Matin Première: Haiti, comment organiser l'aide internationale ?

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Charles Michel, ministre de la Coopération au développement et Monesty Jr. Fanfil, juriste et co-directeur de l'Institut des Hautes études juridiques à Paris, auteur du livre "Haiti, le maintien de la paix en Amérique centrale et dans les Caraïbes" (L'Harmattan). Avec ces deux invités, Bertrand Henne reviendra sur la catastrophe qui a frappé l'île et sur ses conséquences humanitaires et politiques.

N'hésitez pas à nous laisser vos questions ou vos réflexions au  070/22.37.37  ainsi que dans l'espace qui vous est consacré ci-après. Vos questions et commentaires seront peut-être diffusés à l'antenne dans Questions Publiques vers 8h40.

 

BH : Ce matin, nous avons deux invités : Charles Michel, le Ministre de la Coopération au développement. Bonjour !

CM : Bonjour !

BH : Et puis avec nous par téléphone, depuis Paris, Monesty Junior Fanfil, juriste, dorigine haïtienne et co-directeur de lInstitut des Hautes études juridiques à Paris. Bonjour !

MjF : Bonjour !

 BH : On va commencer avec vous Charles Michel, ici à Bruxelles Un mot sur le travail. Des équipes de B-fast qui sont arrivées sur place. Visiblement elles ont eu beaucoup de difficultés à se déployer et est-ce quelles ont vraiment pu commencer à travailler ?

CM : Cest un travail qui est extrêmement difficilement, naturellement, puisque dès quelles sont arrivées, on a constaté un aéroport qui est totalement saturé, un aéroport qui nest pas adapté pour recevoir en aussi peu de temps, autant davions qui arrivent, avec des moyens humains et des moyens en matériel. Cest un premier élément de difficulté et immédiatement sur le terrain, ont eu lieu lensemble des contacts, avec les grandes ONG, avec les agences des Nations Unies, pour que lon puisse identifier qui fait quoi ? Lessentiel cest dêtre synchronisé, cest dêtre coordonné. Les conditions de travail sont extrêmement difficiles et les conditions de coordination sont extrêmement difficiles, pour deux raisons. Dune part, il ny a pas dautorité véritablement opérationnelle. Les principaux bâtiments administratifs, les ministères ont été touchés, certains ministres sont même disparus, sont peut-être morts et pire jai envie de dire puisque lEtat Haïti, avant le tremblement de terre, était déjà très faible. Les Nations Unies qui sont basées à Port-au-Prince sont très directement touchées. 200 membres du personne des Nations Unies, sur place, à Port-au-Prince, sont actuellement, selon les informations, disparues 36 seraient décédées Cela signifie que les moyens en termes dinfrastructure et les moyens en termes de ressources humaines sur place, ceux qui sont sensés avoir la connaissance immédiate du terrain, sont très peu opérationnelles, voire pas du tout opérationnelles et donc je pense que dans les minutes, dans les heures qui viennent (et cest le cas depuis les dernières heures) cest vraiment la dimension de coordination des acteurs techniques, sans attendre bien sûr, les débats au niveau des gouvernements. Ce sont les acteurs techniques sur le terrain, qui doivent se synchroniser, se concerter, autant quil est possible.

BH : Vous le disiez la force qui aurait pu coordonner tout ça : lONU qui a une présence forte sur le terrain : 4000 hommes ceux qui ont un savoir-faire sont durement touchés. Donc qui doit maintenant coordonner tout ça ? Cest lONU qui doit reprendre les choses en main ou cest un Etat ? Par exemple les Etats-Unis.

CM : Cest évidemment les Nations Unies. Il est certain que les Etats-Unis, la France et les pays européens vont jouer un rôle capital. Fort heureusement les Etats-Unis, avec le Président Obama, ont annoncé une très forte mobilisation. Et au moment où je vous parle, des moyens militaires, des moyens civils importants, américains, sont sur place, des moyens français sont sur place, les Belges sont arrivés très rapidement. On me dit que nous étions les quatrièmes présents. Par conséquent il est essentiel quil y ait (je le répète) entre les chefs déquipe sur place, les responsables des ONG sur place, les responsables des agences internationales sur place et les gouvernements sur place je dirais une réaction de bon sens et que sans attendre on identifie qui fait quoi ? Qui va où ? Quon voit précisément quels sont les moyens qui sont déjà disponibles maintenant, quels sont les moyens qui vont encore arriver dans les heures qui viennent, pour préciser les besoins. On sait quon a besoin de matériels, de moyens médicaux, de moyens aussi bêtement des ustensiles de cuisine

BH : De la nourriture, visiblement

CM : des tentes, de la nourriture, de leau et bien les ONG, les agences internationales, les gouvernements, sont en train dapporter ces moyens et ont va préciser les besoins, pour identifier dans un premier temps, de façon humanitaire, urgente, immédiate, comment on rencontre ces préoccupations qui sont terribles, qui sont atroces. Et je le répète, pour un pays qui est un des plus pauvres au monde : 80% de la population qui vit sous le seuil de pauvreté, plus de la moitié de la population qui a des moins de 18 ans, dans des conditions à priori extrêmement difficiles.

 BH : Charles Michel, on va aller voir Monesty Junior Fanfil, mais une dernière question avant, avec vous. Les dernières nouvelles des Belges, sur place et puis alors la sécurité notamment Cest dabord un problème pour la population, cest aussi un problème pour les sauveteurs envoyés là-bas. Est-ce que leur sécurité est assurée ?

CM : Sagissant des Belges sur place, dabord les dernières informations (et je les donne avec beaucoup de prudence et de précautions, parce que les communications ne sont pas aisées). Il semblerait quil y ait quatre Belges légèrement blessés et qui devraient être évacués à un moment donné, mais je dis ça avec beaucoup de précautions. Sagissant de la sécurité, cest évidemment une préoccupation extrêmement importante, a sécurité du personnel humanitaire sur place

BH : Est-ce que pour linstant elle est assurée, Charles Michel ?

CM : Je ne peux pas garantir quelle soit assurée à 100% bien entendu, mais tout est mis en uvre, évidemment, en termes de précautions, pour que les initiatives veillent, conduisent à ce quil y ait une sécurité aussi importante que possible, pour lensemble des compatriotes, pour lensemble des travailleurs humanitaires et il est certain que dans le cadre des contacts que lon a depuis les dernières heures, depuis avant-hier, sur le sujet, cest évidemment une des premières préoccupations du Gouvernement belge.

BH : Monesty Junior Fanfil, ce sont toujours les mêmes mots qui reviennent pour décrire la situation sur place : la désolation, le chaos. On parlait beaucoup de la désorganisation, ici avec Charles Michel on a limpression, vu dici, dun pays qui est complètement à terre, pas seulement au sens propre, mais vraiment politiquement, économiquement et il va falloir repartir de zéro. Cest aussi ce que vous vous dites : il va vraiment falloir repartir de zéro ?

MjF : Oui, enfin il faut le dire, comme vient de le dire mon prédécesseur, Monsieur Charles Michel, le pays était déjà en situation difficile, très difficile et sur le plan politique et sur le plan économique. Dailleurs je le rappelle que sur le plan politique, le pays déjà, avait un vide constitutionnel, par rapport à la Chambre des députés, qui devaient reprendre leur place, depuis le lundi 11 janvier mais sajoute la situation Tout le monde sait quHaïti vit déjà une situation assez difficile, instable. Cest vrai quil y a quand même un président qui a été élu, mais cependant cela ne suffit pas quand même que tout a été résolu. Maintenant sajoute malheureusement, cette situation catastrophique où Haïti devait pouvoir faire face et maintenant par rapport à la question posée : est-ce quon doit tout reconstruire ? Maintenant la question : est-ce que Haïti a une économie ? Est-ce quil fallait construire ou reconstruire ? A mon avis il faut construire, même pas reconstruire, puisque je me pose la question : est-ce que Haïti était déjà construire. Cest vrai que si la question était posée : à savoir est-ce quHaïti est une nation ? Naturellement, Haïti est bien une nation, mais elle na jamais été une nation en termes forts sur le plan économique, sur le plan institutionnel. Haïti a vécu sinon dans lurgence, du moins dans loccupation ou même la dictature. De ce fait Haïti na jamais pu vraiment construire un pays en tant que tel.

 BH : Est-ce quHaïti a vraiment selon vous, les moyens de se relever, parce quon se dit que pour ça il faut une forte mobilisation, il faut quelquun qui est capable de mobiliser, il faut un Etat, il faut une organisation, il faut des forces vives. Est-ce que par exemple le Président René Préval est capable dêtre cet homme-là ? Est-ce que pour vous il y a encore un minimum dEtat, pour permettre cette réorganisation-là ?

MjF : On devrait peut-être poser la question : Est-ce que Haïti est gouvernée par Haïti elle-même. Cest vrai quil y a le Président Préval qui vient dêtre élu Enfin dêtre élu non il est à la fin de son mandat. Dans un an et demi. Normalement les élections officielles, les élections présidentielles, devaient organisées sous peu dans une année environ. Donc de ce fait est-ce quil est capable ? Préval était (tout le monde le sait) déjà Président, puisquil a déjà une sorte dexpérience du pouvoir Mais cependant, est-ce que ça fait de lui un homme fort, un homme capable aujourdhui, de relever le pays. Je me questionne. Mais le problème nest pas là, dès lors quHaïti quand même, a  une force Nations Unies sur place. Donc la Minusta qui est sur place fait quHaïti est un pays sous tutelle. De ce fait je pense quHaïti peut se relever, mais bien sûr avec laide massive de la Communauté internationale, pas comme lorsque ce qui sest passé la dernière fois, en Asie, avec le tsunami, mais plutôt dune autre manière, de voir : est-ce quon peut avoir réellement un plan de reconstruction, peut-être, mais un plan de construction plutôt, pour quHaïti, une fois pour toute puisse sortir de ce marasme, de cette situation dans laquelle elle se trouve actuellement.

BH : Charles Michel, est-ce quon pense déjà, à ce moment-ci, alors que toutes les forces sont tournées vers lurgence, à la reconstruction dHaïti ?

CM : On a évidemment en tête, la conviction que dans les jours ou les semaines qui viennent, lorsquon aura pu gérer limmédiat, gérer lurgence, tenter de limiter autant que possible les dégâts humains, il faudra effectivement se pencher sur le développement dHaïti. Alors, je ne rentre pas dans le débat sur la construction ou la reconstruction, mais cest vrai quavant le tremblement de terre, Haïti était dans une situation catastrophique, sur le plan social, sur labsence totale de développement économique et par conséquent, jai plutôt envie de parler dun plan de développement pour Haïti et il sera important, quand les caméras seront un peu moins présentes à Haïti, que les chefs de gouvernement, la Communauté internationale, restent très mobilisés, très attentifs. Et dans ce cadre-là (je le dis déjà au nom de la Belgique) nous serons partie prenante, à léchelle de notre pays, bien entendu, pour être un acteur contributif, actif, pour soutenir un processus de développement de Haïti, qui vise aussi bien une reconstruction ou une construction des infrastructures, des écoles, des hôpitaux, (le taux danalphabétisme est extrêmement élevé à Haïti) et dautre part un soutien à lactivité économique, un soutien à la consolidation démocratique. Il est certain que le fait davoir un processus où on respecte les libertés politiques, les libertés personnelles, participe aussi à soutenir un développement économique, un développement social. Maintenant, je vous avoue que comme Ministre en charge de lAide humanitaire, la préoccupation immédiate cest dabord les secours, sachant et ayant dans le cerveau, que dans les semaines qui viennent, on devra très sérieusement, avec les responsables dHaïti, avec la société civile, les autorités, se pencher et étudier et prendre des décisions et agir, pour soutenir ce peuple, pour soutenir cette population , qui est victime une deuxième fois, avec cette terrible catastrophe naturelle.

BH : Monesty Junio Fanfil, vous avez écrit un ouvrage, sur la présence notamment, de lONU, sur place en Haïti. On parlait de la sécurité tout à lheure. Est-ce que pour vous, cette force de lONU elle est capable dassurer la sécurité de nos observateurs sur place, de nos correspondant. On entend souvent les mots « chaos », on parle de pillages, on parle de barrages faits avec des cadavres humains, pour bloquer les convois etc Est-ce quà votre avis cette force de lONU elle est capable dassurer la sécurité ?

MjF : Je dirais « oui », puisque cette force de lONU il faut le dire quHaïti a une force de police, qui a été formée récemment une toute petite force de police, cest vrai, autour de 8 à 9 mille personnes, mais qui est dans limpossibilité, à lheure actuelle, puisquHaïti na pas les moyens. Maintenant sagit-il de la force de Minusta, se trouvant sur place il faut dire quactuellement, même la force de Minusta na pas de commandement puisque et le numéro un et le numéro deux, malheureusement, sont portés disparus. Pour le premier, je crois mort De ce fait il y a un problème de commandement. Jai entendu dire que de toute façon on allait renvoyer la personne qui était sur place, le représentant de lONU qui était sur place, bien avant Monsieur Hannabi donc de ce fait je crois quil y a un problème de commandement qui se pose. Dun autre côté aussi, il faut dire quil se peut quil y ait des pillages des armes, daprès ce que javais entendu hier De ce fait, je pense que la première chose à faire cest de sécuriser les bâtiments (même ensevelis) mais disposant encore darmes, pour quon nait pas encore une autre forme de pillage darmes, dans le pays. Et dans un deuxième temps, bien sûr, refaire la chaîne de commandement, puisque cest assez difficile. Mais je pense quà lheure actuelle la situation nest pas si grave, même sil y a cest vrai cette histoire de barrages quon commence à faire, mais je pense que cest une population qui est abasourdie, dans une situation difficile et qui ne fait peut-être que demander de laide et peut-être que le moyen de faire des barrages avec des corps cest une manière attirer plutôt lattention, au lieu de tomber dans le désordre, même sil y a quelques magasins qui ont été pillés enfin ce qui reste encore dans le pays. Mais à mon avis cest une manière de survivre

 BH : Merci Maître Monesty Junior Fanfil.

 

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