Matin Première: l'enquête sur les tueries du Brabant

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Ce mardi, Matin Première fera le point sur l'enquête sur les tueries du Brabant. Dans un peu plus de 5 ans, ce dossier arrivera à la prescription. Peut-on encore espérer de nouveaux témoignages ? Sur quelles pistes travaillent les enquêteurs ? Avec quels moyens ? Bertrand Henne reçoit la juge d'instruction Martine Michel et le Procureur du Roi de Charleroi, Christian De Valkeneer. Posez vos questions au 070/22.37.37 ou sur cette page.

 BH : Deux invités ce matin... Christian De Valkeneer, Procureur du Roi de Charleroi. Bonjour Christian De Valkeneer ! 

CDV : Bonjour ! 

BH : Et Martine Michel, juge d'instruction, en charge du dossier de l'enquête des Tueries du Brabant. Bonjour Martine Michel ! 

MM : Bonjour! 

BH : Alors... je vais rappeler un peu les faits. Dans cinq ans, l'affaire des tueries sera prescrite. Ce sont 28 morts. Une série qui commence par le braquage d'une armurerie à Dinant, en 82... qui s'arrête avec l'attaque du Delhaize d'Alost. On est alors en 85. Une banque bien organisée, qui nargue la police, qui exécute parfois littéralement les victimes, pour des butins souvent dérisoires. Les attaques vont s'arrêter, mystérieusement, et les mystères restent complets : truands isolés, mafia, tentative de déstabilisation de l'Etat, toutes les hypothèses, même les plus folles, n'ont pas encore trouvé de confirmation ou d'infirmation. Quant à l'enquête judiciaire, elle a beaucoup fouillé, mais elle n'a débouché par débouché à ce jour, sur des résultats tangibles... Il n'y a pas vraiment de mobile, pas de suspects. Et aujourd'hui donc, un nouvel appel à témoins, que l'on dit déjà ...de la dernière chance... Christian De Valkeneer, pourquoi cet appel à témoins, aujourd'hui ? 

CDV : Ecoutez... c'est la volonté de dire qu'effectivement il reste cinq ans, donc cinq ans c'est long, mais c'est court aussi, parce que le temps judiciaire est un temps nettement plus long. Et donc c'est de dire effectivement : essayons de mettre toutes les chances de notre côté, de relancer cette enquête, notamment parce qu'on se rend bien compte que si cette enquête a encore une chance d'aboutir aujourd'hui... ce sera grâce évidemment à des témoignages, à des sources orales, des gens qui un moment vont dire : effectivement, j'ai vu un certain nombre de choses que je n'ait pas dites à l'époque et on a constaté encore que dans le dossier des témoins apparaissaient... Des gens disaient : effectivement, je me souviens de certaines choses où je ne l'ai pas dit à l'époque et maintenant effectivement je vais parler. 

BH : Voulez dire que ça marche... Quand on fait un appel à témoin, vous avez beaucoup de retours derrière ? 

CDV : Je voudrais encore vous donnez un simple exemple. J'ai reçu tout récemment, tout un dossier qui venait de France, du Procureur de la République de Périgueux. Une dame qui avait assisté à une émission télévisée en France et qui disait : j'ai un certain nombre d'informations à vous communiquer, parce que j'ai des éléments qui pourraient être utiles à l'enquête. Donc on voit que même 25 ans plus tard, il y a des gens qui peuvent parler. Une dernière chose que je voudrais dire par rapport à cela... c'est que peut-être que dans l'entourage des auteurs des faits, peut-être qu'aussi, un certain nombre de gens, après le temps écoulé, pourrait dire : j'ai peut-être maintenant des choses à dire, parce que je veux alléger ma conscience. 

BH : Martine Michel, cela veut dire que le temps qui s'est écoulé, pour le coup, pourrait vous aider. C'est-à-dire que vous espérez que des gens, qui à l'époque ne pouvait pas parler, parce qu'ils étaient dans un contexte, un milieu très fermé, c'était dangereux pour eux, il y avait un risque ...s'ils parlaient... et bien maintenant pourrait être libérés de ce risque-là, parce qu'ils sont physiquement plus loin ou parce qu'ils ne sont plus dans le milieu dans lequel ils étaient à l'époque ? C'est cela que vous espérez ? 

MM : En effet ! C'est tout à fait une bonne analyse. Ce que nous espérons c'est que le temps joue pour nous et que ces témoins qui ne sont pas des témoins victimes ou des témoins directs des faits, peut-être, mais qui sont témoins des auteurs, qui connaissent les auteurs ou bien qui sont dans leur entourage direct, osent aujourd'hui parler, parce qu'ils sont dégager justement d'une contrainte sociale, familiale, professionnelle et qu'aujourd'hui, avec évidemment, également, cette prime qui est toujours d'actualité. Je me suis rendue personnellement chez Delhaize, afin de connaître leurs intentions par rapport à cette prime et à ce propos, ils sont toujours d'accord d'offrir cette prime de 250 mille euros, c'est-à-dire 10 millions d'anciens francs... 

BH : Pour toute information qui viendrait à permettre l'arrestation des auteurs ? 

MM : A confondre les auteurs, bien sûr ! Pas toute information, au sens large du terme... une information sérieuse. Et donc je pense que le temps écoulé, permettant la libération ...si je puis dire... de certaines personnes, par rapport à un milieu fermé, qui auraient connu les auteurs et qui auraient un élément important à nous donner, pour les confondre. Il ne suffit pas de dire : telles et telles personnes sont les auteurs de ces faits, mais bien de die : ils sont les auteurs parce qu'ils avaient tels mobiles ou parce que je peux vous fournir une cache, un repaire, un élément matériel, qui nous permettrait de les confondre. 

BH : On suppose, Martine Michel, que cet appel à témoins, ne part pas de rien. Il y a de nouveaux éléments dans l'enquête, de nouveaux informateurs ou de nouveaux recoupements, qui permettent aujourd'hui à cette enquête, de repartir d'un nouveau pied ? 

MM : Oui, c'est exact ! En fait, à la dernière relecture de cette affaire, nous nous sommes fixés sur les dernières grandes heures de la vie criminelle de nos auteurs. Et donc c'est le dernier fait, le fait d'Alost et son entourage... 

BH : Où il y a eu 8 morts, on va le rappeler ? 

MM : Oui, c'est un fait dramatique... 8 morts, dont des enfants, des blessés graves. On a entendu le dernier témoin, qui est un enfant de 10 ans, de l'époque et qui aujourd'hui encore est grièvement blessé, suite aux faits. Et donc ça c'est vraiment un fait particulièrement violent et sanglant. Et donc, autour de ce fait, les auteurs sont partis du Bois de la Houssière, s'y sont retrouvés après les faits... 

BH : Qui est un bois situé juste à  côté de Ronquières, pour les auditeurs qui ne connaissent pas... 

MM : C'est exact ! Et ce bois n'est pas très grand et en tout cas tous les témoignages que nous avons et les éléments matériels que nous avons retrouvés dans ce bois et dans le canal, qui jouxte, qui est à proximité de ce bois... et bien il y a probablement un moment où les auteurs ont fait des erreurs. Ils sont dans la dernière phase de leur vie criminelle, je viens de le dire ...c'est le dernier fait... Après cela, on peut supposer que l'un d'entre eux a été soit blessé, soit qu'il serait même mort des faits et ils sont aux abois et à ce moment-là ils doivent commettre des erreurs. Il y a une faille que l'on doit retrouver à ce moment-là ? 

BH : C'est ça l'hypothèse Christian De Valkeneer ? Il y a eu beaucoup d'hypothèses, beaucoup de mystères, suite à cette tuerie du Brabant. Il y en a encore beaucoup. Ici, c'est plutôt sur du factuel que vous vous rebasez, vous recentrez sur le factuel, c'est-à-dire ...sur l'étiquette qu'on a retrouvé, les morceaux de butin, qu'on a retrouvé dans le bois, la voiture brûlée  etc... C'est-à-dessus que vous vous recentrez ?  

CDV : Tout à fait ! C'est de repartir effectivement, par la fin si je puis dire, de cet ensemble de faits. Et c'est effectivement c'est se dire : pendant 30 heures, il y a eu toute une série d'événement, au niveau de ce Bois de la Houssière, qui est un périmètre relativement petit, toute une série d'événements, à la fois certains événements avérés, qu'on a pu constater. On a retrouvé des éléments du hold-up d'Overijse, on a retrouvé également le véhicule incendié, on a retrouvé des armes dans les environs. D'autres événements qui sont ...je dirais... des témoignages, des interprétations de personnes qui disent : mais moi j'ai vu telles et telles choses, des comportements, des agissements, qui m'ont paru suspects. Et de dire : finalement, il s'est passé quelque chose dans ce Bois de la Houssière. On peut supposer aussi que les auteurs qui sont venus dans le Bois de la Houssière, ça c'est certain, avant et après, mais probablement y sont restés ou sont restés dans les environs. Et à partir de là, c'est de dire : on va reconcentrer les efforts sur ce périmètre, sur ce temps aussi ...qui sont 30 heures... donc un temps relativement court et de ressembler un maximum de choses par rapport à ces événements. Je voudrais dire aussi, Madame Michel l'a dit : il y a toujours une prime de 250 mille euros, mais la justice peut garantir l'anonymat à toute personne qui aurait des informations à communiquer, par rapport à ça. Il y a des dispositifs légaux, qui permettent l'anonymat et donc s'il y a encore des problèmes de sécurité, ce seraient encore des réticences pour les témoins, pour parler, et bien il y a des dispositifs légaux qui peuvent s'appliquer tout à fait dans ce type de situation. 

BH : Martine Michel, il y avait déjà eu un appel  témoin. Je pense que c'était en 2003 à l'époque, qu'on annonçait aussi un peu, de la dernière chance. On fait des analyses ADN sur les mégots de cigarettes, etc... en disant : voilà, ces nouvelles techniques vont donner quelque chose... Donc on annonce toujours un peu d'espoir et puis finalement on en est toujours resté ...et bien voilà... on n'a pas de mobile et on n'a toujours pas de suspects, sauf si vous me le démentez aujourd'hui. Vous avez vraiment l'espoir que cela apporte quelque chose ? 

MM : Oui... et puis vous parliez de toutes ces techniques nouvelles, de l'ADN et autres polices scientifiques. Il faut savoir que depuis peu, les laboratoires entre les différents pays, la France et la Belgique notamment, sont enfin compatibles. Les résultats sont compatibles. Et dès lors tout cela est relancé depuis peu. Et en fait cette politique criminelle scientifique évolue jour après jour et donc évidemment qu'il y a toujours de l'espoir. Et je le dis régulièrement, depuis que je retravaille dans ce dossier : le seul combat qui est perdu d'avance, c'est le combat qu'on ne mène pas. Et donc on y croira jusqu'au dernier jour, tout en étant raisonnable et en n'étant pas bêtement naïf. Il y a quand même 25 ans qu'on travaille et qu'on n'a pas trouvé. Mais je crois qu'avec de l'énergie et de la détermination (ce que nous sommes vraiment amenés à devoir faire)  nous y arriverons un moment donné. Il faut y croire, en effet ! 

BH : Vous prévoyez de nouvelles fouilles dans le canal, là où on a retrouvé les armes au mois d'août ? C'est ça ? 

MM : Tout à fait ! Il y a deux axes. Il y a l'axe des médias et de la bonne information au bon moment et puis l'axe police scientifique, avec ses  recherches ADN et balistiques ; et en effet ces fouilles dans le canal, avec de nouvelles techniques, avec de nouveaux engins. Et là, dans le canal, on espère retrouver encore certains éléments, puisqu'on n'y est plus allé depuis 86. 

BH : Christian De Valkeneer, je le disais : il y avait eu beaucoup de mystères. Des pistes, parfois les plus folles, qui n'ont pas trouvé ni de confirmation, ni d'infirmation, notamment c'est celle de cette fameuse piste de la stratégique de la tension, c'est-à-dire d'une tentative de déstabilisation de l'Etat belge, à travers ses Tueries du Brabant, en faisant référence un petit peu à ce qui aurait pu se passer (parce que là non plus ce n'est pas très clair) en Italie, dans les années de plomb. Est-ce que cette piste-là, aujourd'hui, Christian De Valkeneer, elle est abandonnée ? 

CDV : ...Ecoutez, je crois que la démarche a changé. Je crois qu'on a essayé pendant tout un temps (et c'est bien normal effectivement) essayé de trouver un mobile, quelque part et de dire : au fond, à partir du mobile, on va pouvoir, effectivement, identifier les auteurs, on va pouvoir faire évoluer le dossier. Alors je crois que la démarche aujourd'hui est tout à fait différente : ce n'est plus de chercher un mobile, mais c'est de partir des faits, des faits concrets, parce qu'effectivement toutes les pistes qui ont été analysées jusqu'à présent, on aboutit à des cul-de-sac, si je puis dire, dans la mesure effectivement où on analyser toute la piste de la stratégie de la tension, on a analysé également la pise du racket ...on se demandait un moment donné s'il n'y avait pas du racket sur les grandes surfaces, notamment la société Delhaize... 

BH : Envers Delhaize... 

CDV : Envers Delhaize... Ca n'a rien donné de ce côté-là. Il y a eu d'autres pistes également, qui ont été analysées et à chaque fois on est tombé, on n'a pas pu aller plus loin, on n'a pas pu avoir des éléments concrets... 

BH : Ces portes-là ce sont refermées aujourd'hui, Christian De Valkeneer ? 

CDV : Ces portes-là se sont refermées effectivement ! Alors... c'est possible que si on parvenait effectivement à élucider cette affaire, qu'on découvrirait peut-être des mobiles qui rencontreraient les mobiles, les pistes, qu'on avait examinés à l'époque. Mais en tout cas ce n'est plus une démarche dans laquelle on va, parce que je pense que c'est une démarche qui est chronophage et finalement aujourd'hui, qui n'est pas de nature à faire avancer ce dossier. 

BH : Martine Michel, Christian De Valkeneer dit : démarche chronophage. Cela veut dire que pendant 25 ans d'enquêtes, on a un peu perdu son temps ? 

MM : Du tout ! Pendant 25 ans d'enquêtes, ce que nous avons fait, c'est un peu comme dans l'agriculture. On a un terrain, on l'a labouré, on l'a aménagé, on a semé et puis aujourd'hui, sur base de ce terrain complètement fouillé, avec des recherches très pointues, très poussées, dans toutes les hypothèses de ce dossier et bien on va pouvoir faire pousser la petite graine et le petit élément, qui va nous permettre de confondre les auteurs. Du tout ! Tout ce qui a été fait a été bien fait et a été fait de façon fouillée. 

BH : Il fallait le faire ? 

MM : Il fallait le faire, bien entendu. Et puis aujourd'hui on n'a aucune certitude dans ce dossier et donc tout ce qui a été fait va peut-être surgir un jour et quand on aura l'élément qui nous permettra d'avancer et bien tout cela va servir, probablement... 

BH : Mais on n'est plus sur la piste de truands ? C'est ça qu'on cherche aujourd'hui ? Notamment avec le travail de la profileuse qui a été formée aux Etats-Unis. Ce sont plutôt des truands qui travaillaient en bande ? On est plus là dans ce type-là, de personnes qu'on recherche, Martine Michel ? 

MM : Je ne vous répondrais pas « oui » ou « non », parce que si je savais que c'étaient des truands, c'est que j'ai déjà un mobile et que je suis déjà très avancée dans mon schéma de recherche. Or, ce n'est pas le cas... Donc aujourd'hui je vous dis : aucune certitude... et on travaille de façon tout à fait ouverte. 

BH : Cela veut dire que toutes les options sont encore ouvertes, pour vous, parce que Christian De Valkeneer disait : on a quand même refermé des portes. 

MM : Mais non ! Nous avons des priorités, bien entendu. Et aujourd'hui on peut vous dire qu'on va peut-être travailler différemment. Et puis on ne travaillera pas sur le mobile, on travaillera peut-être sur le fait. Donc c'est exactement ça qu'on voulait dire aujourd'hui. Mais vous dire aujourd'hui : nous avons une certitude quant à telle et telle piste, plutôt que telle et telle autre... Ca, la réponse est « non » ! 

BH : Je le disais : prescription dans cinq ans, Christian De Valkeneer, puisque les derniers faits c'est le 09 novembre 85, au Delhaize d'Alost. Est-ce qu'en voyant ça, en voyant ce délai qui se rapproche, vous ne vous dites pas : il faut rendre ce type de fait, imprescriptible ? Je sors un peu du dossier. Mais c'est parce que je crois qu'il y a beaucoup de gens qui se posent la question : on a une ligne du temps, si ça tombe il faut encore faire un procès, donc il faut que dans deux ans maintenant, à peu près, l'enquête aboutisse, pour pouvoir faire un procès.

CDV : Le temps est vraiment compté aujourd'hui, parce que c'est clair qu'il ne s'agit pas uniquement d'interpeller des auteurs, mais il s'agit de faire un procès et on sait bien qu'un procès ça prend du temps, une instruction ça prend du temps. Alors l'imprescriptibilité de ce genre de fait, c'est un problème politique, c'est un débat politique. On sait qu'il y a certains faits ...les crimes contre l'humanité... sont imprescriptibles. Alors est-ce qu'on doit considérer que ce type de fait, qui est effectivement à caractère exceptionnel, doive être rangé dans cette catégorie-là, je crois que c'est aller un peu loin me semble-t-il. Donc je pense qu'on a ici, un délai de prescription de deux fois 15 ans, donc 30 ans... C'est quand même quelque chose qui est important. Il ne faut jamais oublier aussi, c'est qu'il faut encore juger ce genre de fait. Si vous avez à des crimes imprescriptibles, et bien c'est le jugement de ce genre fait, qui pose problème à un moment donné, parce que le temps est écoulé. 

BH : Merci à tous les deux ! 

 

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