Orphelins belges rapatriés de Syrie en juin 2019 : pour la famille, c’est le combat d’une vie

En juin 2019, six orphelins belges ont été rapatriés de Syrie. Parmi eux, un frère et une sœur venus de Bruxelles et âgés de 14 et 10 ans à leur retour. Leur famille s’est longtemps battue pour qu’ils reviennent en Belgique et pour pouvoir les récupérer. Ils ont réussi, non sans difficulté, et le racontent aujourd’hui avec pudeur.

Tout a commencé en 2014. C’est alors qu’à la surprise de leurs proches, un couple de parents bruxellois part en Syrie avec leurs deux jeunes enfants. Pour Moncef, le grand-père, c’est toujours incompréhensible aujourd’hui. "Mon fils était ingénieur en informatique. Il gagnait bien sa vie, sa femme aussi. Je ne sais pas quelle mouche l’a piqué pour prendre ce chemin. Nous n’étions pas du tout d’accord mais c’était trop tard. Ils sont partis et on a reçu la nouvelle après. Ils nous ont contactés déjà sur place. On a passé des moments très difficiles. Heureusement que des associations nous ont soutenus au moment où on était vraiment en détresse". Et ce n’était que le début des difficultés pour cette famille meurtrie.

Maman est partie chez Allah

Quand ils sont emmenés en Syrie par leurs parents, les deux enfants belges ont 6 et 9 ans. En 2015, le père décède. En 2017, la maman meurt également. Les deux petits belges se retrouvent orphelins dans un pays en guerre. Ils n’ont alors presque aucun moyen de contact avec leur famille bruxelloise.

Le grand frère arrivera néanmoins à prévenir ses proches, dont sa tante. "Maman est partie chez Allah" se souvient Syrine. "Voilà ce qu’on a reçu comme message de mon neveu. Et à partir de là, il fallait déjà essayer de faire son deuil mais, croyez-moi, que le deuil on ne le fait jamais car on n’a pas eu de corps. Mais surtout, il fallait qu’on sorte les enfants de là. Avec mes parents, mes frères et sœurs, ça a été notre combat. Pour nous, il fallait qu’ils reviennent, on ne pouvait pas les laisser là. On ne pouvait pas !".

C’est une angoisse, une boule au ventre, qui ne vous quitte jamais

Pour Syrine, savoir son neveu et sa nièce seuls dans un pays en guerre était insoutenable. "On n’avait aucun contact avec les enfants. C’est ça qui tue. Qu’est ce qui leur arrivait ? Est-ce qu’ils mangeaient, est-ce qu’ils étaient habillés ? On ne savait rienOn a eu très très peur pour eux. C’est un petit mot, je trouve. C’est une angoisse, une boule au ventre, qui ne vous quitte jamais".

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Le grand-père, Moncef, témoigne en tout anonymat. © RTBF

Un long combat pour leur retour

La famille des deux orphelins frappe alors à toutes les portes. S’ils peuvent compter sur le soutien d’associations, notamment le service tracing de la Croix-Rouge ou les équipes du délégué général aux droits de l’enfant, ils ne trouvent pas l’aide escomptée auprès des autorités politiques.


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Moncef se souvient notamment d’une visite effectuée au ministère des Affaires étrangères à Bruxelles. "Jétais dans l’endroit qui représente la diplomatie belge et j’ai été traité, excusez-moi l’expression, comme un chien. J’étais mal à l’aise, je ne m’attendais pas à cette rencontre avec le ministère des affaires étrangères. Je pensais que quelqu’un pourrait prendre en considération notre requête et essayer de faire les démarches", regrette amèrement Moncef.

Une famille désemparée

Le temps passe et, en Syrie, les enfants sont séparés. Le grand frère, alors âgé de 13 ans, se retrouve même incarcéré un temps dans une prison pour adultes. Finalement, il arrivera à retrouver sa sœur dans un camp. Où ils survivront dans des conditions précaires.

En Belgique, la famille des enfants est désemparée. "Rien ne bougeait. Même une fois que les enfants avaient été localisés. Ça, je n’arrive pas à l’avaler", explique le grand-père. "Je me suis dit, je ne baisserai jamais les bras. Je mènerai ce combat jusqu’à leur retour".


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"On s’est retrouvé en mars 2019 à porter plainte contre l’Etat belge", se souvient Syrine, la tante. "On ne voulait pas mais on a été obligé de le faire car on s’est dit mais qui va nous entendre ? On l’a fait et on a gagné mais s’est tombé au moment où mes neveux revenaient en Belgique".

Orphelins depuis décembre 2017, c’est finalement en juin 2019 que les deux enfants seront rapatriés sur le sol belge.

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© RTBF

Un lourd traumatisme

A leur arrivée en Belgique, les deux enfants ont été directement transférés à l’hôpital Saint-Pierre pour une prise en charge médicale complète et nécessaire vu les conditions de vie qu’ils connaissaient dans les camps. "On est tellement excités de les retrouver que quand on nous dit 'non, ce n’est pas tout de suite', on n’a pas compris. On n’était pas préparé", confie Syrine. "On a mis 4 à 5 jours à pouvoir les voir. Nous, on pensait : on nous prévient de leur arrivée et on court, c’est humain. Mais non, ça s’est passé différemment".

Services sociaux, juges de la Jeunesse, … C’est finalement après un mois et demi que les enfants ont été confiés à leurs grands-parents. "Au départ, le juge qui avait le dossier entre les mains n’avait pas l’intention de me les confier mais après s’être battu, on a été désigné tuteurs", se souvient Moncef. "Heureusement, il y a un magistrat formidable qui nous a accueillis trois heures dans son bureau, nous a fait part de sa réflexion concernant le dossier. Et on a pu les récupérer".

Suivis par un psy

Depuis leur retour en juin 2019, les deux orphelins bénéficient d’un suivi psychologique. Aujourd’hui encore, ils voient un professionnel deux fois par mois. "C’est super important", constate leur grand-père. "D’autant plus qu’ils sont suivis par quelqu’un qui a vécu la guerre en Afrique, quelqu’un qui peut mieux les comprendreJe le rencontre tous les trois mois et il me fait un compte rendu. Je pense qu’ils sont sur le bon chemin".

Syrine se souvient de l’euphorie du retour mais aussi, d’avoir très vite du faire face à la réalité. "J’ai récupéré deux enfants avec un trauma : l’horreur par excellence. Des enfants qui n’ont aucun sentiment, qui ne pleuraient pas. Imaginez-vous. On a mis du temps à ce qu’il pleure, moi j’étais très heureuse quand ils ont pleuré, ça veut dire que, quelque part, leur carapace commençait à tomber".

Les deux enfants ont vécu dans des conditions extrêmes. Insalubrité, manque d’hygiène, de nourriture, chaleur extrême ou grand froid, violence… Une réalité qui resurgit par bribes mais la famille ne veut rien forcer. "On les utilisait pour certaines tâches ménagères. Maintenant ils racontent. La petite a beaucoup plus facile. Le grand, un peu moins. On les laisse prendre leur temps. C’est leur vécu".

Aujourd’hui, les enfants ont pris conscience de ce qu’ils ont traversé "mais au début pour eux, c’était normal. Nous, on était choqués mais on ne voulait pas le montrer. Avec le temps, on nous a conseillé de pleurer devant eux, de montrer des sentiments. On a suivi ces conseils des professionnels et ça a marché".

Nés sur le sol belge, les deux enfants avaient déjà une identité et des papiers, contrairement aux autres enfants qui sont nés en Syrie de parents belges. Ce qui a facilité leurs démarches administratives et leur réinsertion dans la société.

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Fillette dans le camp de Al-Hol en Syrie. © Tous droits réservés

C’est fou ce qu’on leur a mis dans la tête

Aujourd’hui, frère et sœur se sont réacclimatés à la vie belge, entourés par une famille soudée qui leur a permis de retrouver une structure et une stabilité affective.

"Dans la rue, ce sont des enfants lambda aujourd’hui" explique Syrine. "Mais à l’arrivée au début, ma nièce était voilée de la tête aux pieds. Je me suis retrouvée dans une chambre avec elle pour lui expliquer qu’elle est petite, qu’à cet âge-là ici on porte des shorts. Elle m’a dit "si je l’enlève les grands messieurs vont me regarder". C’est une phrase qui m’a marqué, c’est fou ce qu’on a pu leur mettre dans leur tête à cet âge-là. C’était comme un déguisement. Il fallait suivre les règles qu’on ait 40 ans ou 8 ans, on était obligé de le porter".

Le grand frère aussi avait sa façon de voir les choses à son retour en Belgique. "Une chaussure Nike, c’était pour les mécréants selon lui. Mais ça s’est arrêté là. Ça a été compliqué au niveau de la tenue vestimentaire au départ mais maintenant ça va très bien".

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Malgré 5 ans sans scolarisation, la petite sœur a réussi son CEB cette année. © RTBF

Il faut rapatrier les autres

Bien que privés des bancs de l’école pendant 5 ans, les deux orphelins ont réussi à reprendre leur parcours scolaire. "Grâce à la direction école, à la volonté des enfants, ils ont pu rattraper leurs 5 ans de retard. La petite a reçu son CEB cette année, quoi qu’elle était en 5e. Ce sont des choses qui font plaisir", s’émeut Moncef.

"Ils vont très bien" selon leur tante. "Les deux ont réussi, on est très fier d’eux. Ce sont des enfants épanouis. Certes, il y a un gros trauma mais il faut creuser pour le savoir. Dans une cour de récréation, vous ne verriez pas la différence avec les autres enfants. Evidemment, ça a été un long combat".

Et après ?

Syrine et Moncef appellent depuis longtemps au retour des autres enfants et de leurs mères, restés bloqués dans l’enfer des camps syriens. "On punit des enfants pour une vie qu’ils n’ont pas voulue. Les nôtres sont rentrés mais je vais continuer à me battre pour tous ceux qui sont encore là-bas", déclare la jeune femme. "Les mamans ont fait une erreur mais, on peut dire ce que l’on veut, cela reste des citoyens belges qui réclament de rentrer au pays. Et laisser ces enfants dans les camps, c’est créer de vraies bombes à retardement, avec ce qu’il y a encore comme idéologie là-bas".


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Dans la nuit du 16 au 17 juillet, 10 enfants et 6 femmes ont pu être rapatriés du camp de Al-Roj en Syrie. Il en resterait encore plusieurs dizaines sur place, notamment au camp d’Al-Hol devenu difficilement accessible en raison de la montée de la violence.

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Les enfants vivent dans des conditions très difficiles dans les camps syriens. © Tous droits réservés

Un vade-mecum pour encadrer les retours

Le délégué général aux droits de l’Enfant, Bernard De Vos, soutient depuis plusieurs années les familles qui tentent de faire revenir leurs filles et leurs petits-enfants de Syrie. Déjà en première ligne lors du retour des premiers orphelins, il lui a fallu apprendre sur le tas. "Il a fallu improviser. Les services sociaux ont dû se mettre en place sans savoir ce qui les attendait exactement. C’était une expérience humaine très riche et qui a demandé beaucoup investissement, de travail pour une bonne compréhension des uns des autres et des enfants eux-mêmes".

Suite à ces premiers rapatriements, avec son équipe, le délégué général a rédigé un vade-mecum à destination des différents acteurs du secteur.

"La plupart de ces enfants n’ont jamais été enregistrés nulle part. Il faudra leur donner une identité et puis les encadrer au mieux. Les outils sont là. On a travaillé à susciter des solidarités intersectorielles entre les services. On a fait un travail de vade-mecum pour que chaque acteur confronté au retour d’un enfant sache ce qu’il en est en termes d’aide administrative, psychologique et éducative".

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Bernard De Vos, délégué général aux droits de l’Enfant. © RTBF
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