doel et 3 à Tihange) représentent une puissance proche de 6 Mégawatt. Sauf problèmes techniques, la disponibilité de trois réacteurs est assurée avant le retour de l’hiver: Tihange 1, Doel 4 et Tihange 3. Pour les quatre autres réacteurs, bien malin qui peut dire s’ils fonctionneront lorsque le thermomètre plongera sous zéro. 

 

3 réacteurs sur 7 en ordre de marche…

Tihange 1 (962 MW) est l’un des réacteurs les plus anciens. Construit en 1975, il aurait dû être arrêté en 2015, mais en fin de législature, le gouvernement Di Rupo l’avait prolongé de 10 ans jusqu’en 2025. Doel 4 est au contraire l’un des plus récents. Construit en 1985, il est conçu pour fonctionner jusqu’en 2025. Doel 4 (1039 MW) a été à l’arrêt durant plusieurs mois en 2014 suite à un sabotage, mais fonctionne à nouveau à plein régime. Enfin Tihange 3 (1046 MW), construite, elle aussi, en 1985 a subi une révision et sera active jusqu’en 2025. Ces trois réacteurs assureront donc près de 3000 MW de puissance, soit la moitié de la production potentielle du parc nucléaire.

…Et 4 autres à la dérive

Le destin des quatre autres centrales est beaucoup plus hypothétique. A commencer par les deux réacteurs de Doel 3 et Tihange 2, de 1000 MW chacune. La découverte de microfissures (les premières constatations remontent à 2012) a entraîné leur fermeture le 25 mars 2014. Leur réouverture éventuelle, en juillet prochain, est soumise à l’accord de l’Agence Fédérale de Contrôle Nucléaire. L’AFCN étudiera le rapport final d’Electrabel avec l’aide d’un laboratoire américain. Mais dans le meilleur des cas -à savoir un avis favorable à la reprise de la production- un redémarrage en juillet semble optimiste. L’aspect financier n’est pas non plus négligeable: selon Electrabel, l’arrêt des centrales coûte 30 millions d’euros à l’entreprise.

Enfin, la dernière tuile pour le gouvernement concerne les réacteurs de Doel 1 et 2. Le premier est déjà fermé depuis le 15 février dans l’attente d’une reconduction de 10 ans. C’est le même problème que rencontrera Doel 2 dès le décembre prochain. La polémique qui existe ce jeudi entre la ministre Marghem et l’opposition en séance de la commission Economie du Parlement, concerne notamment ces deux centrales. Selon la ministre de l’Energie, il n’est pas nécessaire de disposer d’un nouveau permis de production alors que le conseil d’Etat estime le contraire dans un avis resté secret jusqu’à ces derniers jours. Or, ce permis imposerait une enquête d’incidence chronophage. Dans cette hypothèse, Doel 1 et Doel 2 ne seraient pas actives pour l’hiver. Avec de possibles dégâts collatéraux. Des experts estiment qu’un examen de toutes les centrales nucléaires du monde devraient être pratiqué selon les mêmes normes qui l’ont été pour les cuves "fissurées" de Doel 3 et Tihange 2. Ce qui constitue un risque supplémentaire d’arrêter pour longtemps les réacteurs de Doel 1 et 2. Leurs cuves, ainsi d'ailleurs que celle de Doel 4, seront inspectées en septembre.

 

La taxe et la rente nucléaire

Outre les obstacles techniques et juridiques qui empêchent la relance des réacteurs de Doel 1 et Doel 2, se pose celui de la taxe nucléaire. Electrabel rechignera probablement à investir dans le rajeunissement des centrales si l’Etat se montre trop gourmand. Dans ce bras de fer financier, Electrabel assure qu’il faudra investir 700 millions d’euros par réacteur pour les prolonger jusqu’en 2025. Un montant réaliste, si l’on se souvient que pour Tihange 1, la note avait été de 600 millions d'euros. Ce conflit entre Electrabel et l’Etat belge remonte à 2008. Les centrales nucléaires étant financièrement amorties après 20 ans, Electrabel réalisait dès avant l’an 2000 de confortables bénéfices. C’est ce que l’Etat a appelé la rente nucléaire fixée, dans un premier temps à 250 millions d’euros par an. En 2012, sur base d’une estimation de la Creg (le régulateur de l’électricité et du gaz), la taxe nucléaire est passée à 550 millions d’euros. Mais en 2014, un nouveau rapport de la Creg, confirmé par la BNB, a revu le bénéfice nucléaire d’Electrabel à la baisse en l’estimant à 500 millions. En cause, la baisse des prix de gros de l’énergie et, surtout, l’arrêt de plusieurs réacteurs en 2014. Difficile d’encore demander à l’entreprise une taxe plus importante que les bénéfices réalisés. Au moment de renégocier la mise en marche des réacteurs Doel 1 et 2 pour 10 ans, Electrabel est donc en position de force face à un Etat en quête de Mégawatt pour l’hiver. A tout prix?

Les alternatives : réserves stratégiques et connexion sur la Hollande

En avril 2015, Le sp.a défendait par la voix de Johan Vande Lanotte un argument qui revient aujourd’hui dans l’actualité: l’importation directe d’énergie depuis les Pays-Bas. Une connexion avec une centrale proche de la frontière permettait de gagner près de 1000 MW pour un coût de 20 à 30 millions d'euros. Une proposition jugée inefficace par Elia, en charge du transport d'électricité en Belgique. Dominique Woitrin, ancien de la Creg (organisme de contrôle du nucléaire) assure pourtant  qu'il existe déjà un accord entre Elia et les Pays-Bas à cet égard.

Mercredi 20 mai Dominique Woitrin, a d'ailleurs envoyé un courrier dans lequel il attire l’attention de la ministre sur " le manque de prévoyance et d'investissements d'Elia " depuis 2003. C'est à cette date que le gouvernement  Arc-en-Ciel (Verhofstadt) avait voté la loi de sortie du nucléaire. Et surtout, il insiste sur l’alternative salvatrice (selon lui) qui consisterait à se relier sur une centrale nucléaire hollandaise, pour faire face au risque de pénurie en hiver 2015. Une alternative qui couvrirait l'absence de production des réacteurs de Doel 1 et Doel 2. Au terme d’une longue argumentation chiffrées, Dominique Woitrin conclut : " Je vous en conjure, Madame la Ministre, ne prenez pas le risque que si le feu passe au rouge (aussi pour Doel 3 et Tihange 2) ou que la réserve stratégique soit trop courte, il soit trop tard pour mettre en œuvre l'alternative que je vous propose. C'est maintenant que ça se joue ! ". Contacté par nos soin, Dominique Woitrin montre notamment du doigt la société Elia "qui sait depuis 2003 que les centrales nucléaires vont s'arrêter et a la responsabilité d'injecter du courant dans le réseau". Il assure par ailleurs que lorsqu'il était en fonction  à la Creg, il avait attiré l'attention sur la problématique dès 2007: "Mais la Creg ne pouvait, à l'époque ne donner que de avis".

Hiver 2014 : le plus doux depuis des années

Pour comprendre la mise en garde de l’ancien responsable de la Creg, il faut se rappeler combien l’hiver passé a été doux. Les ménages belges ont donc consommé moins d’électricité que d’habitude. Entre l'hiver 2015 et 2011, il y a une baisse de consommation 1000 MW.

Face à la perspective d’un black-out "nucléaire", les ministres successifs se sont mis en quête de créer des " réserves énergétiques. " Cependant, Electrabel comptait fermer après l’hiver plusieurs de ses centrales thermiques (au gaz et au charbon) jugées peu rentables. Le coût de fonctionnement d'une centrale thermique est de 50 à 60 euros le MWh, là ou le prix du marché est de 40 euros. D’ici la fin de l’année 2015, une réduction de production proche de 1400 MW risquait ainsi de venir réduire encore l'autosuffisance énergétique belge.

C’est dans ce contexte incertain que, pour affronter un hiver "normal", la Belgique voudrait quadrupler sa réserve stratégique d'énergie. Une réserve qui devrait, selon l'administration de l'Energie atteindre les 3500 MW. Au terme d’un appel d'offres lancé par le gouvernement en avril, Electrabel et EDF Luminus ont tous deux postulé avec deux centrales au gaz dont la fermeture était prévue. Electrabel a également décidé de maintenir six centrales qui devaient être arrêtées. Mais elles ne représentent que 341 MW. Soit moins que la plus ancienne des centrales de Doel. Encore une manière, peut-être, pour Electrabel de mieux négocier avec le gouvernement la prolongation de Doel 1 et 2.

Un parc non renouvelé

Depuis plusieurs années, à l’exception des constructions d’éoliennes, la Belgique ne renouvelle pas son parc énergétique. Et avec Doel 1, Doel 3 et Tihange 2 à l’arrêt ce sont 2433 MW d’électricité en moins sur notre marché.

Reste donc à la Belgique la perspective de s’interconnecter avec l’étranger. Une capacité estimée à 3500 MW, soit la capacité de plus de trois centrales nucléaires récentes.

Cependant, le marché européen de l’électricité dépend en grosse partie de la loi de l’offre et de la demande. En cas d’hiver froid, l’électricité importée sera plus chères et pourrait se tarir si les pays exportateurs sont soumis à une forte demande intérieure. Et malheureusement, un vague de froid touchera simultanément notre pays, la France et les Pays-Bas.

A l’avenir, les pays européens seront de plus en plus interconnectés. Mais l’Europe disposera-t-elle d’un parc énergétique suffisant pour approvisionner l’ensemble de ses citoyens à un prix assez bas? La Belgique, en tout accroît son état de dépendance énergétique à l'égard de l'étranger.

@jcverset

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