Mise au Point: "Il faut qu'une concertation soit ouverte ou fermée"

Mise au Point :"Il faut qu'une concertation soit ouverte ou fermée"
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Mise au Point :"Il faut qu'une concertation soit ouverte ou fermée" - © Tous droits réservés

C'est ce qu'Alfred de Musset disait des portes dans sa pièce sur le dialogue amoureux. Et pour le dialogue social, cette question d'ouverture semble avoir cristallisé toutes les (im)possibilités de se parler. À la veille de la grève nationale du 15/12, Baudouin Remy a posé à ses invités la question de "l’après" : comment sortir de l’impasse ? Quelles sont les avancées suites aux grèves tournantes précédentes ? Pourquoi la concertation sociale ne démarre-t-elle toujours pas ? Syndicat, patronat, gouvernement, tous réclament cette concertation mais tout est bloqué. A qui la faute ? Quelles sont les pistes de solutions ? Le mouvement social peut-il s’essouffler ? Le gouvernement peut-il reculer ? Et au lendemain du 15/12, pour les grèves ce sera stop ou encore ? Les actions syndicales vont-elle se durcir ? Le front syndical reste-t-il uni ? La CGSP a d’emblée déposé un préavis de grève préventif pour couvrir tous les mouvements de contestation dans la fonction publique après le 16 décembre. La CSC est-elle sur la même ligne dure que la FGTB, s’agit-il de grève politique ? Alors, comment sortir de l’impasse ? Quel serait le prétexte au début de commencement d’une vraie négociation ?

Le débat public actuel s’oriente aussi sur le droit de grève en général, sur les piquets de grève, les blocages de routes et de zonings industriels, les atteintes au droit de grève et ses limites. Revenant sur les événements de la semaine écoulée, le débat de Mise au Point s’ouvre avec Pieter Timmermans, administrateur délégué de la FEB, qui justifie l’envoi à ses membres d’une sorte de "mode d’emploi" des mesures à prendre en cas de piquet de grève. Pour lui ce n’est pas de la provocation : "Nous avons reçu des messages inquiétants du terrain et nous avons voulu informer nos affiliés sur leurs droits en leur recommandant de ‘parler d’abord’, et nous avons voulu écrire aux bourgmestres, gouverneurs de province et au ministre. Nous redoutons les destructions, les agressions… nous avons des informations selon lesquelles on va fermer des zonings avec des méthodes comme celles qu’emploie la police pour arrêter des criminels : des tapis de clous, etc. Si c’est le cas, c’est contre la loi et contre le gentlemen’s agreement conclu avec les syndicats. Oui au droit de grève, mais il y a des limites. Oui aux piquets pacifiques, non aux agressions."

Marie-Hélène Ska, secrétaire générale de la CSC, objecte qu’il n’y a pas eu d’incident lors des trois grèves tournantes et assure que cela continuera ainsi. Et elle insiste sur les appels venus de diverses sources pour qu’on se remette autour d’une table de négociations. Marc Goblet, secrétaire général de la FGTB, confirme le calme des trois journées de grève précédente et rappelle que les seuls incidents survenus ont été provoqués par des personnes cherchant à forcer les piquets. Il déplore l’action du patronat et du ministre Jan Jambon, "pas très intelligente et qui est la meilleure manière de provoquer des incidents…"

Le droit de grève n'est pas basé sur une loi

Marie-Christine Marghem, ministre fédérale MR de l’Énergie, rappelle que par définition un piquet "filtrant" ne peut empêcher le déplacement des personnes vers leur travail, leur famille, un hôpital. Elle insiste aussi sur le fait qu’en droit belge, "aucune loi ne consacre le droit de grève, ni celui au travail, et que la charte sociale européenne de 1961 stipule que le droit de grève n’est pas absolu et est limité par le respect des lois et règlements." Ce qui fait opiner Marc Goblet du bonnet.

A la Sonaca, où l’on travaille en flux tendu, les grèves perturbent et inquiètent. "Mais nous étions prévenus et nous nous sommes organisés, observe Bernard Delvaux, CEO de Sonaca, et heureusement l’atmosphère de la concertation sociale au sein de notre entreprise est meilleure qu’au niveau intersectoriel… On a trouvé des solutions, l’usine ne travaillera pas demain. La grève c’est toujours un échec, ce sont les syndicats eux-mêmes qui le disent. L’échec d’une concertation qui a eu lieu ou pas. Il faut mettre l’accent sur le problème de fond plutôt que sur un nouveau débat juridique sur le droit de grève ou au travail. Tournons-nous vers l’avenir pour voir quelles sont les réformes fondamentales indispensables – je suis le premier à les demander –, comment les mettre en place avec un minimum d’harmonie sociale et dans un contexte de concertation."

Le vrai débat n'est pas celui-là

L’ensemble des invités du plateau s’accorde volontiers sur l’idée que le débat sur le droit de grève esquive le débat de fond et Marie-Hélène Ska donne un exemple : "Le gouvernement a choisi de mener le débat sur le coût du travail au travers d’un saut d’index. C’est une mauvaise manière. On ne peut avoir un débat sur le coût du travail en Belgique sans en avoir un sur quel type d’emploi on veut créer. De même sur les questions de fiscalité."

Pour Olivier Valentin, secrétaire national CGLSB, la grève n’est pas un échec car elle a pour objectif de faire comprendre quel est le niveau de mobilisation, "et le gouvernement ne l’a pas encore compris".

Egbert Lachaert (Open VLD), député fédéral, réagit : "On ne va pas tout reprendre à zéro – il y a eu des élections". "Ce gouvernement est démocratique et légitime, renchérit Marie-Christine Marghem, que cela vous plaise ou non ! Et cela même si les éléments de votre mémorandum envoyé aux futurs élus avant les élections n’apparaît pas dans les accords de gouvernement". Et de rappeler les fondements qui justifient les décisions actuelles du gouvernement : une étude de 2013, datant donc d’avant ce gouvernement, sur le manque de compétitivité des entreprises belges. Et elle assure que la concertation a commencé, ce que nie Marc Goblet farouchement, exemples à l’appui de part et d’autre.

Objectifs communs : richesse et emploi, richesse donc emploi

Devant ce dialogue de sourds, Bernard Delvaux prend un peu de recul et constate : "Les réflexions évoluent : reconnaître, côté syndical, que le coût du travail est un problème est déjà un progrès. Le problème qui en résulte, c’est la non-croissance, avec ses conséquences en termes d’emploi. Et c’est là qu’on s’aperçoit qu’on a les mêmes objectifs : créer de la richesse et de l’emploi. Mais je pense que le programme gouvernemental tel qu’il est sur la table sera insuffisant pour nous redonner de la compétitivité industrielle. On devra aller plus loin dans la concertation et beaucoup plus loin dans les réformes… On a une formidable opportunité d’avoir un dialogue plus large dans un certain nombre de chantiers qui sont des occasions de réforme : pas seulement la compétitivité mais aussi les pensions, l’enseignement, l’énergie… avec une vision à 3 ou 5 ans."

Pieter Timmermans marque son accord avec cette analyse et observe : "Il y a un moment crucial à saisir si on ne veut pas détruire l’économie de ce pays : le taux de change dollar/euro est en notre faveur, le cours du baril est au plus bas – ce qui représente un pouvoir d’achat de 40 € de plus pour les ménages –, il y a un plan pour restaurer la compétitivité en 2015-16. La seule chose qui nous manque c’est la stabilité sociale et politique. C’est alors que vous pourrez demander aux patrons d’investir et de créer de l’emploi."

Et les inégalités dans tout ça ?

Marie-Hélène Ska souligne quant à elle un chantier que personne n’évoque : celui de la croissance des inégalités et de la différence de taxation entre le travail et le capital.

Bernard Delvaux, qui est décidément l’homme par qui le consensus arrive, ce dimanche autour de cette table, prend à nouveau un peu de recul pour dire sa conviction que le tax shift (moins taxer le travail et plus les revenus du capital) est nécessaire : "Taxer le travail c’est finalement taxer la production belge, il n’y a rien de plus stupide. Par ailleurs, aucune mesure à elle seule ne sera suffisante pour nous tirer d’affaire." Il appelle à ne plus émettre de jugement négatif sur des mesures individuelles mais à considérer un panier de mesures considéré dans son ensemble comme équitable par tout le monde. Et il encourage vivement le gouvernement à beaucoup mieux communiquer vers le public sur sa vision du pays à 3 ou 5 ans. Se basant sur son expérience dans la réorganisation de grandes entreprises publiques, il considère cette communication comme indispensable au succès.

Le débat s’égare un instant dans des discussions techniques, fiscales ou sociales, émaillées de réflexions critiques et d’attaques qui illustrent et démontrent l’étendue du malentendu ou le refus de se comprendre de part et d’autre. Alors que certaines positions sont de toute évidence assez proches ou du moins compatibles.

Menace explicite

Est-ce signe que la série de grèves pourrait se prolonger ? "Nous attendrons de voir après le 16 s’il y a une ouverture", martèle Marie-Hélène Ska. "Les portes sont déjà ouvertes à la négociation", rappelle une énième fois Marie-Christine Marghem.

Quant à Marc Goblet, il agite clairement la menace d’un "nouveau plan de mobilisation" si la concertation n’est pas "une vraie concertation".

On joue donc sur les mots, le sens des mots, ou celui qu’on leur attribue. Rien qui permette d’augurer d’une embellie dans la qualité de transmission du signal entre les antennes des uns et des autres, en dépit de réelles possibilités de s’entendre sur le fond. La façon de gérer l’après-grève de lundi, tant dans le chef du gouvernement que dans celui des syndicats, et accessoirement la manière dont elle se déroulera, seront décisives pour la suite.

Patrick Bartholomé

Pour débattre, Baudouin Remy avait invité :

Marie-Hélène Ska – Secrétaire générale de la CSC

Marc Goblet - Secrétaire général de la FGTB

Olivier Valentin – secrétaire national CGLSB

Pieter Timmermans- Administrateur délégué de la FEB

Bernard Delvaux – CEO Sonaca

Marie-Christine Marghem – MR Ministre fédérale de l’Energie

Egbert Lachaert – Open VLD député fédéral

 

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