Mehdi Kassou: « On fait plus de politique à la Plateforme que les politiciens »

Depuis bientôt deux ans, Mehdi Kassou représente la Plateforme citoyenne sur tous les fronts.
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Depuis bientôt deux ans, Mehdi Kassou représente la Plateforme citoyenne sur tous les fronts. - © HATIM KAGHAT - BELGA

À l’approche des élections, nous avons rencontré quatre membres de la société civile pour comprendre ce qu’ils et elles attendaient des élections. À la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés, on hausse gentiment les épaules. Pour Mehdi Kassou, l’essentiel en cette période est de rappeler que la situation au Parc Maximilien et à la Gare du Nord est gérable, qu’il suffirait d’un peu de volonté des politiques pour y arriver.

Mehdi Kassou, le porte-parole de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés, a posté un message sur le groupe Facebook de la Plateforme ce soir de fin avril : « 'Attention, police au parc maintenant'.️ C’est comme ça que tout a commencé il y a plus de 600 jours. Depuis, nous hébergeons, protégeons, accueillons, soutenons et accompagnons des centaines de personnes, sans relâche, jour après jour. Sur 20 mois, ce sont près de 8000 foyers qui ont ouvert leur porte à un inconnu, un oiseau migrateur ».

« C’est très politicien comme vision, l’échéance électorale »

600 jours. Avec le temps qui fatigue, l’hiver qui se termine, l’engagement des citoyens engagés au sein de la Plateforme évolue. Mais ils seraient encore 250 migrants à être hébergés chaque soir dans des familles et 350 logés à la Porte d’Ulysse, le centre d’hébergement situé à Haren porté par la Plateforme et d’autres associations. « On ne doit rien lâcher […], continuer ensemble à organiser, à construire et à structurer notre mobilisation, notre accueil, notre force », écrivait Mehdi Kassou sur Facebook.

Quand nous le rencontrons à deux pas du Parc Maximilien, il est entre deux rendez-vous. Veste en cuir bien cintrée, cigarette électronique à la main, pas l’ombre d’une démotivation dans le regard. Est-ce que les élections qui approchent ont une influence sur l’action de la Plateforme ? « C’est très politicien comme vision, l’échéance électorale. Évidemment, c’est un momentum, il faut qu’on soit prêts à rappeler notre action. Mais on n’est pas très militant comme mouvement, nous sommes composés de beaucoup de novices qui viennent poser un acte de solidarité, pas forcément un acte politisé ou ‘militantisé’».

« Le climat ou la justice sociale sont des enjeux électoraux, pas la migration »

Mehdi Kassou ne fait donc pas tout un foin des élections. La Plateforme organise « simplement » un événement (un débat sur lequel elle communique très peu) le 19 mai, à sept jours des élections : « On ne donne aucune consigne de vote, mais on rassemble des têtes de liste à la Chambre et à la Région dont on sait qu’ils ont une place prépondérante dans leur parti respectif. Les confirmés sont Zakia Khattabi, Ahmed Laaouej, Françoise De Smedt, François De Smet, Pascal Smet, Georges Dallemagne, Bianca Debaets. Avoir ces personnes autour de la table et pouvoir poser toute une série de questions, et pouvoir diffuser les réponses à ces questions, et donc rappeler les positions des partis, c’est le style 'Plateforme' pour essayer d’orienter les choses positivement ».

Par ailleurs, pour Mehdi Kassou, la migration ne devrait même pas être un thème en Belgique. « Certains » l’utilisent pour manipuler l’opinion publique : « À la fermeture de Calais, au moment du pic (qui était en fait un saut de puce : 11.000 personnes réparties à travers la France), il y a eu mille migrants sur le territoire belge. C’est totalement dérisoire. Cela ne peut pas être un enjeu ou un thème électoral. Que l’axe justice sociale, ou justice climatique entraînent la discussion sur les réfugiés climatiques ou d’autres grands mouvements de population, ça c’est important, oui ! Mais que l’on nous bassine pour mille personnes avec de la peur, des stéréotypes, comme l’a fait la N-VA ou comme s’y essaye Destexhe, non ! »

« Cette mobilisation citoyenne est la conséquence d’une incompétence »

L’atmosphère préélectorale ne permettrait pas un débat intelligent : « Le discours est tellement polarisé que l’on n’a plus d’espace pour déconstruire ces punchlines, ces clichés, ces tweets, ces attaques. Dans des pays où l’enjeu est réel, comme l’Espagne, l’Italie, la Grèce, ou même la France, là, effectivement, les questions existent. En Belgique, ça se limite à [organiser] l’accueil de quelques personnes. Ce n’est pas un thème ».

Pour le porte-parole de la Plateforme, association citoyenne spontanée, multiprimée et saluée pour son action, l’important est surtout de « rappeler que cette mobilisation était la conséquence d’une incompétence ou d’une non-gestion politique  il y a vraiment beaucoup plus important que les mille cocos qu’on croise ici. La preuve, c’est qu’une bande de citoyens amateurs a réussi à mettre en place un dispositif pour y pallier. Fragile, certes, mais c’est une réponse formulée à la seule force de notre volonté, sans moyens ! Je serais très étonné que le politique, avec un peu d’énergie et quelques moyens ne puisse pas offrir une réponse plus digne et correcte ».

« On fera avec la Région »

Le message à marteler, pendant ou en dehors des périodes électorales, reste le même pour Mehdi Kassou : « La nécessité, c’est de rappeler que les possibles existent. La Plateforme s’est créée à cause d’une mauvaise gestion de l’accueil des migrants. On parle de chiffres dérisoires, de compétences qui se superposent. Dans notre esprit, il y a deux grands scénarios. D’abord, une majorité fédérale progressiste et une réponse à la crise. Mais, si on rempile avec la majorité actuelle et la N-VA, on va malheureusement devoir se rabattre sur la Région ».

Les compétences de la Région ne sont-elles pas limitées ? « La Région peut décider qu’il s’agit d’une question de cohésion sociale, d’accueil, de sans-abrisme et trouver les moyens pour mettre en place le dispositif nécessaire. Et a priori, c’est vers ça qu’on tend. Depuis 2015, toutes les réponses ont été apportées par la Région. Nos leviers sont à ce niveau-là. »

« Et au niveau européen, on espère qu’il y aura une réponse car le manque d’organisation au niveau de l’accueil et le manque de solidarité entre pays, c’est une question européenne. Evidemment, on va être très attentifs, même si a priori on est plutôt impuissants par rapport aux résultats. » Qu’en est-il de se solidariser avec d’autres organisations dans d’autres pays ? « On est cantonné à l’opérationnel à la Plateforme. Mais il y a eu des mouvements : une marche en 2016 qui demandait une meilleure gestion et un meilleur accueil. Il y a une action qui vient d’être lancée pour abroger le règlement de Dublin. Cela se limite à ça. »

« On a fait beaucoup plus de politique ces trois dernières années à la Plateforme que beaucoup de partis ou de politiciens »

Se pose alors la question de l’institutionnalisation de la Plateforme citoyenne : n’aurait-elle pas vocation à avoir un vrai rôle de plaidoyer et à participer à la sensibilisation de la classe politique ? « On est la tête dans le guidon, on répond aux urgences. D’autres organisations prennent une autre ampleur médiatique, mais est-ce vraiment notre rôle ? On peut le faire, mais on marche sur deux sentiers, l’un étant la réponse à l’urgence, l’autre celui de la construction d’une réponse politique. Mais, le risque est de perdre notre faculté à répondre à l’urgence. Mais n’est-ce pas la plus belle réponse politique que l’on puisse fournir ? Continuer de montrer que c’est faisable. »

Faire de la politique autrement ? « On me demande souvent pourquoi je ne me suis pas mis sur une liste. Je réponds sans aucune prétention que je pense qu’on a fait beaucoup plus de politique ces trois dernières années à la Plateforme que beaucoup de partis ou de politiciens. On a mis en lumière des choses, on a fait évoluer la mentalité. C’est une plus belle façon de faire de la politique que la politique politicienne. »

Dans son post Facebook ce soir-là de fin avril, Mehdi Kassou demandait aux citoyens de remplir un petit questionnaire (« 5 minutes maximum ») pour comprendre le profil des hébergeurs et, surtout où « nous allons ». Car, une chose est sûre pour le porte-parole : « En vingt mois, les choses ont autant changé dans notre façon de nous mobiliser, qu’elles sont restées paralysées du côté des autorités compétentes. »

Alors, élections ou pas, le mot d’ordre de la Plateforme et de ses supporters s’inscrit en lettres capitales dans les messages de Mehdi Kassou : « FACE À L’IMMOBILISME, LE MOUVEMENT CITOYEN ».

 

>> Retrouvez tous nos dossiers sur les élections 2019 via l’onglet Élections de RTBF/info.

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