Matin Première : l'exemple tunisien ?

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La révolution "de Jasmin" va-t-elle faire tâche d'huile auprès des pays proches de la Tunisie : l'Algérie, le Maroc et l'Egypte ? Arnaud Ruyssen fera le point avec des journalistes en direct dans ces trois pays.

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INVITES : - Fayçal Métaoui, Journaliste Algérie, Quotidien El Watan - Ahmed Hassan, Journaliste Mena, Agence de presse égyptienne - Omar Brouksi, Correspondant Agence France Presse JOURNALISTE : Arnaud Ruyssen Georges Lauwerijs : - Ils sont trois ce matin, trois journalistes pour commenter l'onde de choc de la Révolution tunisienne, qu'on ne baptisera plus Révolution du jasmin d'ailleurs. Le sujet fait débat sur les réseaux sociaux. Les Tunisiens n'ont pas adopté ce terme, cette Révolution, disent-ils, a causé des morts, la blancheur immaculée de la fleur de jasmin, n'est donc pas appropriée. Cela dit, y aura-t-il un effet miroir pour les pays proches de la Tunisie ? C'est la question que l'on pose ce matin, Arnaud Ruyssen. AR : - Eh bien oui, vous l'avez dit, trois journalistes que l'on va joindre les uns après les autres dans leur capitale pour faire le point; on va prendre tout d'abord la direction de l'Algérie avec Fayçal Métaoui, bonjour. FM : - Bonjour. AR : - Vous êtes Journaliste au journal El Watan, grand journal algérien en français. Alors on sait qu'il y a eu ces derniers jours, plusieurs tentatives d'immolation par le feu en Algérie. On sait que c'est cela qui avait déclenché la Révolution en Tunisie. Est-ce qu'il y a pour vous, des ingrédients d'un scénario à la tunisienne en Algérie ? FM : - Absolument, il y a eu 7 cas jusque maintenant, de jeunes qui ont tenté de mettre fin à leur vie en s'immolant donc à l'image du jeune Tunisien. Les autorités bien sûr ont augmenté les dispositifs de sécurité notamment dans les villes où il y a eu cas à l'est, à l'ouest du pays, mais également à Alger où il y a un véritable encadrement policier de la ville. Il y a aussi un contrôle augmenté autour de l'Internet, notamment des réseaux sociaux, Facebook et également des vidéos comme You Tube parce que c'est des moyens maintenant de contestations dans des pays fermés comme l'Algérie donc disons que les autorités sont aux abois et craignent effectivement que les jeunes ressortent dans la rue comme ils l'ont fait début du mois de janvier. AR : - C'est un mot important, les jeunes ; c'est vraiment à ce niveau-là que se situe le noyau de la contestation en raison d'un malaise socio-économique comme en Tunisie ? FM : - Oui, mais l'Algérie est un pays beaucoup plus riche que la Tunisie, 155 milliards de réserve de change fin décembre 2010, c'est un pays qui a tous les moyens de redémarrer mais malheureusement, il a un pouvoir vieillissant, le Président Bouteflika a 74 ans, comme le Président Ben Ali, d'ailleurs. Il se tait, il ne dit rien et ne rassure pas les jeunes. Au contraire, on a augmenté la répression puisque 2.000 jeunes ont été arrêtés après les émeutes début janvier. Il y a des cas de maltraitance dans les commissariats. L'Algérie est un pays où il y a l'état d'urgence, il est interdit de manifester dans la rue, où l'opposition n'a pas le droit de parler à la télévision et à la radio, où il est interdit encore d'agréer de nouveaux partis. Donc disons l'Algérie est un Etat policier comme la Tunisie et malheureusement, on donne l'impression de ne pas retenir la leçon tunisienne. AR : - Un petit mot justement, vous dites que l'Algérie est un pays qui a beaucoup de ressources financières notamment liées au pétrole. Comment se fait-il que ces ressources dont dispose le pouvoir, ne profitent pas vraiment à la population ? Puisque c'est ce qu'on évoque souvent, il y a de grosses réserves dans les caisses de l'Etat mais qu'il y a aussi une bonne partie de la population qui est encore pauvre aujourd'hui ? FM : - Parce qu'il y a une très mauvaise répartition de la richesse et parce qu'il n'y a pas contrôle de l'argent public, le Parlement algérien est une Chambre d'enregistrement qui ne fait pas son travail de contrôle. La Cour des Comptes a été mise à la marge. Il y a une corruption généralisée, il y a un lobby d'importateurs qui imposent leur loi dans le marché algérien. Et le Gouvernement est incapable de contrôler tout ça, donc il y a de l'argent mais qui ne sert à rien. Il est vrai qu'il y a eu de l'argent engagé dans ce qu'on appelle les plans d'équipement public, c'est 285 milliards de Dollars jusqu'à 2015 mais malheureusement la mauvaise répartition, le mauvais contrôle fait que l'argent ne vas pas forcément là où il doit être. AR : - Un petit mot sur le rôle de l'armée parce que dans le scénario à la tunisienne, on sait que l'armée, enfin on suppose que l'armée a joué un rôle en ne soutenant plus à un moment donné le pouvoir, ici, le Président Bouteflika s'appuie sur une armée très forte qui a déjà dû intervenir par le passé ; est-ce que l'armée est toujours fidèle au Président aujourd'hui ? FM : - Une partie de l'armée, vous savez, l'armée algérienne est ce qu'on appelle, le coeur du réacteur, surtout du Service de renseignements, le Département de renseignements de sécurité, c'est ceux qui contrôlent tout dans le pays, les richesses, ils contrôlent les nominations, etc et le Président Bouteflika n'a pas réussi durant 11 ans puisqu'il a été élu en 1991 et qu'il veut rester au pouvoir après 2014, à la fin de son troisième mandat, n'a pas réussi à mettre à l'écart, ces généraux qui décident de tout. Et on dit qu'il y effectivement des différends avec lui actuellement parce que le Président Bouteflika est malade, il voudrait lui aussi mettre son frère au pouvoir après 2014, du coup, ça crée une crise à l'intérieur du système. Probablement que cette crise doit aboutir encore une fois à des contestations. AR : - Et donc vous craignez, enfin, vous pointez le fait que dans les prochaines semaines, il pourrait encore y avoir des vastes manifestations un peu partout en Algérie ? FM : - Absolument parce qu'il n'y a pas de réponse claire du Gouvernement à ces jeunes. Les jeunes sont majoritaires en Algérie, ils sont 75%, ils sont dominants mais ne sont pas dans les poches du pouvoir, il y a une rupture entre les deux générations et des réponses par la répression, par la violence, par la fermeture, fera qu'effectivement les jeunes vont ressortir dans la rue pour porter leurs contestations parce que les canaux d'expression, les canaux de médiation, sont jusque là, fermés. AR : - Eh bien merci pour cet état des lieux du côté de l'Algérie, Faiçal Métaoui. Je rappelle que vous êtes donc Journaliste au quotidien El Watan. On va prendre maintenant la direction de l'Egypte et on va se rendre au Caire où l'on retrouve Ahmed Hassan, bonjour. AH : - Bonjour. AR : - Ahmed Hassan, vous êtes Journaliste à la Mena, Agence de presse égyptienne. Alors on a eu aussi hier au Caire, ce geste à la symbolique très forte là aussi, d'un homme qui s'est immolé par le feu, enfin qui a tenté de s'immoler, qui plus est, devant le Parlement égyptien. Est-ce que les autorités égyptiennes redoutent aussi chez vous, donc l'exemple de la Tunisie ? AH : - Alors du premier regard, on peut dire qu'il y aura une contagion tunisienne en Egypte car les Egyptiens souffrent eux aussi d'une pauvreté écrasante sous un régime dictatorial sous Moubarak qui contrôle le pays depuis 30 ans. Outre, il y a aussi le phénomène de Sidi Bouzid, pourquoi les Tunisiens ont-ils pu le faire et pas nous mais à mon avis, ça ne sera pas dans le court terme. L'Egyptien, pour certaines raisons, parmi les autres Egyptiens, ont toujours une petite marge de liberté d'expression et il y a un pluralisme même s'il est fictif. Aussi, les Egyptiens en majorité, ne sont pas courageux pour le moment pour manifester dans la rue. Ils vivent toujours à l'époque de Nasser où il y avait les visiteurs de l'aube, comme ça s'appelle en Egypte, qui arrêtent les gens et les mènent dans des camps de détention juste parce qu'ils ont osé s'exprimer. AR : - Donc effectivement ça ne pousse pas à s'exprimer aujourd'hui et en plus, vous me disiez hier quand je vous ai appelé, que le pouvoir égyptien a pris des mesures en plus en voyant ce qui se passait en Tunisie pour un petit peu rassurer la population ; on sait que c'est le Gouvernement égyptien qui subventionne une partie aussi des produits de première nécessité en Egypte ? AH : - Tout à fait, après l'escalade de la situation en Tunisie, le Gouvernement égyptien a pris ses précautions. D'abord, il a affirmé qu'il n'y aura pas de hausse des impôts ; il a aussi décidé de contrôler la flambée des prix de consommation. Déjà, pour la première fois, on voit le prix du kilo de .. baisse de 6 Livres égyptiennes à 4 Livres et demi, au bout de 24 heures. Tout cela, c'est pour droguer le peuple avant les élections présidentielles qui auront lieu en septembre prochain et où Moubarak serait présenté encore une fois. AR : - Justement le fait qu'on soit dans ce processus électoral avec des élections qui sont assez contestées, on a pointé des fraudes du côté des législatives, etc, avec l'issue, on ne sait pas très bien si Hosni Moubarak se représente ou bien s'il pourrait représenter son fils. Est-ce que ce n'est pas justement un vecteur de déstabilisation qui fait qu'une partie de la population pourrait avoir envie de se révolter ? AH : - Sûrement qu'il y a une partie du peuple égyptien qui veulent se révolter mais malheureusement, il n'y a pas de leaders qui veulent diriger les opposants en Egypte vers cette révolte. En plus, il n'y a pas de figures politiques que les Egyptiens peuvent choisir parmi eux. AR : - Le fait qu'en Tunisie, on avait une population très éduquée, on l'a souvent pointé, le pouvoir avait investi dans l'éducation, d'ailleurs, il y avait beaucoup de jeunes diplômés au chômage, ça, ce n'est pas tout à fait le même phénomène qu'en Egypte ? AH : - C'est exactement le même phénomène mais la différence, c'est qu'il y a aussi un taux élevé d'analphabètes en Egypte. Cela dit, on ne peut pas convaincre ces gens de nos idées politiques, qu'il faut changer, que l'Egypte passe une crise économique ; eux, ils sont occupés par chercher à manger dans leur vie quotidienne. Ils ne s'intéressent guère à tout ce qui est politique. AR : - Donc ce sont des personnes plus difficiles à mobiliser. Un dernier élément de la situation propre à l'Egypte, on sait que les partis islamistes même s'ils ne seront plus représentés, en tout cas, les Frères musulmans côté Parlement, sont assez bien implantés dans la société égyptienne, est-ce que c'est un facteur qui pourrait jouer à un moment, d'avoir une forme de révolte qui partirait, qui serait un peu téléguidé par ces mouvements islamistes ? AH : - Je ne pense pas parce que les Frères musulmans étaient présents même au sein du Parlement depuis 5 ans et ils n'ont aucun avis, aucune influence sur le peuple, ils sont présents dans la société mais comme j'avais expliqué avant, les Egyptiens cherchent les services, peut-être qu'ils l'ont choisi pour les services qu'ils donnent mais pas pour qu'ils soient au pouvoir. Cela veut dire que les Frères musulmans n'auraient pas les guides d'une Révolution prochainement. AR : - D'accord, eh bien merci beaucoup, Ahmed Hassan. Je rappelle que vous êtes Journaliste donc au Caire, Journaliste pour la Mena, l'Agence de presse donc égyptienne. Et puis on va terminer notre petit tour d'horizon direction le Maroc; on va à Rabat pour retrouver Omar Brouksi, bonjour. OB : - Bonjour. AR : - Vous êtes le Correspondant de l'Agence France Presse sur place, alors même question qu'à vos deux autres collègues, même si on a moins parlé du Maroc ces derniers temps, est-ce que les événements tunisiens trouvent un écho chez vous ? OB : - Trouvent un écho de manière un peu particulière parce que bon, heureusement personne ne s'est encore immolé du feu et ce qu'il y a, c'est que, c'est ce qui domine les discussions aussi bien dans la rue que dans les salons, que dans la presse marocaine évidemment, c'est un événement pour le Maroc, pour les Marocains, c'est un événement qui était inattendu, personne ne prévoyait il y a encore 2 mois, cet événement. Et donc c'est un événement qui domine, qui marque le quotidien des Marocains, tout le monde en parle et voilà. Donc on fait évidemment le parallèle avec le Maroc mais de manière un peu particulière. AR : - Un peu particulière, vous voulez dire quoi par là ? OB : - C'est-à-dire le Maroc n'est pas la Tunisie évidemment ; le Maroc est un pays qui a annoncé une certaine ouverture à partir des années 90, avec le fin de règne de Hassan II, qui a vu que la situation nécessitait une ouverture du régime. Il y avait une presse assez active, assez dynamique, une presse indépendante. Le problème, c'est que, pendant, il y a 2 ou 3 ans, le régime politique marocain a commencé à être tenté par le modèle tunisien qui voyait, en qui, il voyait un modèle peut-être efficace sur le plan économique malgré toutes les atteintes aux libertés qu'il portait aux citoyens. AR : - Et ça veut dire quoi, que quand on a commencé à s'inspirer de ce modèle tunisien, ça a été de pair justement avec la restriction d'une partie des libertés au Maroc également ? OB : - Tout à fait, il y a plusieurs journaux qui ont été interdits, le régime a amorcé un tour devis qui est très dangereux. Les associations n'exercent plus leurs activités de manière libre ; dernièrement l'association de transport .. a été interdite, une activité ou plusieurs activités de cette association au Maroc, ont été interdites et empêchées. On sent une certaine raideur, un raidissement du régime par rapport aux libertés. Le discours officiel focalise surtout sur ce qu'ils appellent l'économie, les infrastructures, etc, sans donner d'importance aux libertés, donc il y aune partie du régime de l'élite politique marocaine qui vante les mérites de ce régime, heureusement, AR : - Ce système un peu à la tunisienne et donc évidemment, on imagine que, AH : - Tout à fait, oui, un peu à la tunisienne, tout à fait. AR : - Que pour ce point-là évidemment, les gens ont regardé de très près ce qui se passait en Tunisie. Un petit mot sur la personnalité du chef d'Etat marocain, il y a une vraie différence là par contre avec les cas tunisien, algérien, égyptien, qu'on a évoqués et où là, on a des chefs d'Etat très autoritaires mais très âgés, qui sont des Présidents qui au départ, donc ne sont pas des Présidents à vie, à priori chez vous, là, on a une monarchie qui plus est, avec un Roi qui est une autorité religieuse, est-ce que ça change la donne, ça? OB : - Tout à fait, le Roi du Maroc est un monarque de droit divin, c'est-à-dire qu'il a un triple statut. C'est d'abord un homme politique, c'est un homme religieux, c'est un chef religieux et c'est un chef militaire. Donc il puise le fondement de son pouvoir dans la religion, c'est-à-dire qu'il est là pour représenter un peu le pouvoir religieux sur terre, c'est-à-dire, le fondement de son pouvoir est un fondement religieux, il est ce qu'on appelle "le commandeur des croyants". Et cela pose problème au niveau séparation des pouvoirs. Par exemple, il est en même temps un chef de l'Exécutif, c'est-à-dire que c'est lui qui décide de la politique générale de l'Etat, il exerce un véritable pouvoir exécutif. Et en même temps, les jugements sont prononcés en son nom, c'est-à-dire que le pouvoir judiciaire est exercé au nom du même pouvoir qui est en même temps un pouvoir exécutif. Cela pose problèmes liés au principe de séparation des pouvoirs et fait que le régime politique marocain n'est pas un régime démocratique, c'est-à-dire qu'un régime, il n'y a pas de séparation des pouvoirs, n'est pas considéré comme un régime démocratique. Ce qu'il y a quand même, c'est que c'est un régime qui est quand même plus ouvert que le régime tunisien. AR : - On se souvient, le Roi d'ailleurs s'était engagé dans la modernisation aussi du pays, etc. OB : - Tout à fait. AR : - Eh bien merci, Omar Brouksi, d'avoir été avec nous pour nous donner cet écho du côté du Maroc, ce matin. On remerciera aussi donc vos deux autres collègues, Ahmed Hassan pour l'Egypte et puis Fayçal Métaoui qui était avec nous depuis l'Algérie, Georges. GL : - Vos commentaires, vos questions sur ces trois pays, Algérie, Maroc, Egypte au : 070/22 37 37 ou sur matinpremière.be Les réponses à 8:35 heures.

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